Lettre ouverte aux évêques de Goiâna

Publié le par Garrigues


Chers frères de l’épiscopat de la région du Centre-Ouest, que la paix du Seigneur soit avec vous !

Permettez-moi de vous livrer dans cette lettre quelques réflexions que je viens d’avoir avec d’autres collègues. Il s’agit de la conception de l’église et plus particulièrement de l’église cathédrale. J’ai été surtout motivé par le fait que la cathédrale de Goiâna doit être déplacée pour un bâtiment qui se trouvera près de l’actuel Palais municipal, sur un terrain donné par Lourival Lousa, maître du Flamboyant, mais qui est situé de l’autre côté de la route 153, un lieu d’accès difficile et éloigné de la ville. Ce sera une cathédrale de type moderne et contemporain, très bien conçue, dans un style semblable à celle de Brasilia ; elle sera ensuite reproduite ultérieurement à Palmas. Mais en attendant, les cathédrales de l’Église Universelle du Règne de Dieu, qui sont aussi des constructions prodigieuses, sont proches du peuple et sont pleines de fidèles. Alors que penser à propos de nos églises ? Cela fait partie de notre responsabilité pastorale.

 

1/ Le sacrement du Temple dans la Bible

Le Seigneur nous a donné un enseignement bien précis sur le temple. Quand les nations voisines d’Israël avaient toutes leur temple, les prophètes du Seigneur disaient que Dieu n’en voulait pas. Dieu voulait camper avec son peuple nomade. Construire un temple serait donc la trahison de ce cheminement de Dieu avec son peuple. Et même quand le roi David voulut en édifier un, le Seigneur envoya le prophète Nathan pour lui dire : « Depuis que Dieu a sauvé son peuple d’Égypte, il a toujours vécu sous une tente et jamais il n’a demandé de temple » (2Samuel 7,7).

Selon Isaïe (66,1), Dieu est celui que l’univers entier ne peut contenir. Il a son trône dans le ciel et la terre comme une échelle sous ses pieds. Comment pourrait-il demeurer dans une maison édifiée par l’homme ? Le problème est en fait que, depuis le commencement jusqu’à aujourd’hui, le temple a toujours servi de légitimation au pouvoir des rois et aux détenteurs du pouvoir. Ce n’est pas seulement par générosité que le roi et les puissants donnent leur appui économique à sa construction somptueuse dans un lieu privilégié. Pour cette raison, les prophètes ont toujours critiqué le temple et ont demandé que la foi se libère et qu’elle se situe hors du temple.

Certains prophètes, tels Isaïe et Jérémie, ont accepté le fait accompli, mais ils ont souhaité que le Temple soit le lieu d’enseignement de la Parole et non celui du sacrifice. Et Jésus a repris cette tradition prophétique. A l’heure de sa passion, il déclara à ses bourreaux : « Tous les jours j’enseignais au Temple et vous ne m’avez pas capturé » (Marc 14,49). Le Temple, en effet, n’était pas traditionnellement le lieu d’enseignement mais celui du sacrifice. Faire de ce lieu un lieu de prophétie fut un acte critique et subversif.

Depuis l’exil à Babylone, les juifs fidèles se réunissaient dans des synagogues (maisons de la communauté). Commença alors une opposition entre le judaïsme de la synagogue (basé sur la Parole) et le judaïsme du Temple (basé sur le sacrifice et le culte). Le Christianisme naquit au sein du judaïsme des synagogues et non dans celui du Temple. Les réunions des premiers chrétiens, qui ont marqué la liturgie jusqu’à aujourd’hui, suivirent le modèle de la synagogue et non celui du Temple. Des synagogues vers les maisons, et, de maison en maison, l’Évangile se répandit.

Dans la scène où Jésus chasse les marchands du Temple, le zèle vigoureux qu’il démontre n’est pas une défense de l’œuvre faite par la main de l’homme, mais « Il se référa au temple de son corps » (Jean 2, 21) et à la demeure de Dieu, c’est-à-dire à « celui qui l’aime et accomplit sa parole » (Jean 14, 23) et surtout à l’affamé, à l’assoiffé, à l’immigré, à celui qui est nu, malade, prisonnier, aux victimes de l’oppression et de l’exploitation. (cf. Matthieu 25). Jésus se proclama plus grand que le Temple (Mt 12,6) ; il vint pour construire un temple qui ne serait pas de la main de l’homme (Marc 14,58). En célébrant son offrande parfaite au Père, Il choisit de la faire hors du Temple et hors de la cité. Le nouveau Temple est son corps ressuscité (Jean 2,20). Dans l’Apocalypse, quand la nouvelle Jérusalem est annoncée, l’auteur insiste sur le fait qu’il n’y plus de temple puisque Dieu lui-même est le Temple (Apocalypse 21,22).

 

2. Temples et cathédrales dans l’histoire de l’Église

Il y a un paradoxe et une contradiction dans le fait que les juifs, pour lesquels le Temple était devenu sacré par la présence divine, ne voulurent pas le reconstruire après sa destruction en l’an 70, alors que les chrétiens, qui reçurent tant d’avertissements de Jésus, multiplièrent les lieux de culte.

