Pas de vraie foi sans liberté

Publié le par Garrigues


La Libre pensée chrétienne est un grand défi, mais qui en vaut la peine ! Car l’enjeu est de favoriser un peu plus de liberté de pensée dans l’Église catholique ! Qu’elle en manque beaucoup me paraît évident, et j’illustrerai ce fait par un seul exemple récent : l’intervention du cardinal Levada (successeur du cardinal Ratzinger à la tête de la Congrégation de la doctrine de la foi) auprès des évêques belges à propos de deux numéros (n° 6 et 8 de 2006) de « Pièces à conviction » édités par le Conseil interdiocésain des laïcs (C.I.L.).

Le cardinal Levada s’en prend d’une part à deux articles du P. Ignace Berten, O.P. : « Les solutions prônées par l’auteur quant aux conditions de crédibilité du discours de l’Église au cœur d’un monde pluraliste, contrastent de manière évidente avec les principes du Magistère ».

Le deuxième reproche concerne, dans le n° 8 de la publication du C.I.L., certains propos sur l’euthanasie, le statut de l’embryon et le relativisme moral, jugés « incompatibles avec la doctrine de l’Église ». « Ces attitudes de dissension envers le Magistère étant en net contraste avec l’identité catholique, …notre Congrégation vous prie (le cardinal Danneels) de bien vouloir intervenir auprès des responsables de cette institution (le C.I.L.), afin que leurs initiatives ainsi que leurs publications soient plus en consonance avec la doctrine de l’Église ». (*)

Le message est très clair : le cardinal, en tant que président des évêques belges, n’est même pas consulté, il est prié d’intervenir. Il s’agit que les laïcs comme les théologiens s’abstiennent de toute position qui « contraste » ou «  n’est pas en consonance » avec la doctrine de « l’Église » (en fait, des fonctionnaires actuels de la Curie romaine).

Le désaccord porte justement sur la question de la liberté de pensée dans l’Église catholique, dans le contexte d’une société pluraliste : « Comment ferons-nous pour vivre avec d’autres, adhérant à d’autres principes, comment affronterons-nous avec eux les défis et les enjeux très concrets qui nous interpellent tous, écrivait le président du C.I.L., Paul Löwenthal, si l’on nous oblige à “ rejeter, sans égard pour les convictions et les besoins d’autrui, ce qui ne correspond pas rigoureusement à la ‘vue’ catholique proposée par le magistère ? ” Le pape peut-il, sans la nier, soumettre notre liberté à une doctrine unique et contraignante déclarée “ doctrine juste de la vraie foi par le magistère authentique ” ? » (p.37-38 du n° 8).

Le C.I.L., dans un cri d’alarme qu’il avait demandé au nonce de transmettre à Rome le 20 août 2007, en suite à une série d’interventions controversables de la curie, avait déclaré : « Il nous paraît urgent que les autorités catholiques reconnaissent la légitimité de la réflexion et de l’action des chrétiens qui se savent et se veulent coresponsables de leur Église et du monde et qu’elles veillent, plutôt qu’à enfermer les esprits dans une orthodoxie, à inciter les chrétiens à réfléchir ensemble au sens et à l’effet de leurs actes et qu’elles veillent, comme le Christ, à mettre les fidèles debout, responsables dans la charité ».

"La question, écrit le conseiller théologique du C.I.L., Michel Kesteman, est celle de la place donnée à la liberté de penser. Mais je pense que certains continuent à considérer que le rôle des chrétiens – prêtres ou laïcs – est uniquement de répéter ou, à la limite, de traduire, la parole donnée. C’est un peu la même chose dans certaines entreprises où on dit aux employés : ‘tu penses ce que tu veux, mais tu ne le dis pas et surtout tu ne l’écris pas " (L’Appel n°303 de janvier 2008, p.12)

Aux yeux du Vatican, oser émettre des vues différentes des siennes, voire contester ces dernières, c’est inacceptable, car :

