Il y a longtemps que je t'aime

Publié le par Garrigues

de Philippe Claudel
Prix du Jury Œcuménique au Festival de Berlin

Voici un très beau film, réalisé par le romancier Philippe Claudel, qui a obtenu en février le Prix du Jury Œcuménique et le Prix du Public au Festival de Berlin. Il faut simplement éviter de le recommander aux âmes trop sensibles, ou bien aux personnes qui ont vécu les situations évoquées dans le film. Car Philippe Claudel n’hésite pas à aborder ici deux des grands drames qui peuvent survenir dans une existence humaine, et son film peut réveiller des émotions très fortes.

Dès les premières images, le film nous met face à la difficulté de communiquer lorsque l’on a vécu des expériences trop douloureuses : cette femme seule, dans un aéroport, que sa sœur vient rechercher pour l’emmener chez elle, on la sent absente, murée en elle-même. Mais la solitude, l’enfermement, on les verra aussi vécus par le beau-père, victime d’un accident cérébral, par un policier pourtant extrêmement sympathique, par la vieille maman aussi dans sa maison de retraite.

 « En quelle prison gémit tout être fini ! », la phrase qui ouvre le grand poème de Hans Urs von Balthasar consacré au Christ trouve ici illustration. Mais cette situation existentielle, commune à tous, est ressentie avec une intensité particulièrement aiguë lorsqu’on est touché dans sa chair : « La pire des prisons, c’est la mort de son enfant ». Le film évoque donc aussi « l’énigme que recèle pour tout un chacun l’existence des autres » (Jean-Luc Douin) : ce policier, Michel le professeur, cette femme qui revient de si loin après quinze ans d’absence, chacun porte en lui un mystère et un secret.

Le plus grand intérêt du film est alors de montrer que tous les enfermements, quels qu’ils soient, peuvent être surmontés par la longue et délicate qualité d’attention de la relation à l’autre. Au-delà de leurs blessures respectives, ces deux sœurs vont se redécouvrir, et s’aider finalement à reconstruire du neuf. Elles sont admirablement interprétées par deux grandes actrices, Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein, qui habitent leurs rôles de leurs silences plus encore que de leurs paroles. Les autres interprètes sont aussi excellents. Victoire de la relation, au-delà de tous les drames : ce film mérite bien le Prix du Jury Œcuménique.

Jacques Lefur
4 avril 2008

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Passant 09/04/2008 13:19

Encore une critique qui m'a interpellé ; encore un film admirable.
Beauté grave dans les visages des deux actrices principales, finesse dans la description des sentiments, seconds rôles pleins d'épaisseur (le capitaine de police noble et attendrissant dans sa détresse, le prof qui a tout compris mais qui sait ne rien brusquer, le grand-père muré dans son silence... et les autres), tout fait de cette œuvre un pur moment d'émotion, même si la fin aurait pu être moins "convenue".
Merci à Jacques Lefur, qui sait me faire sortir de chez moi pour y rencontrer la beauté.