La conversion est une vocation

Publié le par Garrigues

Appelé « Karim » et habitant d'un quartier à majorité musulmane, mon identité de chrétien au minimum surprend celui ou celle qui la découvre, glace parfois et peut même, je l'ai vu, plonger mon interlocuteur/trice dans un état de quasi-détresse ! Et que dire de mon célibat pour le Royaume ! C'est que la conversion à une autre religion équivaut pour certains à une apostasie.

Cependant j'ai constaté que les personnes qui poursuivaient la conversation se faisaient beaucoup plus accueillantes à cette découverte désarçonnante – ou brusquement à court de commentaire – lorsque je leur expliquais que c'était une initiative de Dieu qui m'avait conduit là où je me trouvais. En effet, contester ce fait reviendrait à réfuter le témoignage d'un itinéraire intime dans lequel le Dieu auquel croit mon interlocuteur peut être impliqué. C'est un risque qu'un croyant musulman sincère ne prendra pas, car il a en mémoire le verset :

« Si ton Seigneur l’avait voulu,
tous ceux qui sont sur la terre auraient cru.
Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants,
alors qu'il n'appartient à personne de croire
sans la permission de Dieu ? 
»
(Sourate 10, Yûnus, Jonas, versets 99-100).

C'est donc pour répondre à un appel personnel que l'on se convertit, exactement comme l'on se retourne en direction de qui nous apostrophe. D'ailleurs l'étymologie de ces deux verbes, latine pour le premier, convertere ; grecque pour le second, strefw [stréfô], renvoie dans les deux cas au geste de « se retourner ».

Ainsi le grand Retourné des Actes des Apôtres, Paul le foudroyé, s'attache avant tout à démontrer à ses accusateurs qu'il n'a en rien trahi le judaïsme en adhérant à la Voie, mais qu'il n'a fait que répondre à un appel du Dieu d'Israël, un appel pareil à celui auquel avaient répondu ses Pères1. Ce jour-là, sur la route de Damas, l'Éternel l'avait appelé par son propre nom depuis le nouveau Buisson du Ressuscité : « Sha'oul, Sha'oul, pourquoi me persécutes-tu ? » (Actes des Apôtres 9,4 ; 22,6 ; 26,14).

Le même Ressuscité appelle Marie de Magdala par son nom propre : « Mariam ! » Et celle-ci se « retourne » (strefw) vers son Bien-Aimé. Elle aurait pu lui répondre, avec les mots de la Bien-Aimée du Cantique : Ego dilecto meo, et ad me conversio ejus : « Je suis à mon Bien- Aimé, et vers moi se tourne son désir » (Cantique des Cantiques 7,11, où la Vulgate traduit par conversio l'hébreu téchouqah, « désir »).

Mais c'est Dieu qui, le premier, s'est converti à l'homme : Convertat Dominus vultum suum ad te : « Que le Seigneur tourne vers toi son visage » (Nombres 6,26). Dans le même mouvement, Jésus se retourne vers l'hémorroïsse (Matthieu 9,22), comme il se retournera (strefw dans les deux cas) vers Pierre, lavant le cœur amer de son ami dans l'eau douce du puits sans fond de son regard (Luc 22,61)

Ces revirements du corps disent une volte-face de tout l'être : si cette conversio, ce retournement sont si profonds, c'est qu'ils sont réaction à une vocatio, un appel, qui éblouit la personne par le visage d'un Dieu lui-même tout entier retourné vers son enfant.

Karim DE BROUCKER,
Fraternité Saint-Paul


1 - Lire à ce sujet Odile Flichy, La Figure de Paul dans les Actes des Apôtres, Collection Lectio Divina, Cerf, Paris 2007.

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