Ce que les convertis disent à l’Église

Publié le par Garrigues

Le témoignage de vie des convertis suscite une question que je juge centrale : pourquoi, sauf exception, les chrétiens - insérés depuis longtemps dans l'Église - ne présentent pas cette vitalité qui exprimerait la marque de l'esprit dans leur vie quotidienne, d'une façon propre à chacune de leur personnalités, qu'il s'agisse de  simples pratiquants ou de membres du clergé ?

Une même réponse m'a été apportée par plusieurs convertis. Il s'agit, notamment, de quatre amies proches, converties au cours de leur jeunesse ou de l'âge adulte : trois issues de milieux athées (marxiste ou franc-maçon), une de milieu musulman. Chacune de ces quatre personnes, suite à sa conversion, a radicalement  changé son mode d'existence, tout en continuant à vivre pour une bonne part dans son milieu d'origine. Trois se consacrent très largement à différentes activités au sein même de la société française ambiante : actions humanitaires, culturelles, sociales - surtout auprès d'exclus et marginaux - catéchèse dynamique auprès des jeunes... La quatrième, peintre abstrait belge, est entrée dans un ordre contemplatif. Toutes quatre m'ont dit : « le rite a éteint ou affaibli la flamme » : l'une même s'est risquée à un commentaire supplémentaire : « l'Église est un écrin qui cache la perle de l'Évangile ». Ces déclarations ont été faites sans aigreur, avec un accent de souffrance.

Aujourd'hui, en dehors des convertis, chez quels chrétiens peut-on rencontrer élan et dynamisme ? Chez des charismatiques, souvent accompagnés de dérives, ou chez les  saints, dont l'Abbé Pierre, Sœur Emmanuelle, Mère Thérésa... Je pense que c'est bien chez les saints, connus ou pas, que réside l'Esprit. Eux et eux seuls constituent le corps mystique du Christ.

L'Église aurait-elle oublié ce que Jésus nous avait annoncé : « aujourd'hui le temps qui nous est donné à vivre est celui de l'Esprit ». Cet Esprit qui animait le Passeur de Galilée, lorsqu'il déclarait à Pilate « je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage jusqu'au bout à la vérité » (Jean 18,37). Or, après des siècles d'exercice, l'Église, comme d'autres institutions, s'avère victime et prisonnière du fonctionnement institutionnel, lequel tend à passer du statut de moyen à celui de fin. Progressivement figée dans une tradition, « en tournant le dos au message de ses fondateurs, l'institution ecclésiale a donc, à son tour, subverti le christianisme. Elle l'a ramené au rang d'une religion (avec ses rites et ses dogmes) et d'une morale (du devoir et de la soumission...) Le christianisme dès lors est illisible pour ceux qui ne connaissent pas ses textes fondateurs ». Ces lignes sont écrites par Frédéric Lenoir1, directeur du Monde des religions, dans un livre récemment édité. Et le même auteur rappelle que ce divorce avec le message évangélique, suscité par l'Église institutionnelle, a été souvent dénoncé, tel Dostoïevski dans la légende du Grand Inquisiteur, divorce reconnu par différents penseurs, pas forcément chrétiens (Gauchet, Tocqueville, Weber, Nietzsche) ; mais sans effet... Cet état de fait vient récemment d'être dénoncé par un membre éminent de l'institution, le cardinal Martini2, dans un livre présenté comme son « testament spirituel ». Il appelle de tous ses vœux une réforme de l'Église devenue progressivement prisonnière de tabous élaboré au fil du temps. Autant, on serait prêt à admettre les faiblesses de l'institution (ici même l'Église d'Avignon a laissé de tristes traces de sa corruption), autant on ne peut tolérer sa rigidité doctrinale, sa frilosité à l'égard de la nouveauté. S'estimant propriétaire de la vérité, elle intervient, à temps et contre temps, pour freiner l'évolution de l'homme vers sa réalisation d‘être autonome. Je rappelle ici quelques faits, trop connus et trop admis :

- son rejet institutionnel des valeurs républicaines au moment décisif de la révolution française (liberté, égalité, fraternité) toutes annoncées et défendues par le Christ, dans une époque alors pourtant peu favorable à ce message. Aujourd'hui encore à nouveau, cette même attitude, maladroitement manifestée lors  de la canonisation d'Espagnols combattant ces valeurs à un moment historique.

- son rejet des avancées de la science avec Galilée (pour le mouvement des astres), Teilhard de Chardin (pour l'évolution de l'espèce humaine), etc.

- son rejet de l'universalité de la personne, maintenue prisonnière d'une culture occidentale, à des moments décisif là encore, lorsque de nouveaux chrétiens non occidentaux ont voulu exprimer leur foi d'une façon symbolique originale (la querelle des rites en Chine, en Amérique du Sud...), le refus en Afrique de célébrer l'Eucharistie avec céréale et breuvage issus de leur culture propre.

