Aujourd'hui encore, parler de conversion ?

Publié le par Garrigues

Dans le langage actuel, le mot ne s'emploie guère que sous forme transitive, et dans un sens technique, hérité du latin : changer de régime ou de référence ; on convertit une monnaie, un système métrique, des fractions, des valeurs fiduciaires, comme on tentait autrefois, en alchimie, de convertir les métaux. Dans un autre sens cependant, l'usage du terme au transitif peut désigner aussi, en matière de religion, l'acte de faire passer d'une croyance dans une autre ; c'est le sens missionnaire du terme ; mais, remarquons-le : ce sens ne se comprend que du dedans d'une tradition héritée de la chrétienté occidentale, et pratiquement dans le seul langage propre aux Églises chrétiennes et, par dérivation, aux communautés issues de l'islam : le judaïsme ne l'emploie guère, et moins encore les autres sagesses ou religions du monde.

Quant au sens réfléchi du terme, se convertir, il ne s'entend plus guère que dans le cadre de confessions héritées de la tradition abrahamique, que ce soit, de façon générale, sur base de l'hébreu (shouv), qui transposant symboliquement au niveau des conduites morales l'image du ‘retournement' spatial, au sens de ‘revenir sur ses pas' ou de ‘reprendre une direction antérieure', ou que ce soit enfin, du côté chrétien ou islamique, sur base de la transposition grecque de cette image en termes de ‘retournement mental', engageant le cœur ou l'esprit (meta-noia), pour se concrétiser dans un pratique correspondante.

Ceci dit, il apparaît clairement qu'en Occident et à l'exception des milieux chrétiens ce terme est généralement frappé d'un large discrédit. Entendu dans son sens transitif - convertir d'une position, religieuse ou philosophique dans une autre - il ne rappelle que trop le viol des consciences opéré dans le passé, directement, par la contrainte et la violence, ou indirectement, par la pression sociale. C'est la conversion ou le massacre : les Saxons, les Berbères et les Sioux ont connu cela autrefois et l'Europe, les Amériques et les régions islamisées se sont en grande partie ‘civilisées' sur fond d'un tel traumatisme ; ou c'est l'hypocrisie, le plus souvent inconsciente, de dévouements missionnaires auxquels les conquêtes coloniales ont ouvert le chemin et dont l'exploitation économique et financière du commerce occidental n'a plus cessé, par la suite, de faire son profit. Inversement, entendue absolument (sans complément) au sens réfléchi, l'idée de conversion - hormis les milieux de croyants traditionnels, redisons-le - est devenue, pour l'homme de la rue et des médias, parfaitement insignifiante ou incongrue ; littéralement elle ne dit plus rien.

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Reste à comprendre alors ce que ce mot ou cette idée peuvent encore vouloir dire pour ces milieux croyants eux-mêmes, et - limitons-en le champ - pour les milieux qui se réclament encore de la foi chrétienne. La question se pose alors de deux points de vue très différents.

D'un côté, on se situe dans le prolongement de l'enseignement traditionnel des Églises, et dans ce cas, le sens transitif du verbe semble garder tout son prestige : on parle dans ce cas de ‘nouvelle évangélisation'. Désolé (on pleure beaucoup quand on en parle) par la déchristianisation généralisée du monde occidental, consécutive à sa très large sécularisation, on prêche, plutôt que les croisades et la guerre sainte ou que la reconquête par les armes de zouaves pontificaux, le ‘retour' de ce monde laïc à la foi de l'Évangile par la voie du nouveau catéchisme, d'une prédication revitaminée, l'un et l'autre réadaptés au langage et aux préoccupations de nos contemporains. On pense alors à la truculence du Père Gilbert, au style enthousiaste des charismatiques, à l'influence occulte de l'Opus Dei, sinon même aux obscures tractations avec les Fraternités de Mgr Lefebvre. Dans cette perspective, on retraduit tant que faire se peut le contenu du credo traditionnel dans le vocabulaire et les modes d'expression d'aujourd'hui, en même temps que l'on exhorte à ‘s'engager' avec toute la générosité mobilisable au service du prochain, dans tous les secteurs possibles d'un véritable développement humain.

Toute la question est alors de savoir si ce renouvellement de vocabulaire et ce recentrage pratique et socioculturel a tiré la leçon de la maxime évangélique touchant au transvasement d'un vin nouveau dans de vieilles outres, et s'il suffit de comprendre la conversion en un sens transitif, en la considérant dans son rapport aux autres, ou s'il ne vaut pas mieux la ‘retourner' vers soi, en la recomprenant au sens réfléchi, par l'effet paradoxal d'une conversion au deuxième degré : "médecin, convertis-toi toi-même", en commençant par balayer devant ta propre porte. Mais dans ce cas, ce n'est pas de balayer, et de balayer devant soi, qu'il s'agit, c'est de se convertir soi-même du dedans, et véritablement "de cœur et d'esprit".

C'est alors que, de cet autre côté et à ce deuxième degré, la question se repose en des termes effectivement nouveaux. Non content de retraduire en espéranto les catéchismes, les rites, les pratiques, et, tout compte fait, le système institué, ou de convertir le don des langues en concerts rock selon Jésus, on se consacre à redécouvrir dans l'Esprit qui "refait toute chose nouvelle" l'expérience de foi originelle dont on se réclame, mais dont les couches d'imaginaire et d'affectif accumulées au cours des siècles n'ont cessé d'opacifier le noyau existentiel, en en objectivant le corps et le langage vécus en dogmes, en commandements et en institutions qui, avec le déplacement des lieux et le recul des temps, n'en font plus que la caricature figée, douceâtre ou hystérique sur un squelette décharné. N'est-ce pas dans la perspective d'une telle recompréhension de l'expérience originelle que trouve à se reconnaître enfin le vrai sens et toute la nouveauté du langage et de l'acte même de la conversion ?

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