1. " Seule l’Église catholique romaine possède en plénitude la vérité chrétienne " (**)

2. " L’Église est réduite au « Magistère "

3. Le magistère est réduit en fait au pape et la curie romaine.

Comme le font remarquer quatre théologiens prenant la défense d’Ignace Berten dans La Libre Belgique du 16 novembre 2007, « À nouveau des mises en garde, des condamnations sont adressées à des théologiens dont on ne peut pas suspecter la foi ni l’amour de l’Église. Mais ils ont le grand tort de prendre le risque de se confronter aux défis d’aujourd'hui et d’oser des paroles neuves face aux questions nouvelles. Le Père Congar écrivait : « Le tragique de la situation actuelle et de la manière dont s’exerce concrètement le magistère, c’est que ce magistère exprime, avec l’autorité du magistère catholique, des positions d’école théologique ». (« Rome : l’histoire se répète » par A. Dermience, E. Mayence, P. Tihon, J. Vermeylen. L’article est repris par le « Réseau Résistances » dans la revue HLM n°110 de déc. 2007).

Ces théologiens y énumèrent une série (non exhaustive !) de théologiens qui ont été suspectés ou condamnés par Rome, dont le tort commun a été de prendre à bras le corps les questions nouvelles de leur temps. Par après, la plupart ont été réhabilités et même parfois nommés cardinaux… Mais en attendant, ces hommes ont été fortement meurtris, comme Jacques Gaillot (parlant d’expérience !) l’a dit à propos de Jacques Vallery : « Comment a-t-on pu à ce point faire souffrir cet homme ? ».

Un jésuite espagnol de renom, José Maria Castillo, vient de quitter la prêtrise suite à une série de pressions, comme jadis Leonardo Boff. « Je vois que, dans l’état où se trouve actuellement l’Église, nous sommes piégés, contrôlés, censurés en une institution dominée par la Curie romaine et qu’il n’est pas possible de jouir de la liberté indispensable pour faire connaître Jésus ». Car son message est une bonne nouvelle de liberté et d’égalité.

On ne méditera jamais assez cette parole de Jésus : « (Les scribes et les pharisiens) qui siègent dans la chaire de Moïse [c’est-à-dire les autorités religieuses officielles] aiment à s’entendre appeler « Maître » par les gens. Pour vous, ne vous faites pas appeler « Maître », car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères… » (Matthieu 23, 7-8). Cette parole ne signe-t-elle pas la révolution religieuse voulue par Jésus, son refus d’un magistère se prétendant au-dessus du peuple où tous sont des frères égaux en dignité ? Jésus nous invite à n’avoir comme référence suprême que notre Maître intérieur, l’Esprit saint qui est un Esprit de liberté. Et ceci peut même nous enjoindre de nous opposer à ceux qui veulent prendre la place de ce Maître unique. « L’homme doit suivre sa conscience, même si elle se trompe » (pour peu qu’elle soit formée et informée), affirmait St Thomas d’Aquin.

Dans une longue méditation sur l’épisode johannique de la Samaritaine, Frédéric Lenoir, dans l’épilogue de son dernier livre « Le Christ philosophe » (Plon, 2007), commente la parole de Jésus : « L’heure vient où ce n’est plus sur le mont Garizim, ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité… car Dieu est esprit » (Jean 4, 21-24). Commentaire de Fr. Lenoir : « Au-delà de la diversité des cultures religieuses, ce qui compte c’est la vérité de la relation à Dieu. Jésus fait exploser l’exclusivisme religieux et sape le discours légitimateur de toute tradition religieuse : sa prétention à être au centre, une voie obligée de salut » (p.281). Malheureusement, « les chrétiens sont vite revenus à une attitude religieuse classique et se sont redonné un centre, Rome pour l’Occident, Constantinople pour l’Orient, et ils ont remis l’individu sous la coupe du groupe, de la tradition… qui apporte à l’homme la sécurité d’une vérité unique, d’une morale intangible » (p. 285). Or, l’être humain préfère souvent la sécurité à la liberté, à cette liberté intérieure qui nous rend autonomes, mais aussi responsables envers autrui.

