Du mauvais usage de l'histoire

Publié le par Garrigues et Sentiers

On a, ces derniers temps, mis l’histoire à toutes sauces. On cherche à l’avoir pour soi, à l’annexer à son camp. Mais on oublie les règles élémentaires de la méthode historique, celles que les grands anciens (tel L. Febvre) rappelaient inlassablement :
·        1° le péché irrémissible de l’historien, c’est l’anachronisme ;
·        2° l’historien n’est pas “un juge suppléant de la vallée de Josaphat”.
Dans sa fonction, il doit essayer de comprendre et d’expliquer les actions et sentiments des hommes, il n’a pas à les “juger”. Il ne peut mesurer le passé à l’aune des “valeurs” d’aujourd’hui qui risquent de fausser la réalité de ce passé. Libre à lui, ensuite, de s’engager en tant que citoyen, et de lutter contre ce qui, dans son temps, lui paraît mauvais. Le destin du grand Marc Bloch, résistant aux nazis et fusillé par eux, est à ce titre exemplaire.
À propos de la querelle actuelle sur le passé colonial, dont on parle tant et avec tant de passion , on peut se demander s’il est tenu compte de ces deux conseils. Un peu d’idéologie, à défaut de raison, s’est introduit dans le débat “historique”.
Il était normal que les professionnels de l’histoire aient mal reçu une mesure législative prétendant leur dicter la manière d’enseigner cette portion d’histoire (dont les nations colonisatrices n’ont certes pas lieu d’être tout à fait fières), car chaque fois qu’un pays a eu recours à une histoire officielle, la liberté de penser, parfois la liberté tout court, a reculé. Mais il ne semble pas forcément “réactionnaire” de rappeler, contre l’anachronisme, que les concepts de “droits de l’homme” et le “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes” sont assez récents, et que leur application est loin d’être générale, même chez les peuples anciennement exploités qui les denient souvent à leurs minorités.
Après quoi, on peut poser quelques questions naïves :
 
Est-il totalement inexact que la colonisation européenne n’a pas eu que des comportements négatifs, ni que des conséquences catastrophiques ?
 
Pour s’en tenir à l’Algérie, objet récurrent – non sans raisons – de la mauvaise conscience française : il est vrai que sa conquête, en 1830, s’est faite illégitimement, sur des prétextes injustes et qu’elle a été sanglante. On peut dire que, par la suite, l’instruction des populations a été très insuffisante, sûrement, en partie volontairement car des élites “indigènes” risquaient de revendiquer des droits ; on peut ajouter que la médicalisation n’a pas été aussi efficace quelle aurait pu et dû l’être (quoique le trachome, la tuberculose, etc., aient effectivement reculé)… Mais, le passage de cette population de 1 à plus de 9 millions en 130 ans ne rend pas compte d’une intention “génocidaire” délibérée, comme certains discours, en particulier de politiciens algériens, le suggèrent parfois. Et pendant la guerre d’Algérie, guerre à la fois inutile, stupide, injuste et meurtrière, il y a eu cette tache morale indélébile de la torture. Cependant, on ne le rappelle guère, tous les appelés n’ont pas été des bourreaux ; il y a aussi eu gens dévoués – dont on ne parle jamais – même parmi les soldats de métier, et qui ont cherché à aider sincèrement les populations, en tant qu’instituteurs, médecins, ingénieurs, agronomes, administrateurs, etc. Certains l’ont payé de leur vie car ils étaient plus dangereux aux yeux des nationalistes qu’une soldatesque brutale, qui existait aussi, mais dont les comportements aboutissaient finalement à favoriser le recrutement de “rebelles”.
 
Des actes absolument répréhensibles peuvent-ils se trouver légitimés, ou du moins tolérables, en fonction du contexte ?
 
Pour poursuivre un instant sur l’Algérie, les tortures infligées par l’armée française étant légitimement condamnées, celles qu’a pratiquées le F.L.N. – que malheureusement seule l’extrême droite exploite pour disculper ses propres exactions d’alors – étaient-elles “justifiées” par la “justice” estimée de leur cause ? Peut-on faire à ses ennemis ce qu’on leur reproche de faire ?
Une autre infamie pèse sur les consciences “occidentales” : l’esclavage. Il est, incontestablement, un “crime contre l’humanité”. La traite pratiquée par les pays européens qui, circonstance aggravante, se prétendaient chrétiens, est totalement et définitivement inadmissible. Mais l’esclavage est-il moins gravement coupable, quand il a profité à des pays moyen-orientaux ou asiatiques – numériquement au moins aussi important d’après les études récentes – voire quand il a été pratiqué, avec une ampleur comparable, par des peuples africains pour eux-mêmes ou comme pourvoyeurs des négriers ? Ajoutons qu’il persiste encore ici ou là …
 
Peut-on discerner exactement les causes volontaires des “méfaits” coloniaux ?
 
