Le legs originel des Églises d’Orient à l’Église universelle

Publié le par Garrigues

Le président syrien el-Assad avait dit un jour à Romano Prodi, alors président de la Commission européenne : « C'est nous qui vous avons envoyé Pierre et Paul ». Son interlocuteur avait naturellement acquiescé, sans savoir peut-être de quel précédent ancien (et illustre) pouvait s'autoriser cet acquiescement. Dans les années 366-384, le pape de Rome Damase n'avait pas dit autre chose en effet ; au sein de la basilica Apostolorum de la via Appia, où Pierre et Paul étaient vénérés ensemble, il avait fait apposer une inscription en vers sur laquelle se lisait cette formule : Discipulos Oriens misit, quod sponte fatemur, « Ces disciples, l'Orient les a envoyés, nous le reconnaissons volontiers ». Par cette reconnaissance, l'évêque de Rome payait un juste tribut aux Églises d'Orient, car il suffit de parcourir les quatre premiers siècles de notre ère pour mesurer ce que ces Églises ont légué à l'Église universelle et quel profit l'Occident a retiré de cet héritage.

 

Au premier siècle, l’Orient, terre de toutes les expérimentations

 
Au premier siècle, l'Occident doit tout à l'Orient, non seulement parce que le christianisme est né en Orient, mais aussi parce que son message a été transmis dans une langue orientale de grande diffusion. Peut-être a-t-il existé des Évangiles primitifs écrits en hébreu ou en araméen - on en discute -, mais si les débuts de l'aventure chrétienne ont été largement et rapidement connus, c'est grâce à une autre langue orientale, le grec de la koinè, qui était pour le monde méditerranéen, au tournant de notre ère, ce qu'est aujourd'hui l'américain à la « toile » d'Internet.

Cela vaut jusque pour les paroles du Seigneur : même si les plus émouvantes nous sont parvenues dans sa langue même - « Abba », cette appellation affectueuse de « papa » qu'il réservait à son Père, ou encore ce cri déchirant, « Eloï, Eloï, lama sabaqthani », qui est le dernier, selon Marc, qu'il lança sur sa croix -, tout le reste de l'enseignement de cet Homme-Dieu qui n'avait jamais rien écrit (hormis une fois, sur le sable) nous a été transmis en grec, avant d'être traduit dans d'autres langues. Or ce n'est pas rien qu'une langue et tout ce qu'elle véhicule, les travaux de la linguistique moderne nous l'ont assez appris.

L'Orient n'a pas seulement donné au christianisme la langue première de sa catéchèse et de sa liturgie ; il lui a légué son nom, puisque c'est à Antioche, pour la première fois, vers le milieu du Ier siècle, que « le nom de chrétiens fut donné aux disciples », comme nous l'apprend le Livre des Actes. Et l'Orient a également été le lieu des premières expérimentations d'une vie chrétienne.

Expérimentations fort diverses, car les Églises du premier siècle ont été des lieux d'une intense fermentation intellectuelle et spirituelle. L'Église de Jérusalem, où les fidèles étaient rassemblés autour de Jacques, « le frère du Seigneur » fonctionnait sur un modèle qui s'apparente au califat. Les Églises fondées par Paul étaient structurées autour d'« Anciens », ou presbytres, comme on voudra, et on peut supposer que d'autres Églises, semblablement, s'inspiraient des modèles de la synagogue ou de la « société civile », comme on dit aujourd'hui. Sans parler des « Églises domestiques », qui étaient sans doute nombreuses. On ne comprendrait pas sans cela la péricope évangélique : « Quand vous serez deux ou trois réunis en Mon nom, Je serai au milieu de vous », qui répond sûrement à une autre réalité commune des premières Églises chrétiennes.