À mesure que l’Église s’intégrait à l’Empire et devenait une Église-Chrétienté, elle occupait les anciens temples païens et les transformait en temples de la nouvelle religion officielle qui était l’Église chrétienne. Du Moyen Âge à nos jours, les cathédrales, construites sur les places centrales et à côté du pouvoir politique, devinrent le symbole d’une Église que le concile Vatican II chercha à dépasser. Selon la constitution Lumen Gentium, « Ainsi comme le Christ consuma l’œuvre de rédemption dans la pauvreté et la persécution, ainsi l’Église est appelée à suivre le même chemin ». Christ a été envoyé par le Père pour « évangéliser les pauvres, soigner les contrits de cœur» (Luc 4,18), comme l’Église, au plus près de l’amour de tous ceux qui souffrent de la faiblesse humaine, reconnaît dans les pauvres et les souffrants l’image de son Fondateur lui-même pauvre et souffrant » (LG n°8). Dom Helder Camara, par exemple, fidèle à cet esprit, alla en direction des marges ; il choisit « l’Église des frontières » et fit des communautés de la périphérie, le lieu de la cathédrale du pasteur. Don Paulo Evaristo Arns, en 1973, vendit le palais épiscopal et avec l’argent construisit de nombreux centres communautaires à la périphérie de Sao Paulo, où les communautés ecclésiastiques de base pouvaient se réunir en cercles bibliques, pour des célébrations de la Parole et de la vie et lutter pour les droits de l’homme. Même au début de la Chrétienté, des pasteurs comme Jean Chrysostome, Basile et, en Occident, Ambroise et Augustin, insistèrent sur le fait que le vrai temple de Dieu et la gloire de l’Église, ce sont les pauvres. Et Jean Chrysostome faisait s’asseoir les pauvres dans sa cathédrale de l’Église de Constantinople.

La célébration des sacrements polarisée par l’autel, comme la dévotion et le culte des saints par le sanctuaire, devint durant des siècles, la marque caractéristique des églises catholiques, malheureusement vidées de la Parole. Inversement, les Églises de la Réforme protestante donnèrent une place prépondérante à la chaire et à la Bible lue avec beaucoup d’ardeur par tous les membres de la communauté. Ce fut le concile Vatican II qui à travers les constitutions Dei Verbum et Sacrosantum Concilium, rétablit l’équilibre originel entre l’autel et la chaire, valorisant la Parole, et finit par intégrer les célébrations des sacrements en lui redonnant la place qu’elle avait dans la vie de l’Église primitive des Apôtres et des Martyrs. Dans la construction des nouvelles églises commencent à apparaître des solutions architecturales créatives destinées à garantir une bonne acoustique, ce qui favorise la compréhension pour tous les participants de tout ce qui est proclamé par la liturgie.

Les communautés ont besoin aussi de lieux pour se réunir et faire le culte. Elles aiment qu’ils soient beaux, dignes et respectés. Cependant, il est important de préciser que le temple – symbole de la communauté vivante – doit être le lieu de la communauté et non d’un pouvoir clérical et épiscopal reposant sur les mêmes critères que ceux qui, auparavant, légitimaient la domination des puissants de ce monde.

« Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent (Mamon) » disait Jésus (Matthieu 6,24). Le terme « servir » se rapporte au culte et le mot « argent » est synonyme de « Mamon », l’idole. Le peuple de Dieu, peuple sacerdotal, en même temps qu’il rend un culte au Seigneur, dans le temple ou en dehors de celui-ci, c'est-à-dire, dans la vie pratique,  doit clairement dénoncer la monstrueuse idolâtrie qui domine notre monde. En 1989, pour préparer la conférence du Conseil mondial des Églises sur « Justice, Paix et Défense de la Création », Ulrich Ducrow écrivait « quand nous voyons les mécanismes d’un système économique qui, année après année, crée des milliers de victimes de la faim et des millions de chômeurs, quand on voit les forêts détruites pour permettre le profit des entreprises et que les superpuissants continuent leur folle course aux armements, alors nous devons admettre que nous sommes devant un monstre démoniaque. En fait, les chapitres 13 à 18 de l’Apocalypse, avec leur description de la bête féroce qui sort de l’abîme, sont les meilleures descriptions du système économique actuel, politiques et de leurs moyens de communication ». Ainsi cette terrible idolâtrie a ses « temples ». Les banques centrales dépassent en visibilité architecturale n’importe quelle cathédrale de n’importe quelle partie du monde. Ce sont les temples ; ils ont leurs prêtres, leur saint des saints, leur tabernacle le plus sécurisé accessible à très peu d’individus et où ils gardent leur dieu. Allons-nous nous opposer à cela en utilisant les mêmes critères de grandeur et de pouvoir, ou suivrons-nous au contraire les chemins de la modestie et du refus du pouvoir désignés par Jésus comme la force imbattable qui construit le règne de Dieu ?

Ce sont ces réflexions, mes Frères, que je voulais vous communiquer, avec simplicité, dans la certitude qu’elles pourront produire quelque effet pratique. De mon côté, je reste à votre disposition pour toute réaction à ce qui n’en est pas moins une fraternelle provocation.

Je vous salue fraternellement en Jésus, notre Temple vivant.

Dom Tomas Balduino,

évêque émérite du Goias,
le 18 juillet 2008

Traduction du portugais par Michèle JANIN-THIVOS,

que nous remercions vivement

Publié dans DOSSIER L'EGLISE

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