Pourquoi je suis agnostique

Publié le par Garrigues

Les idées que je vais essayer de formuler ne sont que l'expression de ce que je crois à ce moment de mon existence. Elles ne sont pas l'affirmation d'une conversion. Elles marquent l'état actuel de mes pensées sur le monde et sur l'Homme.

Ces pensées se sont imposées progressivement, après mes expériences diverses, mes lectures et observations de natures scientifique ou philosophique.

Ma fréquentation de la biologie m'a fait découvrir la machine que nous sommes, entrevoir, devrais-je dire plutôt, son énorme complexité et m'émerveiller en particulier devant cet univers en miniature qu'est notre cerveau, que nous connaissons à peine, qui régit tout, et dont les religions parlent si peu. Hippocrate, avant Jésus Christ, en a dressé les fonctions multiples, et dit qu'il a le plus grand empire sur l'Homme  car en lui réside non seulement pensée, intelligence et savoir mais aussi perceptions du monde, joies et chagrins, douleurs et plaisirs, jugements moraux, créations imaginaires, croyances, peurs...

On connaît mieux aujourd'hui les phénomènes physico-chimiques qui s'y déroulent, mais on répugne à admettre que c'est lui qui crée notre monde intérieur et conditionne tous nos sentiments et tous nos comportements, réduisant ainsi notre liberté.

J'ai été amené à croire que c'est cette fabuleuse construction que l'évolution biologique a lentement mise en place et qui a abouti à la genèse de l'Homme tel qu'il est devenu.

Ainsi cet animal que nous sommes a-t-il accédé à la pensée. Il a pris conscience de l'existence de son moi par rapport au monde, comme le fait le jeune enfant, et de ses relations au monde avec ses peurs et les questionnements multiples qui les accompagnent. Chaque fois qu'une de ses questions par rapport au monde n'avaient pas de réponse, l'Homme a créé un dieu. Cet animisme qui existe encore à travers de nombreuses populations actuelles est tout à fait logique et respectable. Ces populations restent en communion avec la nature et les religions monothéistes ont commis des crimes en les combattant et les anéantissant ou en les convertissant.

Je pense que l'homme est un animal qui a inventé les dieux et, en étant un peu provocateur, le monothéiste a créé un dieu à son image ! Ce Dieu est représenté d'ailleurs comme un homme chez les Chrétiens.

Ce que je ne peux plus accepter dans ces religions monothéistes, c'est qu'elles ont placé l'Homme au centre du monde. Pourquoi y serait-il ? La conséquence, c'est que nous voulons mettre la nature à notre service  alors que nous devrions obéir à ses lois. Je ne résiste pas à l'envie de citer Théodore Monod : ...l'anthropocentrisme triomphaliste et orgueilleux des grands monothéismes ne nous a jamais appris à respecter, à interroger, à comprendre, à aimer la nature mais bien plutôt à la dominer, à l'exploiter, au besoin la mettre au pillage...

On vérifie aujourd'hui la pertinence de ces paroles quand on constate les saccages que l'humanité s'obstine à perpétrer sans que vraiment nous, chrétiens compris, ne nous révoltions.

En somme deux univers coexistent : le grand univers concret et tangible dans lequel vit notre corps, qui a existé avant nous, et pourrait encore exister sans nous, et celui que crée notre esprit (très prosaïquement pour moi, notre cerveau), monde né de notre matière vivante elle-même mais virtuel en réalité. Je ne conçois pas un autre monde, cet au-delà que les religions imaginent.

Un autre aspect de mes pensées concerne l'idée de vérité.

Je n'arrive pas à admettre qu'il y ait une vérité révélée, établie une fois pour toute, immuable, qu'on ne peut remettre en cause et qu'on impose à un enfant dès son jeune âge, au moment où se construit son cerveau et où son esprit critique n'est pas formé. N'est-ce pas en réalité, sous couvert d'une éducation morale,  une véritable violence que nous exerçons ? La récitation du Coran est pour moi, par exemple, une pratique liberticide.

La vérité, voilà un concept purement humain. Y a-t-il une vérité objective ? Ce que nous disons vrai n'est-il pas fondé seulement sur ce qu'il est dit ? Et avons nous d'autre moyen que de la dire pour la faire exister ? Je ne peux me résoudre à penser qu'il y a une vérité suprême et qu'elle soit d'ordre divin.

Je crois à cette terrible réalité : notre possession d'un langage, cette faculté qui nous a fait Homme au cours de l'évolution, nous permet de communiquer et de parler de tout ce qui fait le monde bien sûr, mais tout autant nos paroles créent le monde dont nous parlons. A mon avis, les paroles des hommes ont créé le Dieu dans lequel ils croient et continuent à le créer.

Et comme nous avons la définitive impossibilité de vraiment connaître le réel, notre cerveau étant limité malgré ses immenses possibilités, alors nous nous installons dans la confortable passivité des croyances comme dit Albert Jacquard.

Nous nous attachons à un au-delà que nous croyons connaître alors que nous l'ignorons totalement et ne voulons pas avouer que nous l'ignorons.