Au sein de ce foisonnement d'expériences et d'initiatives, il faut pourtant faire une place particulière à un dernier mode de fonctionnement ecclésial : celui auquel les spécialistes de l'histoire de l'Église ont donné le nom, un peu barbare, de « monoépiscopat » et qui peut se résumer par la formule célèbre : « Là où est un évêque, là se trouve une Église ». Or ce mode de fonctionnement est né lui aussi en Orient, puisqu'on en trouve les premières attestations dans les Lettres d'Ignace d'Antioche, au tournant du second siècle.

Sans doute était-il loin, alors, d'être largement diffusé ; sans doute aussi a-t-il mis du temps à s'imposer, en Orient comme en Occident. Les historiens tendent en effet à penser aujourd'hui que ce n'est pas avant les dernières décennies du deuxième siècle que le monoépiscopat a acquis droit de cité à Rome, où la liste des papes, telle que nous la connaissons, relève plus d'un souci théologique ou pastoral que d'une réalité historique. Pour l'ensemble des Églises, c'était pourtant la voie de l'avenir, et l'invention de la figure de l'évêque constitue sûrement, avec la transmission des Écritures, un des legs majeurs de l'Orient au premier siècle.

Le deuxième siècle : entre apologies et combats contre la gnose, le rôle pionnier de l’Orient

Passé le temps des expériences, le deuxième siècle a répondu à une époque où les Églises ont pleinement accédé à la visibilité, et c'est encore un témoignage venu de l'Orient qui nous permet de le vérifier. Il tient à la correspondance échangée entre Pline le Jeune, qui était gouverneur de Bithynie, dans l'actuelle Turquie, et l'empereur Trajan, dont il était l'ami. Pline y exprime son embarras sur la conduite à tenir envers la secte nouvelle des chrétiens qu'il rencontrait parmi ses administrés : ce sont pour lui gens paisibles, assez bizarres au demeurant, mais qui ne font rien de répréhensible, tout en étant cependant passibles des rigueurs de la loi en tant qu'adeptes d'une religio illicita, une religion non reconnue par l'Empire. Son rapport montre qu'il était parfaitement informé de la foi et de la pratique des fidèles. On mesurera tout ce que le christianisme avait alors gagné en visibilité si l'on songe qu'à propos d'événements antérieurs d'un demi-siècle à peine, « prenant le Pirée pour un homme », Suétone nous rapporte dans La vie des douze Césars que l'empereur Claude avait expulsé de Rome les Juifs « qui se querellaient à cause d'un certain Chrestos ».

Comme le montre le texte de Pline, il reste que le christianisme intriguait et inquiétait tout à la fois, ne fût-ce que parce que son culte, réservé aux seuls initiés, restait secret. C'est à cause de cela que le deuxième siècle a vu naître les premières apologies, qui étaient le fait d'intellectuels chrétiens soucieux de dissiper les inquiétudes et les appréhensions de leurs contemporains et de les éclairer, autant que faire se pouvait, sur ce qu'étaient la foi et les coutumes des fidèles. Une fois de plus, le phénomène est né en Orient ; à ne retenir qu'une figure, on choisira celle de Justin, à la fois parce qu'il s'agit d'un des plus anciens apologistes et parce que cet Oriental, né à Naplouse, en Palestine, a exercé et est mort à Rome vers 165, ce qui fait de lui une figure chère à l'ensemble des Églises.

Précieux Justin ! Avec toutes les précautions voulues pour ne pas trahir le secret de la « religion à mystères » qu'était le christianisme ancien, le premier, il nous a laissé une description du rassemblement qui réunissait les fidèles « le jour du Soleil » - donc chaque dimanche. Dans cette description, nous reconnaissons les grandes lignes de ce que sont les assemblées dominicales de nos Églises, la principale différence étant que la liturgie laissait encore place à l'improvisation, puisque « celui qui préside », nous dit-il, « faisait monter au ciel les prières et les actions de grâce autant qu'il le pouvait  ».

