Paul-Albert Février, un historien dans l'Algérie en guerre : un engagement chrétien

Publié le par Garrigues et Sentiers

J.-M. Guillon, Paul-Albert Février, un historien dans l’Algérie en guerre : un engagement chrétien (1959-1962), Éditions du Cerf, collection « Intimité du Christianisme », Paris, 2006, 526 p., 44 €.
 
« Intimité du christianisme » : sous ce titre, les éditions du Cerf publient depuis trois ans des écrits, lettres, témoignages ou journaux intimes, laissés par des chrétiens : Pierre Claverie en 2003 ; Zélie et Louis Martin (les parents de Thérèse de Lisieux) en 2004 ; Élisabeth Lesueur en 2005 ; Paul-Albert Février aujourd’hui, dont sont édités les lettres et carnets écrits de 1959 à 1962 en Algérie où il fut envoyé comme soldat, puis choisit de rester jusqu’en 1968 comme archéologue et professeur à l’Université d’Alger. Un ouvrage que Garrigues et Sentiers recommande d’autant plus chaudement que ces écrits sont ceux d’un Provençal très attaché à sa terre natale. À son retour d’Algérie, il a en effet poursuivi sa carrière comme professeur d’Histoire romaine à l’Université de Provence, laissant à sa mort en 1991 tous ses biens à l’Université, et en particulier son appartement dans lequel sont logés gratuitement des thésards, français et étrangers, que leur recherche conduit à Aix-en-Provence.
« Intimité du christianisme », soit, mais – si ces titres n’avaient déjà été pris – « Parole de croyant », voire « Histoire d’une âme » conviendraient tout aussi bien pour les textes rassemblés dans cet ouvrage qui bénéficie d’une introduction pleine d’empathie et d’annotations précises de J.-M. Guillon, professeur d’Histoire contemporaine à l’Université de Provence, mais également d’une préface de Pierre Vidal-Naquet et d’une postface d’André Mandouze. De page en page, se dessine l’itinéraire à la fois spirituel et intellectuel d’un homme encore jeune, à l’appétit de connaissance et à la culture multiformes, confronté aux réalités d’une « sale guerre » qu’il fit comme responsable administratif du Centre de Transit et de Triage de Colbert (aujourd’hui Aïn-Oumène), où les « interrogatoires musclés » étaient une pratique quotidienne. Il mit ses connaissances d’infirmier bénévole à soigner, autant que faire se pouvait, ceux qui étaient victimes de la torture, et ses talents professionnels d’archiviste (il était ancien membre de l’École des Chartes) à rédiger à l’intention du Comité international de la Croix-Rouge à Genève un rapport dont les premiers mots, « J’ai tenté de considérer en historien le spectacle qu’il m’était donné chaque jour de contempler à Colbert » (p. 481) sont significatifs : il savait que la force de son témoignage tiendrait à sa froide objectivité.
Tout cela par fidélité à sa foi - une fidélité qui lui vaut d’être déchiré en permanence : en butte à la méfiance et à la suspicion de ses chefs, incompris de la plupart de ses camarades appelés, qui l’ignoraient généralement, quand ils ne le méprisaient pas ou lui étaient sourdement hostiles, il se sent solidaire de la lutte et de la souffrance des hommes du maquis algérien, mais ne veut pas partager une cause qui est leur, et non sienne. Qu’on en juge par cet extrait de ses carnets (p. 220-221) dans lequel, le 1er novembre 1959, P.-A. Février médite sur les textes liturgiques qu’il a entendus en ce jour de Toussaint, qui coïncidait également avec l’anniversaire de l’insurrection algérienne. Bouleversant.
 
Luc 6. 22 : « Heureux êtes-vous si les hommes vous haïssent et vous frappent d’exclusion, s’ils vous insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme ».
Actualité de la parole. Rarement, je me suis senti si séparé. Séparé des amis de la recherche, séparé des soldats côtoyés chaque jour, avec lesquels le dialogue est impossible (je ne puis parler comme si quelque impuissance physique me retenait ; je manque de mots, je manque d’audace...), séparé de ceux que je dois garder et dont je suis l’ennemi (surtout en ce jour anniversaire du début de la révolte). Séparé et détesté. Leur combat n’est pas le mien.
Je ne me sens pas concerné par leurs haines de race, par leur peur devant un monde qu’ils n’ont pas appris à connaître. Je ne puis haïr, non parce que chrétien, mais parce que cette haine me paraît sans objet, sans nécessité, sans raison. Leur combat, ou du moins celui qu’ils croient le leur. Aliénation dans la peur, la petite jouissance facile, les maugréments et les cris inutiles. D’un côté, des haines, des tortures, de l’autre, une lutte dont tous les actes ne se conforment point (et cela est normal) à l’idéal humain qui est le mien. D’un côté, ceux nourris par le même pays, la même culture ; de l’autre, des gens nourris d’un idéal qui est le mien mais pénétrés de coutumes, de mœurs qui ne m’appartiennent pas. De tous côtés, séparé. Rejeté des miens parce que traître. Repoussé des autres parce que différent. Ne pouvant franchir le pas qui mène aux autres et ne pouvant me faire comprendre des miens. Et dans cette voie solitaire, il me faut aller par la banalité des jours, séparé, rejeté, exclu, haï, inconnu. Larvatus prodeo [« J’avance masqué », formule qui était la devise de Descartes]. Mais le masque, ce sont les autres qui me le mettent. Ajoutez à cela différent par le milieu, par la culture, ne serait-ce que par la manière d’ordonner les mots dans l’essai de dialogue. Car nulle part mieux qu’ici m’est apparue l’envie devant celui qui a un plus.
Question : est-ce à cause du Fils de l’Homme que cela arrive ? Car c’est de lui que dépend le fait d’être heureux. C’est lui qui donne la béatitude. Mais toute présence, toute action est impure. Qui cause cette exclusion ? Mon appartenance au Fils de l’homme ou à un idéal humain, les deux ? Mon lien à une culture ?
Combien peu avons-nous le droit de nous dire heureux lorsqu’on nous sépare, lorsque nous sommes séparés. Qui est pur ?

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