Ce que j'exprime n'est pas un pessimisme et un désespoir. Si en réalité je pense que rien ne présente de valeur qu'aux yeux d'un individu ou d'un groupe et que toute valeur est en ce sens relative, il n'en reste pas moins que je fais miennes certaines d'entre elles. Avant tout le respect total de la vie, quelle qu'elle soit, sous toutes ses formes. Ensuite le respect de ce qui appartient à tout le monde, la tolérance pour les valeurs que proclament et vivent les autres, à condition qu'elles ne portent pas atteinte à la vie, l'intégrité, la liberté et la dignité.

Je suis dans l'émerveillement complet devant la nature qui m'a apporté des joies immenses et que je continue à découvrir et à étudier avec enthousiasme. Mais je ne crois pas que cette nature soit de création divine et de ce fait je ne suis pas sûr qu'elle ait un sens et qu'elle évolue obligatoirement dans une direction fixée par un être supérieur. Même si elle présente des phénomènes d'une telle perfection logique qu'on pourrait les croire déterminés.

Je pense même que c'est d'autant plus prodigieux (et mystérieux) que c'est justement une évolution dont la marche est totalement gratuite. Dans cette nature que j'admire, je place aussi bien sûr l'Homme dont l'aventure me fascine. A ce sujet les civilisations disparues, celles qui vivent encore dans les recoins perdus du monde et dont les reportages modernes nous permettent de découvrir les particularismes et les valeurs, me renforcent dans la conviction qu'il y a une seule humanité. Celle-ci a une histoire fabuleuse dont j'estime qu'il faut sauver la mémoire. J'ai la certitude, avec de nombreuses personnes, que cette aventure humaine se terminera un jour et j'ai quelquefois la crainte que nous risquions d'en hâter l'échéance. D'abord si nous continuons à nous laisser dépasser par nos techniques et à piller ce monde qui a mis des millions d'années à se construire, avec pour résultat remarquable l'établissement d'équilibres subtils mais fragiles. Ensuite si notre principal objectif demeure la croissance incontrôlée. Ensuite si l'éclatement de l'humanité en multiples communautés aux intérêts divergents se poursuit (en paraphrasant Malraux, je dirais que le 21e siècle sera laïque ou ne sera pas).

La religion peut-elle changer quelque chose ? Je ne le crois pas. Soyons honnêtes, les beaux principes d'amour du prochain, les belles idées des textes sacrés des religions monothéistes n'ont pas reçu d'applications tangibles. Nous continuons à parler de ces valeurs en pensant que ces seules paroles suffisent à les faire exister.

Nous continuons, plus ou moins hypocritement, à vivre en contradiction avec ces valeurs. Je  n'inclus pas bien sûr dans ce nous les individus qui s'engagent totalement dans les actions humanitaires et qui mettent leur vie au service de leurs valeurs, c'est à dire mettent en pratique leurs convictions.

J'admets qu'il est facile de dénoncer et de critiquer. L'humanité est-elle encore capable de renverser la vapeur et d'arrêter la fuite en avant ? On ne peut se contenter de dire si Dieu veut ou Dieu seul le sait ou seul Dieu y peut quelque chose. Mais les forces qui régissent la marche du monde, en particulier bien sûr celles de l'argent, cet autre dieu, ont une telle puissance que la tâche paraît insurmontable. De même un énorme fossé se creuse entre les créations techniques de l'Homme, de plus en plus élaborées et par ailleurs remarquables (quand je pense aux progrès de la médecine par exemple), les fantastiques avancées de sa connaissance du monde et la faible évolution de son cerveau depuis 200.000 ans.. L'évolution de l'Homme en tant qu'être vivant ne peut plus suivre l'évolution de ses techniques.

J'en termine en espérant qu'on me pardonnera ces considérations un peu trop philosophiques. Mais comment répondre aux questions qui m'étaient posées autrement qu'en envisageant l'essence des choses de la nature, la recherche de la vérité, qui sont l'objet même de la philosophie dans son sens absolu.

Cordialement.

Jean L.D.
25 mai 2008

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Albert Olivier 13/07/2008 17:09

La seule vraie contestation que je ferais à ce témoignage intéressant, et qui interroge le croyant à cœur, est d’ordre historique. Les monothéismes n'ont pas —hélas, voir l’attitude des intégristes à ce sujet— mis l'homme au centre, comme il est dit, mais “Dieu seul” (réel ou virtuel, peu importe). C’est plutôt l’esprit “païen” de la Renaissance, puis les Lumières qui ont promu l’“humanisme”. Si l'Église romaine, pour ne citer que ce que je connais le moins mal, a été si longtemps adversaire des droits de l'homme [Pie IX, Cf. le Syllabus) ; et même Pie X († en 1914)], c'est que ces droits semblaient vouloir empiéter sur ceux de Dieu.

Ce n'est, je crois, qu'avec la redécouverte récente de l'humanité de Jésus, et aussi pressée par les mouvements philosophiques "modernes", que cette Église a fini par reconnaître avec le respect de la personne humaine, ses droits intangibles, pourtant issus de l’Évangile. Parallèlement, et ce n'est probablement pas un hasard, on est passé d'un Dieu "tout-puissant" à un Dieu miséricordieux, fragile et humble (Cf. le père Varillon). Jésus est passé, lui, du statut de juge à celui de frère, parenté dont les épîtres de Paul autorisent largement la reconnaissance, etc.
Albert OLIVIER