Précieux Justin, aussi, pour le parcours intellectuel qui fut le sien, et qui est très caractéristique de son siècle. Assoiffé de sagesse, il s'était adressé successivement à un stoïcien, puis à un péripatéticien, un pythagoricien, un platonicien enfin, avant de rencontrer un fidèle qui l'instruisit des Écritures. « Un feu, subitement, s'alluma dans mon âme », nous dit-il alors, « et voilà pourquoi et comment je suis philosophe ». De fait, le christianisme était pour lui une sagesse, ou plutôt la Sagesse même ; c'est donc une école de sagesse - c'est-à-dire, en grec, de philosophie - qu'il ouvrit à Rome pour y former des fidèles autant que des disciples. Ce qui lui valut de mourir martyr sur la dénonciation d'un autre maître d'école qui était jaloux de ses succès.

Cette appréhension du christianisme comme une sagesse constitue un autre legs de l'Orient ; il n'était pourtant pas sans danger. Au deuxième siècle en effet, la recherche de la sagesse passait aussi par la gnose, et la substance même du christianisme risquait de se corrompre, voire de se dissoudre dans les spéculations de cette philosophie subtile dont la plupart des représentants étaient des Orientaux. Face aux défis de la gnose - ou plutôt des gnoses, car la gnose était multiple -, il s'est pourtant trouvé un autre Oriental, Irénée, dont il convient d'autant plus d'évoquer la mémoire qu'ayant été peu avant le tournant du troisième siècle en charge de l'Église de Lyon, il reste, pour l'Occident autant que pour l'Orient, une référence.

L'apport d'Irénée a été décisif en effet. Il a fait de l'enracinement des Églises dans une Tradition, qui reste une idée également chère, encore aujourd'hui, aux catholiques et aux orthodoxes, la pierre de touche permettant d'éprouver ce qu'est la foi chrétienne et de la distinguer de ses contrefaçons, gnostiques ou autres. Et les Occidentaux lui sont particulièrement reconnaissants qu'ayant choisi d'illustrer ce garant de la Tradition qu'est la succession apostolique, il ait pris pour exemple l'Église de Rome, ce qui nous vaut de connaître grâce à lui la plus ancienne liste des pontifes romains. N'en déplaise à certains catholiques, volontiers prompts à tirer ce témoignage vers l'apologétique, ce n'était là pour Irénée qu'un exemple, parmi d'autres possibles ; il n'en a pas moins son prix, et pour les fidèles et pour les historiens de l'Église.

Le troisième siècle : l'Orient champion de l'acculturation de la culture antique... et de sa critique par les moines

Grâce à Irénée et quelques autres, les Églises avaient donc pu surmonter au deuxième siècle les périls de la gnose. Cela leur permit au troisième siècle de se confronter sans crainte à la culture de leur temps et d'apporter à cette culture leur contribution propre : phénomène complexe (et réciproque) d'acculturation, que l'on peut illustrer par les figures, successives et complémentaires, de Clément d'Alexandrie et d'Origène.

Clément d'abord : il fait figure de cadet d'Irénée, dont il n'est séparé que par l'espace d'une demi-génération. C'est assez pour que, mettant à profit les combats victorieux que son aîné avait menés contre les gnostiques, il ait pu présenter la foi chrétienne comme la gnose véritable. Ce faisant, il renouait avec une tradition que nous avons déjà rencontrée chez Justin, mais en lui donnant une tout autre ampleur. Comme l'a écrit P. Hadot, il est en effet « le premier écrivain chrétien qui ait conçu le dessein d'une vaste entreprise littéraire, composée de plusieurs traités et destinée à donner un programme complet de formation spirituelle calqué sur le programme traditionnel d'enseignement de la philosophie ».

De fait, les ouvrages majeurs que nous avons conservés de lui marquent les trois étapes d'une éducation accomplie : Le Protreptique en traçant les chemins de la conversion, Le Pédagogue en visant à former des mœurs chrétiennes, Les Stromates, en enseignant la Sagesse, avec un grand S, ou, pour parler comme Clément, la gnose. L'ambition de ce programme se reconnaît au titre du premier des ouvrages cités, qui renvoyait aux précédents illustres des Protreptiques d'Aristote ou de Jamblique. C'était rivaliser consciemment avec la philosophie antique, tout en empruntant à cette philosophie ce qu'elle avait de plus achevé afin d'exprimer au mieux le message chrétien : inflexion décisive, qui a marqué jusqu'à nos jours, ou presque, la culture de l'Occident comme de l'Orient.

