De l'impasse majeure de ce que nous appelons l'économie

Publié le par Garrigues

« Peut-être avons- nous à apprendre durement que l'humanité doit sans cesse se reprendre en son principe, et que ce principe n'est pas une idée, que c'est l'homme même, naissant par delà les immenses périls de destruction qui hantent sa naissance improbable. »1

En ces temps de crise économique et financière, aborder les liens entre spiritualité et économie peut laisser perplexe. Nous allons nous y essayer en explorant la pensée de Maurice Bellet2 et particulièrement à partir de son livre « La seconde humanité. De l'impasse majeure de ce que nous appelons l'économie ».

Ce qui semble tenir notre société, dans notre démocratie « molle », ce n'est pas le consensus mineur autour d'une certaine conception de la démocratie, aujourd'hui bien fade, ses valeurs, la référence aux droits de l'homme, la liberté... ce qui indique le minimum à respecter.
Mais cela ne fait pas la vie des hommes. Le contenu de la vie des gens est du côté de ce que désigne l'économie. Avec un dédoublement : d'un côté, l'économie comme économie, la production et l'échange des biens et d'un autre côté c'est l'économie comme « prenant cette fonction majeure, de constituer le « fond » par rapport auquel se situe tout ce qui fait la vie humaine et, du même coup, d'être en ultime instance ce qui régit tout »3

Et, dans le règne de l'économie, les maîtres sont ceux qui disposent du pouvoir économique et qui doivent aussi, à leur façon, obéir au Maître du maître, le désir des masses, l'envie d'acheter.

Cet « écorègne » a beaucoup d'avantages, il est d'une grande plasticité, il permet tout, il produit la satisfaction des besoins, certes avec des inégalités et des retards et de plus il ne prétend pas être le monde idéal mais simplement le monde réel : il est comme le miroir de ce qu'est effectivement l'homme.
Mais, il y a aussi sur ce monde un autre regard. Il y a la nouvelle misère des gens heureux, il y a cette espèce d'aplatissement de l'existence humaine. Il y a l'extension de cette immense résignation, sous le couvert de l'activité et de la frénésie.

L'écorègne s'accommode du monstrueux « un ordre humain qui accepte en fait, sur le long cours, la coexistence en lui de surcroît de biens et de la misère, est une immense défaite de la raison »4

Il est dans la logique de l'écorègne de repousser dans la marge ou dans le néant tout ce que l'économie ne peut pas absorber : c'est-à-dire une part énorme de ce qui fait l'humanité de l'homme.
Ce qui alors finit par s'imposer, c'est le caractère délirant de l'écorègne avec ses logiques aberrantes, ses délires internes, symptômes du délire essentiel qui tient à la place que prend l'économie dans la fonction majeure et ce qu'elle opère en l'homme, ce qu'elle peut opérer.

« Il semble bien que l'écorègne, par la violence de son action, ait la redoutable capacité d'user, de détruire l'humus humain : j'entends par là l'épaisseur de traditions, sagesses, croyances, relations, bref tout l'ordre primordial même pas réfléchi, ni même conscient, qui donnaient aux humains de tenir debout... »5

Et l'extrême tolérance de l'écorègne à l'égard du religieux et de l'idéologique recouvre en fait une intolérance de fer : elle contraint par absorption ; mais c'est aussi une manière d'expulser.

L'écorègne établit un système de valeurs délirantes, parce qu'elle n'est point référée à ce qu'est l'homme, mais à ses propres postulats. Ce délire est rationnel, en ce sens qu'il utilise des rationalités fortes et précises, mais comme ensemble, et par rapport à l'homme réel, il est fou.

La racine de ce délire est dans la référence in-sensée au désir-envie.

« L'urgence n'est pas de penser juste mais de se vendre. Prostitution généralisée » 6

Le délire a une fonction, il protège de l'insoutenable réalité, de la menace effrayante que cède la séparation de l'humain et de l'inhumain, que l'homme chute dans le chaos, un chaos interne autant qu'externe.

