Devoir de vacances (4) : Vous saurez que je suis le Seigneur

Publié le par Garrigues

 

Le chapitre 21 de Jean - c'est maintenant bien connu - a été rajouté à l'évangile originel, qui se termine par une vraie conclusion.
Pour le montrer, on pourrait vérifier l'affirmation du verset 14 : ce fut là la 3e fois que Jésus se manifesta aux disciples, une fois ressuscité d'entre les morts et constater qu'au chapitre 20 il y a déjà 3 apparitions :

-    à Marie de Magdala dans le jardin du tombeau (20,11-18)
-    aux disciples sans Thomas (20,19-25)
-    aux disciples avec Thomas (20,26-28 ; cf. l'article
Thomas, bon ou mauvais jumeau ?)

mais il semblerait que Marie de Magdala n'est considérée comme une disciple ni par l'auteur de ce rajout, ni par les notes de nos bibles.

Notons qu'un argument sur le fond paraît plus plausible : l'évangile de Jean, Évangile des signes qui se termine au chapitre 20, ne contient ni pêche miraculeuse ni repas avec le groupe de ses disciples, si ce n'est le dernier repas (qui ne comporte pas d'institution de l'Eucharistie). L'origine de ce rajout est donc incertaine, et n'est d'ailleurs pas le sujet de cet article...

Barques et pêches avant et après la Résurrection

Avant d'étudier la rencontre au bord du lac proprement dite, on commencera par faire deux comparaisons de passages similaires, l'un avant et l'autre après la résurrection de Jésus.

-    Les épisodes qui mettent en scène Pierre, dans un bateau, pendant la vie de Jésus et après la résurrection (et donc aussi après son reniement) :

Pendant la vie de Jésus, les apôtres sont dans une barque et Jésus les rejoint en marchant sur les eaux (cet épisode existe en Jean 6,16-21, mais c'est Matthieu 14,22-33 que nous retiendrons ici, car Pierre y est mentionné).

Pierre lui dit : si c'est bien toi, donne-moi l'ordre de venir à toi sur les eaux ! Jésus lui répond : viens ! Pierre se met à marcher sur les eaux. Mais, après quelques pas sur l'eau, il doute, pense qu'il n'est pas possible que cela puisse lui arriver et se met à couler !

Après la résurrection, les apôtres sont encore dans une barque (ils ont repris leur métier de pêcheurs), et Jésus apparaît sur le rivage (Jean 21,4-8).

   Le « disciple que Jésus aimait » dit à Pierre : c'est le Seigneur et Pierre se jette à l'eau ; mais cette fois il n'essaie pas de marcher dessus : il plonge, sans crainte, vers le Seigneur ressuscité. Il n'a plus peur, n'a plus rien à prouver, à se prouver, car il sait que Jésus est vainqueur de la mort, qu'il est le Sauveur ressuscité. Il vit ce qu'il disait : Seigneur, à qui irons-nous ? (Jean 6,68) et il se jette à l'eau pour aller vers Jésus.

Pierre reconnaît le Seigneur sur une simple parole de l'apôtre Jean et il plonge, alors qu'avant la Résurrection il disait à Jésus : si c'est bien toi, essayait de marcher sur les eaux, avait peur et coulait...

-    Les épisodes de pêche miraculeuse pendant la vie de Jésus et après la résurrection :

Pendant la vie de Jésus, les apôtres sont dans une barque (Luc 5,4-8). Jésus leur dit de jeter les filets et la pêche est si abondante que les filets se rompent. Ils appellent une autre barque pour remonter les poissons à terre. Et Pierre dit à Jésus : éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur.

Après la résurrection (Jean 21,6-7) Jésus dit de jeter les filets à droite de la barque ; la pêche est très abondante mais les filets ne se rompent pas et Pierre se jette à l'eau pour rejoindre Jésus.

Saint Augustin explique (122e Traité sur l'Évangile de Saint Jean) que dans la première pêche (en Luc) les apôtres avaient jeté les filets des deux côtés de la barque et avaient donc remonté les bons et les méchants, alors que dans le seconde ils ne remontent que les bons, ceux qui sont à droite, car Jésus a dit : jetez les filets à droite du bateau (Jn 21,6). Il ajoute que c'est pour cela que, malgré le nombre de poissons, le filet de l'Église ne se rompt pas. La déchirure du filet représente, pour lui, les schismes de l'Église (déjà !) mais il affirme avec foi : après des siècles, dans la profonde paix des saints, il n'y aura plus de schisme.