Après Clément, Origène, qui fut l'un de ses disciples. De ce géant à l'œuvre immense et multiforme, qui n'a pas moins touché que celle de son maître à la philosophie, on ne retiendra que son travail d'exégèse, par lequel, sans doute, se reconnaît le mieux son originalité ; il peut être tenu en effet pour le fondateur de cette science des Écritures. D'abord, grâce à l'établissement rigoureux du texte sacré que livre la monumentale édition de ses Hexaples, dans laquelle étaient disposés sur six colonnes le texte hébreu de la Bible, sa transcription en caractères grecs et quatre des principales traductions en langue grecque. Ensuite, par les commentaires de tout ordre qu'il a consacrés aux Écritures, en inaugurant la distinction, vite devenue canonique, entre « sens littéral », « sens moral » et « sens spirituel », ce dernier répondant naturellement à l'exégèse la plus élevée pour ce « spirituel », s'il en fut, qu'était Origène. Mais à quoi bon insister ? Sans toujours le citer, dès l'Antiquité tardive et pendant tout le Moyen Âge, l'Occident comme l'Orient ont tellement fait leur profit de cette méthode exégétique que nombre d'auteurs de commentaires spirituels (ou de traités homilétiques), aujourd'hui encore, tels M. Jourdain quand il s'exprimait en prose, font de l'« origénisme » sans le savoir.

Origène est mort peu après 250, des suites de la persécution de Dèce au cours de laquelle il avait été sérieusement inquiété. Au même moment naissait en Égypte Antoine, la dernière figure qu'il faut évoquer pour le troisième siècle afin de montrer que si l'Orient a su enseigner aux Églises les voies de l'acculturation, il leur a également montré celles de la rupture avec le monde. « Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, puis, viens, suis-moi » : Antoine reçut dans toute sa radicalité cette adresse de Jésus au « jeune homme riche » qu'il avait entendu proclamer dans l'église de son village. Ayant, lui aussi, vendu tous ses biens, il gagna pour toujours le désert, qui n'était guère peuplé que par les insoumis, les fugitifs ou les laissés pour compte du temps.

Par cette « montée au désert » (donc, étymologiquement, par cette anachorèse), il signifiait un refus décidé des valeurs du monde antique, et particulièrement de la civilisation urbaine qui en était la plus haute expression. Ainsi débuta la grande aventure de ces « fous de Dieu » qu'étaient (et que sont encore) les moines, qui, tous, reconnaissent Antoine pour leur père. Très vite, cependant, en Orient, puis en Occident, les moines ont eu à retrouver le chemin des villes. Parce qu'ils étaient le « sel de la terre » et le sel des Églises, à partir du quatrième siècle et au cours des siècles suivants, nombre d'entre eux ont en effet été élus évêques, et comme ils n'ont rien abdiqué de leur idéal monastique dans l'exercice de leur charge épiscopale, ils ont donné à la pastorale chrétienne des accents qui restent encore sensibles aujourd'hui.

 

Au quatrième siècle, Orient et Occident affrontés à une nouvelle donne grosse d’avenir

La transmission de l'Écriture et des clés de son interprétation par l'exégèse ; l'invention de figures aussi indispensables à la vie et à la respiration des Églises que celles de l'évêque ou du moine ; l'ouverture à la culture du monde antique par le biais d'une apologétique, d'une philosophie et, partant, d'une théologie chrétiennes. À ces legs majeurs que l'on doit à l'Orient pour les trois premiers siècles, il faut ajouter, pour le quatrième siècle, un dernier élément d'importance : la rédaction des premières histoires de l'Église.