- son rejet de l'autonomie et de la liberté de conscience de la personne ; avec des intrusions non pertinentes, voire ridicules, dans la vie privée du couple, à propos du contrôle des naissances, etc.

Oui, aujourd'hui, nous souffrons davantage de cette illisibilité du christianisme, parce que les hommes sont devenus conscients de l'autonomie qui est la leur, en tant qu'êtres majeurs et  décideurs.

Cela explique le malaise ressenti par les nouveaux convertis, au sortir de leur catéchuménat, micro milieu privilégié, lorsqu'ils entrent dans la liturgie paroissiale ordinaire. Cela explique l'absence de jeunes dans nos assemblées dominicales. On a laissé se creuser un immense fossé au fil des temps, qui maintenant sépare l'Église du commun des mortels, ou tenté de le combler par des aménagements liturgiques inadaptés :

- On garde dans le déroulement de chaque messe de très nombreux textes de l'Ancien Testament qui, pour devenir acceptables voire audibles, imposeraient chaque fois de longs et lourds commentaires, alors que des textes plus récents seraient tellement plus accessibles et porteurs de sens profond.

- On tente de suppléer à l'abandon ordinaire des pratiques par l'organisation maladroite de manifestations spectaculaires qui regroupent les pratiquants restants dans des processions affichées dans la cité et complètement incompréhensibles aux yeux des passants étonnés.

- On insiste, dans les paroisses, pour engager les chrétiens dans des tâches d'évangélisation et des temps prolongés d'adoration, alors qu'ils n'y sont ni préparés ni disposés. L'évangélisation se confond avec mission colonisatrice ; l'adoration prolongée dérive alors vers des récitations de chapelets « Je vous salue Marie ».

- Ici, dans le Vaucluse, pour parer à l'absence de prêtres, on appelle des jeunes prêtres venus d'Afrique, de Pologne, inaptes à comprendre le malaise ambiant et à re-animer les paroisses ; alors que des anciens prêtres, écartés du Ministère pour cause de célibat, sont reconnus et acceptés par des jeunes, lorsqu'ils continuent d'exercer des activités caritatives et spirituelles.

Non, il ne s'agit pas de fonctionnement, de procédure, mais d'un mal plus profond et plus insidieux. L'institution, inévitablement devenue distante, par rapport à un monde de plus en plus complexe et évolutif, ne dispose plus de l'intelligence des situations nouvelles. Pour en être capable, encore faut-il les bien connaître de l'intérieur. Cette compétence ne s'improvise pas, elle s'acquiert dans le travail quotidien au sein de ce réel, de plus en plus difficile et mouvant. Cette incompétence d'un pouvoir central, le monde profane a bien su la reconnaître, au sein des responsables politiques (ex. : plus d'autonomie accordées aux universités, aux régions).

Il est l'heure de le dire : le Christ n'est pas venu apporter une nouvelle religion. Combien de fois, il n'a pas craint de scandaliser les religieux de son temps. Cette attitude subversive n'exprimait nullement ce qui lui a été reproché alors par les puissants en place : une intention de provocation face à l'ordre établi. Non le Christ n'était pas venu pour « faire la révolution» ; mais plus radicalement pour vivre authentiquement une vie créatrice. Il  est temps de le reconnaître et de le faire reconnaître. « Il faut que l'Église soit moins religieuse et plus évangélique » (J. Moingt). Mais là encore, les lenteurs institutionnelles jouent comme des freins. Je n'ai entendu cette déclaration que seulement dans la bouche d'un historien agnostique, Marcel Gaucher affirmant que le christianisme est « une sortie de la religion»

Le disciple n'est pas plus grand que son Maître. Christ nous a montré l'objectif, jamais Il n'a imposé de recette ou de règle spécifique. Sans imposer des modalités et pratiques, Jésus proposait à l'homme des paraboles, des images pour l'inciter à réfléchir et à trouver lui-même les réponses adaptées à une vie évangélique insérée dans le monde. Discrètement, sans condamner, il a ouvert le chemin, nous accordant gratuitement sa confiance pour nous accompagner sur ce chemin jusqu'au terme, si nous acceptons la lumière de l'Esprit. Avec l'assistance de l'Esprit, les disciples du Christ, immergés dans le monde, doivent s'attacher à y travailler laborieusement pour y déceler des pierres d'attente afin d'établir, solidement sur elles, les fondations du Royaume à venir. Cf. les images évangéliques de la maison à bâtir, du levain dans la pâte...

À certaines époques, des chrétiens poussés par l'Esprit ont voulu fuir le monde et l'institution ecclésiale corrompue pour aller vivre comme des ermites dans des monastères. Je pense à Saint François, Saint Bernard. À l'inverse, aujourd'hui, le souffle de l'Esprit serait nécessaire pour susciter des ouvriers dans un champ où la moisson est certes abondante, mais le travail de plus en plus complexe, difficile et risqué. Rappelons que dans la vie civile, aujourd'hui, on en vient à évoquer la nécessité d'une gouvernance mondiale, seule capable de traiter et maîtriser différents problèmes cruciaux, dans des domaines variés : agricole (la faim dans le monde), énergétique (le danger nucléaire), écologique (la protection de la planète), biologiques (son association avec les nanotechniques), astrophysique, etc.