Par les besoins qu'il crée et qu'il satisfait, l'écorègne répond à un besoin aussi paradoxal que puissant : le besoin d'ordre. Il y aurait pire que le délire, son effondrement.

La Puissance de l'oppression, dans l'écorègne, baigne dans le désir-envie, et en masque ses effets : c'est-à-dire qu'on est quasi d'emblée dans la perversion majeure, où tout se présente favorable à l'homme, alors que tout porte en même temps une force d'annihilation de son humanité.

Dans l'écorègne, l'oppression, nulle, invisible et totale, est vécue par beaucoup comme dépression.
Cette dépression des humains est en fait compression de ce qui, en eux, demande à vivre, aimer, croire, penser...
N'en souffrent pas évidemment, les « adaptés »,  identifiés à leur personnage dans le scénario fou.

Derrière ce désir-envie de l'écorègne, il y a ce désir de connaissance infini de l'homme moderne. L'homme est un champ infini de puissances .La démesure, si redoutée des Grecs, devient la réalité humaine.

L'athéisme est la figure théorique de cette nouvelle condition : élimination du Dieu d'autrefois qui ne peut paraître désormais que comme obstacle à ce prodigieux essor.
« La menace est devant nous : que dans ce mouvement d'expansion et explosion, puissance prodigieuse, surgisse la dislocation irréparable : et que l'homme, se vidant de ce qui lui donnait visage et voix, se fasse lui-même terreur meurtrière »7

Mais nous ne redeviendrons jamais l'homme du passé : « le religieux de retour... est la régression apaisante à un monde archaïque et apaisant ; la reconstitution d'un ordre où l'homme connaissait sa place et sa loi et pouvait se décharger sur Dieu de toute angoisse. Mais il est aussi, dans la tradition nôtre, la présence du trouble le plus grand dans les possibles majeurs, l'irruption d'une violence irréparable, la mémoire du grand Meurtre ; et donc ce qui n'apaise pas du tout la crise présente, mais en est plutôt comme le chiffre extrême, le trop-su-toujours-caché qui, venant en pleine lumière, creuserait à fond l'urgence de passer par delà ce que nous sommes »8
« La question est : comment vivre, humainement vivre, par delà l'oppression et toutes les figures de servitudes qui s'y relient, et sans tomber dans le trou ?
J'ai évoqué le retour héroïque à la naissance d'humanité, à ce moment déprotégé où l'être humain choisit
le plus humain, respect, amour, foi en la vie donnée, irréductible espérance, alors que les supports ont manqué ; jusqu'à peut-être l'extrême où Dieu se tait, la loi crucifie, la raison divague, les pouvoirs sont meurtriers. J'ai évoqué le consensus majeur, unité jamais possédée, chemin de la plus grande puissance partagée, convivialité de l'esprit et du plus grand désir où toute différence se fait don. Et tout ce qui de là doit fructifier : de la science de l'humain à l'art où  se réveille la source du sacré, d'une orientation plus libre du désir (car le désir-envie est servitude) à l'exercice hardi de l'utopie. Et dans la capacité à porter le long et très long terme, c'est-à-dire à vivre dans la présence de la mort- pour ne point s'y résigner »9

JMP

Notes
1 - Maurice Bellet, La seconde humanité. De l'impasse majeure de ce que nous appelons l'économie, Desclée de Brouwer, 1993 p. 9.
2 - Philosophe, théologien. Parmi ses ouvrages récents : Le Dieu sauvage, Bayard, 2007 ; Dieu, personne ne l'a jamais vu, Albin Michel, 2008.
3 - Maurice Bellet, o.c., p. 23
4 - Ibid., p. 44.
5 - Ibid. p. 48.
6 - Ibid. p. 60.
7 - Ibid. p. 125.
8 - Ibid. p. 145.
9 - Ibid. p. 216.

Publié dans DOSSIER L'ECONOMIQUE

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