En effet, la « vérité qui libère » est celle de l’amour : « tout homme qui agit de manière vraie et aimante est relié à Dieu » et « aucune médiation humaine, aucun geste sacrificiel, aucune institution n’est indispensable pour permettre à l’homme de vivre de sa grâce » (288-289). Mais « il est très difficile pour un homme religieux d’admettre que la religion à laquelle il appartient n’est pas dépositaire de la vérité… Un croyant a besoin de croire que le lieu où s’incarne sa foi est le seul vrai, au pire le meilleur. C’est très humain. Or chaque religion restera toujours liée à un espace particulier, c’est-à-dire à une culture humaine » (290-291).

De telles réflexions nous permettent de ne pas considérer comme seulement négative la crise actuelle des religions, car elles sont en fait poussées à dépasser leurs prétentions pour entrer dans des perspectives plus spirituelles, une religion de l’amour. Et les Églises sont invitées à retrouver le véritable message de Jésus.

Le raidissement actuel des religions n’est-il pas le signe avant-coureur d’une grande mutation de l’esprit religieux, dont témoigne en particulier toute une jeunesse qui s’en fiche royalement des encycliques et autres discours venant de Rome, mais recherche une vérité de vie, une sagesse et un idéal universels, au-delà de tout appareil religieux, de tout magistère. Cette recherche est une vraie « bonne nouvelle » : on retrouve une foi intérieure, libérée de la Loi, c’est-à-dire des lois et des dogmes, fussent-ils chrétiens. On comprend qu’ils ne sont que des moyens au service d’une fin plus haute : l’amour.

La liberté individuelle, objectera-t-on peut-être, risque de mener aux divisions, comme on le constate chez les protestants évangéliques. La force de l’Église catholique ne réside-t-elle pas dans l’unité de vue de tous à partir de celui qui a été élu au sommet ? La question n’est pas de rejeter toute autorité humaine, tout dogme ou loi ecclésiastique, mais de maintenir que tout cela n’est que moyens relatifs à la fin. Absolutiser les moyens, c’est à coup sûr manquer la fin, car la fin ultime est Dieu même, l’Insaisissable. Prétendre posséder la vérité, c’est tomber dans l’idolâtrie.

La vision pyramidale de l’Église est tout à fait contraire à l’esprit de Jésus et à la fraternité qu’il voulait promouvoir, où tous sont égaux et doivent s’écouter sans aucune prétention de certains d’être plus proches de la Vérité, c’est-à-dire de Dieu. Cet idéal de démocratie réelle est certainement très élevé et difficile à atteindre, comme tout l’évangile, mais ceux qui se contentent de répéter simplement « l’Église n’est pas une démocratie », risquent de renoncer par là à poursuivre cet idéal et choisissent alors d’en rester à une religion classique que Jésus est venu renverser. Revenons à l’esprit qui animait un Jean XXIII ! Jésus ne rejette pas l’idée d’une autorité dans l’Église, mais il refuse qu’on l’exerce comme une domination sur les autres, comme le font les grands de ce monde « qui les tiennent sous leur pouvoir » (Marc 10,42), « se comportent en seigneurs » (Luc 22,25) : « Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur » (Matthieu 20, 25-27). (***)

Philippe de Briey


(*)  Ici et plus loin, c’est moi qui souligne.

(**)Une telle conception, affirmée dans Dominus Jesus et reprise dans une déclaration du pape le 10 juillet dernier, a jeté un grand froid dans le mouvement œcuménique, mais aussi au-delà du monde chrétien.

(***) J’ai développé cette idée dans un article : Quel salut pour notre Église ? paru le 12-8-07 sur le site de Paves : http://www.paves-reseau.be/revue.php?archives=tdm

Publié dans DOSSIER L'EGLISE

Commenter cet article