À côté de nombreux ordres traditionnels (en voie de désertification), l'Église du Christ a besoin de nouvelles forces vives, plus adaptées à cette tâches, mais bien équipées et matériellement soutenues. Il faudrait revenir à ce qui était pratiqué jusqu'au 12e siècle en élargissant les critères d'ordination. Ce serait des personnes reconnues et consacrées, capables de s'engager au sein de la société, pour y vivre dans les mêmes conditions que leurs frères laïcs (profession, mariage comme chez les pasteurs protestants). Leur objectif serait d'utiliser de façon évangélique les moyens susceptibles d'œuvrer efficacement dans ce vaste champ à labourer. Certes, il est très riche mais dangereusement miné, et la tâche, devenue commune, difficile à maîtriser.

Rien n'est impossible, si l'homme aborde cette mission, comme Augustin et d'autres saints l'ont fait, dans l'Esprit d'enfance qui garantit la liberté des enfants de Dieu. Ce Dieu qui n'a pas craint de faire confiance à l'homme en lui livrant son Fils. Si l'Église abolit les murs qui l'emprisonnent et la séparent du monde, elle retrouvera sa liberté et sa transparence rendra visible son message évangélique. Plusieurs voix se font entendre dans ce sens, sans toutefois être entendues jusqu'à présent. « Je ne me préoccupe pas tellement de la visibilité du chrétien parce que je pense que si le chrétien vit le sermon sur la Montagne, il est visible » (Martini3) « Il faut voir dans le christianisme la grandeur de l'homme inséparable de la grandeur de Dieu... La gloire de Dieu est dans la grandeur de l‘homme » (Zundel4). François Varillon5 insiste sur cette confiance que Dieu accorde à sa créature. On pourrait ici reprendre ici, la formulation d'un credo, telle qu'elle était utilisée par un groupe de jeunes lyonnais et dont l'auteur demeure anonyme :

« Je crois en Dieu qui croit en l'homme,
Je crois en Dieu qui s'est fait homme ;
Oui, je crois en Dieu qui appelle à la liberté,
Oui, je crois en Dieu qui montre un chemin et invite à le suivre.
Sa parole est amour,
Il est amour.
 »

Francine Bouichou Orsini

1 - Lenoir F., Le Christ philosophe, Plon, 2007
2 - Martini cité par H. Tincq dans Le Monde du 22 mai 2008, La leçon de « réforme » du Cardinal Martini à son Église
3 - Martini, Entretien exclusif avec le cardinal Martini, Croire Aujourd'hui, mai 2006
4 - Zundel M.  Un autre regard sur l'homme, Sarment, Ed. du Jubilé, 2° tirage, 2006
5 - Varillon F., Joie de croire, joie de vivre, préface de R. Rémond, 8° tirage, 2007

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Jean-Luc B 03/04/2011 22:21


Bonjour Francine, Je découvre ton article avec quelques années de retard (2 ans 1/2) et je ne sais donc pas si tu es toujours dans la même pensée, mais ça rejoint tellement de conclusions
auxquelles je suis moi-même arrivé, que je voulais te confirmer que tu n'es pas seule à chercher à voir plus loin que la surface institutionnelle et rituelle du christianisme. J'étais parti sur une
recherche Google pour retrouver une argumentation que j'avais développée sur un site musulman anti-chrétien et j'ai découvert que tu avais écris exactement la même phrase dans ton article. Cette
formulation (qui ne donne que 4 réponses sur ce moteur de recherches) était la suivante : « Le Christ n'est pas venu apporter une nouvelle religion »... Il semble bien que ton
analyse sur la vie qui s'étiole dans les institutions religieuses rejoint la mienne, et nous appelle à nous interroger encore plus profondément sur cette réalité difficile à saisir que constitue la
Vie d'En Haut. Qui est hors de nos sens naturels, bien que pourtant là, juste « à côté de nous », et que nous sommes appelés à saisir chaque jour par la foi. Je t'encourage à continuer
chaque matin, « lorsque la rosée s'élève » à rechercher la Manne Vivante descendue du ciel, avec l'interrogation constante contenue dans le sens de ce mot hébreu. Il me semble que le
malheur a voulu que l'Institution ecclésiastique se croit autorisée à donner une réponse dogmatique et figée à une interrogation qui devait trouver sa réponse dans une relation vivante et constante
avec la Source de notre vie. Pourtant il était bien écrit que la Manne ne se stocke pas plus que la journée... Car c'est un « pain quotidien », un nourriture vivante que le Christ nous
apprend à demander, à rechercher et à consommer par -et dans- notre communion avec Lui. Fraternellement. Jean-Luc B