Devoir de vacances (2) : Toi, suis-moi !

Publié le par Garrigues

Ce curieux texte, "à goût de revenez-y", comme si les disciples de Jean n'avaient pu s'arrêter aux derniers versets du chapitre 20, a inspiré beaucoup de commentaires écrits ou figurés.

Il ne faut pas oublier qu'il a été écrit complètement en grec, probablement par des disciples de culture grecque et il me semble important de le lire aussi dans le texte originel, qui m'a inspiré plusieurs réflexions.

Il est d'ailleurs significatif que les deux seuls disciples nommés le soient par leur prénom araméen et leur surnom grec ; Thomas, dont on peut noter l'importance qu'il a prise après la résurrection chez Jean, est nommé avec Pierre. Quant aux autres grands amis, Jean et Jacques, ils sont expédiés par l'expression oi tou zebedaiou, ceux de Zébédée.

Je n'insisterai pas sur la symbolique du nombre des poissons qui a fait couler tellement d'encre ; j'indiquerai seulement la présence du chiffre 7, toujours significative chez Jean, le nombre des disciples et les répétitions du verbe aimer (même sous ses deux formes).

Avant de recopier l'extrait d'un article donné naguère à Garrigues (revue « papier » éditée par les jésuites de La Baume-les-Aix - NDLR), je voudrais seulement souligner les diverses formes de l'impératif Pais de la triple consigne, curieuse : pais mes agneaux, pais mes brebis, pais mes brebis. Les deux extrêmes sont le verbe boscô, faire paître, nourrir ; le verbe médian prend la forme polmainô, qui en plus de faire paître, a aussi le sens de diriger, conduire une troupe...

Que d'exégèses possibles !

Voici la mienne :

o O o

Nous sommes presque à la fin de la Bible : Jésus est ressuscité ; il accueille ses amis, au bord du lac, après une rude et mouvementée partie de pêche et cette fois, attention ultime, c'est lui qui a préparé le repas et sert ses amis :

Après qu'ils eurent mangé, Jésus dit à Simon Pierre : Simon, fils de Jonas, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? Il lui répondit : Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime. Jésus lui dit : Pais mes agneaux.

Il lui dit une seconde fois : Simon, fils de Jonas, m'aimes-tu ? Pierre lui répondit : Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime. Jésus lui dit : Pais mes brebis.

Il lui dit pour la troisième fois : Simon, fils de Jonas, m'aimes-tu ? Pierre fut attristé de ce qu'il lui avait dit pour la troisième fois : M'aimes-tu ? Et il lui répondit : Seigneur, tu sais toutes choses, tu sais que je t'aime. Jésus lui dit : Pais mes brebis. (19,15 et suivants)

Dans ces quelques lignes, sept fois le verbe aimer (sept, ce n'est jamais gratuit chez Jean). Mais si, en français, nous n'avons qu'un seul mot, en grec, ou tout au moins dans ce récit, deux mots sont employés :

Philô : aimer, avoir du goût, de l'affection, (en anglais : to like)
Agapaô : aimer profondément, d'amour, d'amour divin même, dans Saint Jean (en anglais : to love).

Les traductions classiques, y-compris dans les notes, ne permettent pas de saisir l'intention profonde de Jésus (de l'évangéliste ?). Bien sûr, l'amour est pour Jésus le critère premier, la condition même du service, mais ce n'est pas suffisant, encore ne faut-il pas le prendre de haut, encore faut-il comprendre avant même d'être compris, faut-il se mettre au niveau de l'autre.

Les deux premières fois, Jésus emploie le verbe agapaô. Pierre, se souvenant des trois reniements ou conscient de sa faiblesse (?), ou probablement ne comprenant même pas jusqu'où veut l'entraîner Jésus (il est "attristé "), n'ose pas se servir d'agapaô et use de philô. Comme Abram, il se rabaisse et reste à son niveau de "terreux" ou de pécheur. Et pourtant, Jésus l'appelle de son nom d'origine : Simon, Shimon, "écouteur".

Et la troisième fois, Jésus se place, alors, au niveau où Pierre se voit : il utilise philô et Pierre peut lui répondre sur le même ton, philô. Comme YHWH pour Abram, devenu père des croyants, père d'une multitude, Jésus, serviteur et pédagogue, s'est mis au niveau de Pierre pour permettre à celui-ci de le rejoindre et, confirmant alors le choix de Césarée, le relever, le "ressusciter", et lui confier tout son peuple, toute son Église, pour le nourrir, le conduire :

« toi, suis-moi »

Pierre RASTOIN

Publié dans Réflexions en chemin

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