À partir du XVe siècle, les Européens, profitant de leurs avances technologiques, ont envahi le monde. Ils l’ont exploité à leur profit et au détriment des “indigènes” ; ils ont commis des abus et des crimes. Il faut en dessiner les contours, en montrer les causes réelles, les intentions avérées ou dissimulées, en exposer les effets, mais sans strabisme analytique. N’oublions pas, par exemple, quand nous parlons des civilisations précolombiennes détruites par les Européens – et ces remarques ne constituent, bien sûr, ni une justification ni une excuse – que : - 1° certaines ont elles-mêmes été violentes et impérialistes ; - 2° des populations ont été décimées, mais autant par les maladies introduites accidentellement par les envahisseurs, ou par des déportations brutales (telles des hautes altitudes andines vers les plaines tropicales), que par des “massacres” directs et délibérés, absolument indubitables. Répétons-le, tout cela n’excuse rien ; ce n’est pas une plaidoirie pour la colonisation.
 
L’éventuel “jugement de l’histoire” doit-il s’arrêter à certains peuples ?
 
La mode est aux repentances. C’est bien, si elles favorisent une prise de conscience non seulement des injustices commises, mais, plus encore, de celles qui subsistent, telle la mondialisation, “néo-colonialiste” de fait. Mais on peut noter que les repentirs exigés restent toujours unilatéraux. C’est vrai que les Européens ont commis à travers les siècles des actes regrettables, répréhensibles, criminels… Mais il existe des situations parallèles jamais dénoncées.
Quand des hommes politiques turcs dénoncent “l’impérialisme européen”, on pourrait croire à un trait d’humour cynique. Car, enfin, l’expansion turque, depuis la prise de Constantinople (1453), n’a pas été une partie de plaisir pour les populations conquises, en particulier dans les Balkans. Or cet impérialisme-là n’a donné lieu, jusqu’à présent, à aucune marque de regrets, même pas une reconnaissance des faits dont ont été victimes Arméniens et Kurdes. Les enfants chrétiens enlevés dans les Balkans, pour être enrôlés parmi les janissaires, n’ont-ils pas droit à autant de juste compassion que les enfants des colonies abominablement arrachés à leurs familles pour être “élevés” dans des pays colonisateurs ?
 
A la fin, y a-t-il en Histoire une date de “prescription extinctive” ?
 
Si nous devions dédommager les “héritiers” des personnes déportées aux XVIe-XVIIIe siècles (sur quel titre légal ?), il faudrait déterminer jusqu’à quand ce principe devrait être appliqué. Les invasions arabes de l’Atlantique à l’Indus, entre VIIe et XVe siècles, n’ont jamais donné lieu à aucune repentance, encore moins à ces indemnisations parfois réclamées aux colonisateurs occidentaux. En continuant à remonter le temps, et en poussant le questionnement jusqu’à l’absurde, réclamerons-nous réparations aux pays asiatiques pour l’invasion mongole ? Et, en tant que descendants des Gallo-romains, demanderons-nous des comptes à M. Berlusconi pour les nombreuses exactions commises pendant la Guerre des Gaules et avouées par les écrits de son prédécesseur ? Etc.
Pour revenir à la question de départ (voir : 1°), peut-on affirmer que malgré les horreurs commises, la Gaule n’a tiré rigoureusement aucun profit de l’invasion romaine ?
 
Il ne s’agit pas de renvoyer les protagonistes dos à dos, après avoir vérifié que, de fait, à chaque moment de l’histoire, on trouve des victimes et des bourreaux, parfois interchangeables dans le temps. Ni de chercher à “tirer des leçons de l’histoire” : car, comme dans les familles, l’expérience des ancêtres ne sert à rien à leurs descendants. Simplement, il faut se garder – quand on se prétend historien – d’unilatéralisme, ne remarquant et stigmatisant les bourreaux que d’un seul côté. On pourra alors conforter, non sans amertume, le constat – qui n’est pas un scoop – que : blanc, jaune, rouge ou noir, l’homme n’est pas bon naturellement.
Et qu’il reste beaucoup à faire pour humaniser l’humanité.

Marc DELÎLE

Publié dans Signes des temps

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