Cela dit, pour lui les bons ne pouvaient pas encore être tirés au rivage, qui est une image de la fin des temps : ceux qui jouiront de la résurrection de la vie, c'est-à-dire qui seront à la droite, ceux qui, au sortir de cette vie, se trouveront enfermés dans le filet du nom chrétien ne seront connus que sur le rivage, ou, pour mieux dire, à la consommation des siècles. Aussi n'ont-ils pu tirer leurs filets de manière à déverser dans leurs barques les poissons qu'ils avaient pris, comme ils avaient fait jadis avec ceux qui avaient rompu leur filet et presque submergé leur nacelle. Après cette vie, plongés dans le sommeil de la paix comme dans les profondeurs de la mer, ces chrétiens de la droite attendent, au sein de l'Église, que le filet parvienne au rivage.

J'avoue ne pas très bien comprendre ce raisonnement, dans la mesure où Jean écrit que Simon-Pierre tira à terre le filet, plein de gros poissons : cent cinquante-trois... où on peut voir une certaine notion d'universalité (cf. l'article Les 17 peuples et les 153 poissons) !

Le poisson sur la braise

Une fois remontés de la barque à terre, les apôtres aperçoivent, disposé là, un feu de braise, avec du poisson dessus, et du pain (Jean 21,9).

Notons que cette expression rappelle qu'en hébreu on ne monte pas en bateau, mais on y descend. Cf. Jonas 1,3 : Jonas paya son passage et descendit [dans le vaisseau] pour se rendre à Tarsis... On monte donc quand on débarque pour aller vers Jésus...

Comment aurions-nous réagi à la place des apôtres qui viennent de faire - à la demande de Jésus - une pêche énorme, mais qui leur a demandé de grands efforts, et qui voient du poisson en train de griller, alors que Jésus leur a demandé auparavant s'ils n'avaient rien à manger, et les renvoie tirer à terre les filets ?...

En critique textuelle, on dira qu'on retrouve une fusion de deux textes :

-    une apparition aux apôtres, qu'on retrouve en Jean 21,4.9.12-14
-    une pêche miraculeuse qui occupe les autres versets.

Mais si on remarque trois détails importants, on pourra mettre en lumière la portée théologique de cette  bienheureuse erreur... :

-    Premier détail : le verset Jean 21,4 commence par prôias dè êdê ghénoménês : l'arrivée de Jésus se fait le matin déjà venu. Cette expression est pratiquement identique à celle de Matthieu 27,1 : prôias dè ghénoménês, qui vient tout de suite après la trahison de Pierre...

-    Deuxième détail :

o  En Jean 21,9 on lit : une fois descendus à terre, [les apôtres et Pierre] aperçoivent, disposé là, un feu de braise, avec du poisson dessus, et du pain.

o  En Jean 18,18 on lit : les serviteurs et les gardes, qui avaient fait un feu de braise, parce que le temps était froid, se tenaient là et se chauffaient. Pierre aussi se tenait là avec eux et se chauffait ; encore la trahison de Pierre...

-    Troisième détail : les disciples, sans Pierre (qui a plongé) tirent le filet avec la barque puis, sur la demande que Jésus fait à tous les disciples (Jean 21,10 : Apportez de ces poissons... au pluriel) il n'y a que Pierre - seul - qui va chercher le filet.

Ces trois détails montrent qu'en fait tout l'épisode est exclusivement consacré à Pierre - et à Pierre seul - dans une perspective ecclésiale évidente, en particulier la fin et le dialogue entre Jésus et Pierre (« pais mes brebis »).

Et cela laisse penser que ce rajout du chapitre 21 doit être assez tardif, comme peut-être les mentions ecclésialesMatthieu (et d'autres). de l'évangile de

Vous saurez que je suis le Seigneur...

Un petit clin d'œil pour terminer... sur le clin d'œil envoyé par Jésus-Dieu aux disciples avec le poisson qui cuisait sur la braise pendant qu'ils se fatiguaient à pêcher leurs 153 poissons.

153, nombre de l'universalité, de toute la création... plus 1, égale 154... ce qui est au-delà de la création, ce qui surpasse tout...

Qu'est-ce donc ?

Réponse : 154 est le nombre de : viyda'etem ki-'ani YHWH (Ézéchiel 37,13), vous saurez que je suis le Seigneur...

René Guyon

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Commenter cet article

Passant 09/08/2008 14:59

Une particularité amusante :
Jean n’utilise pas le mot grec ichthus pour désigner le poisson que fait
cuire Jésus, mais opsarion, qui
signifie quelque chose comme « petit casse-croûte » (diminutif d’opson, qui est ce qu’on met sur le pain,
et donc peut être du poisson, mais aussi de la viande, des oignons, des olives,
du fromage…).En revanche, les disciples pêchent
bien de l’ichthus !
De même, au cours de la multiplication
des pains en Jean 6, le mot employé est opsarion.
Cela pourrait peut-être inspirer Pierre
Rastoin, auteur d'un bel article sur les nuances du grec.