Le modèle en est fourni par l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, qui avait su mettre à profit les ressources de la bibliothèque de Césarée de Palestine, dont il était l'évêque, pour puiser aux meilleures sources. Son prix est d'autant plus grand que, rompant avec l'usage des historiens antiques, qui était de réécrire à leur façon événements et discours, Eusèbe, bien souvent, a pris le parti de citer les documents originels. Cela nous vaut de connaître des textes aussi importants que celui du prétendu « édit de Milan » de 313, qui accorda la Paix à l'Église en reconnaissant à la foi chrétienne le statut de religio licita. Ou encore la lettre écrite à leurs frères d'Asie par les chrétiens de Lyon et de Vienne, qui raconte par le détail le martyre que Pothin, Blandine, et d'autres « frères » subirent en 177 dans l'amphithéâtre des Trois Gaules. Or cette apparition d'une histoire ecclésiastique ne doit rien au hasard. Que les Églises aient cru devoir se livrer par là à un « devoir de mémoire » trahit la conscience qu'elles avaient acquise de leur singularité et de leur importance. Mais les intellectuels chrétiens à qui incombait un tel devoir percevaient sans doute également quel rôle cardinal allait jouer l'histoire dès lors qu'avec la Paix de l'Église, le christianisme était entré dans le jeu de la politique impériale.

De fait, s'il est un siècle au cours duquel politique et histoire ont pesé d'un grand poids, c'est bien le quatrième siècle. Constantin ne s'était pas borné en effet à tolérer le christianisme, il ne cachait pas sa faveur pour la nouvelle foi, ce qui le conduisit à s'intéresser de très près aux Églises. Si l'on passe sur l'intermède du règne de Julien et sa « réaction païenne », le trait s'accusa avec ses successeurs, qui étaient tous chrétiens, pour culminer avec les mesures prises par Théodose, dans la dernière décennie du siècle, qui consacrèrent le christianisme comme seule religion de l'Empire. Pour un bon millénaire en Occident, et plus longtemps encore en Orient, la vie des Églises fut radicalement changée du fait de cette évolution, qui a pesé jusque sur le cours des controverses dogmatiques.

On ne comprendrait rien en effet à l'âpreté des débats auxquels a donné lieu au quatrième siècle l'hérésie d'Arius si l'on négligeait le poids proprement politique que les princes ont jeté dans la bataille. Les corsi e ricorsi de leurs prises de position théologiques n'ont pas peu contribué à envenimer et prolonger une querelle au cours de laquelle ils ont alterné actes d'autorité et mesures de clémence qui ont indistinctement frappé les Églises d'Occident et d'Orient et leurs pasteurs. Du moins peut-on porter à leur crédit la convocation (toujours en Orient) des conciles de Nicée en 325 et de Constantinople en 381, auxquels nous devons un Credo qui reste, aujourd'hui encore, symbole de Foi pour l'ensemble des Églises chrétiennes. Les Pères réunis à Constantinople n'avaient pas tout réglé cependant, et les querelles christologiques ont continué, on le sait bien, tout au long du cinquième siècle. Les évoquer entraînerait trop loin, mais comment ne pas signaler du moins tout ce doit également à la politique impériale la rupture des lendemains du concile de Chalcédoine de 451, qui a constitué la première déchirure au sein de la « tunique sans couture » des Églises chrétiennes ?

La politique, encore : c'est elle qui a commandé le partage de fait entre Empire romain d'Orient et Empire romain d'Occident, qu'a signifié en 324 la création par Constantin d'une nouvelle ville capitale à laquelle il a donné son nom, Constantinople. Les conséquences de ce partage ont été on ne peut plus durables, puisque c'est par le méridien de Sarajevo que passait peu ou prou la frontière entre les deux Empires. Elles nous intéresseront surtout parce qu'elles ont accéléré et consacré ce qu'une récente Histoire du Christianisme a appelé la « régionalisation de la chrétienté ». Comme symbole de cette « régionalisation », on retient souvent la décision prise par le concile de Constantinople de 381 d'ériger en patriarcat la ville qui accueillait les Pères, au motif qu'elle était « une nouvelle Rome ». En fait, le processus était déjà engagé depuis des décennies, comme on peut le vérifier à Rome, qui ne reconnut jamais, on le sait, cette disposition canonique du deuxième concile œcuménique.

C'est en effet au cours du quatrième siècle que l'Église de Rome renonça au grec comme langue liturgique pour célébrer en latin (ce qui, d'ailleurs, fit grincer les dents de certains fidèles, nostalgiques de ce qu'ils tenaient pour « la messe de toujours »). Au quatrième siècle, aussi, que le secrétaire du pape Damase, Jérôme, entreprit de traduire les Écritures en latin, donnant à l'Occident la vulgate dont sa prière et sa liturgie ont été nourries pendant seize siècles, jusqu'au concile de Vatican II. Et Damase lui-même pouvait bien reconnaître de bonne grâce, comme il a été dit en commençant, que l'Orient avait envoyé dans sa ville Pierre et Paul, c'était pour ajouter aussitôt que « par le mérite du sang qu'ils avaient versé, Rome, plus que tout autre, méritait de les revendiquer comme des citoyens à elle », sanguinis ob meritum (...) Roma suos potius meruit defendere ciues. Comment mieux dire que, tout Orientaux qu'ils fussent, les princes des Apôtres étaient les meilleurs garants d'une Église qui aspirait à exercer la primauté sur l'Église tout entière ?

 L'avenir devait en décider autrement, puisqu'il y eut, on le sait, d'autres déchirures que celles de Chalcédoine dans le tissu des Églises. Du moins l'évêque de Rome put-il devenir sans partage patriarche d'Occident dès lors l'Église de Carthage, la seule qui pût lui contester ce titre, tomba aux mains des Vandales en 429, pour ne plus jamais recouvrer son importance car, passée la fragile (et relativement éphémère) reconquête byzantine, elle entra pour toujours dans le domaine de l'Islam.

Ces événements n'ont pas peu pesé sur la suite de l'histoire de l'Église, car c'est vers Rome, et vers Rome seule, que pouvaient se tourner (et que se sont effectivement tournées), dans les Gaules comme dans les Espagnes, les jeunes Églises missionnaires d'Occident. C'est de Rome qu'elles ont reçu leur théologie, leur discipline, leurs usages liturgiques et leurs modes de fonctionnement. Ainsi s'explique qu'il soit si difficile pour les fidèles, en Occident, de lire l'histoire de leurs origines sans chausser des lunettes romaines. Le « méridien de Sarajevo » reste pour eux un horizon au-delà duquel porter leur regard est chose inhabituelle, et presque incongrue.

 

La chance des Provençaux

Par chance, la Provence et surtout Marseille occupent une place singulière au sein de l'Occident. Ses liens avec l'Orient sont en effet des plus anciens, puisqu'ils remontent à ses origines mêmes, voici plus de 2600 ans, quand la ville est née d'une belle histoire d'amour entre la Ligure Gyptis et le Grec Protis, et ces mêmes liens ont également marqué son histoire chrétienne. Comment oublier en effet que dans la deuxième décennie du cinquième siècle, c'est Marseille qui eut le privilège d'accueillir en Occident Jean Cassien et de recueillir les fruits de l'expérience qu'il avait acquise à Bethléem d'abord, puis dans les monastères du désert d'Égypte, pour ne pas parler de Constantinople et de Rome qu'il avait également fréquentées ? Comment oublier également les Églises orientales que compte aujourd'hui la ville, qu'il s'agisse d'Églises orthodoxes ou d'Églises en communion avec l'Église de Rome ?

C'est dire que, plus que d'autres, les Provençaux et les Marseillais peuvent mesurer et ressentir tout le prix qui s'attache à ces Églises. Parmi eux, elles manifestent la pluralité du christianisme, ou plutôt des christianismes, car le mot est certainement à décliner au pluriel, même si par-delà cette pluralité, il n'est qu'une Église, celle du Christ.

Jean GUYON


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