Si Judas avait été Juda... (2)

Publié le par Garrigues

Judas satanique ou Dieu pervers ?

Cet article est le deuxième d'une série de trois ; pour lire le premier, cliquer ICI.

Judas et le pardon

(Mt 26,20-25 ; Mc 14,17-21 ; Lc 22,14.21-23 ; Jn 13,21-30)

Au cours de la Cène, son dernier repas avec ses disciples, et selon Jean 13,21-25 : Jésus fut troublé en son esprit et il attesta : « en vérité, en vérité, je vous le dis, l'un de vous me livrera. » Les disciples se regardaient les uns les autres, ne sachant de qui il parlait. Un de ses disciples était installé tout contre Jésus : celui qu'aimait Jésus. Simon-Pierre lui fait signe et lui dit : « demande quel est celui dont il parle. » Celui-ci, se penchant alors vers la poitrine de Jésus, lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? »

À la lecture de ce texte, il est évident que les apôtres se sentent tous capables de trahir Jésus, puisque chacun se demande si c’est lui, y compris le disciple que Jésus aimait (quelle expression bizarre ! N’aimait-il pas les autres ?). Judas est-il donc vraiment pire qu’eux ?

Jésus ajoute : « C'est celui à qui je donnerai la bouchée que je vais tremper. » Trempant alors la bouchée, il la prend et la donne à Judas, fils de Simon Iscariote. Après la bouchée, alors Satan entra en lui. Jésus lui dit donc : « Ce que tu fais, fais-le vite. » (…) Aussitôt la bouchée prise, il sortit ; c'était la nuit. (Jean 13,26-27.30)

Et aucun apôtre ne part à la poursuite de Judas pour le retenir, l’empêcher de faire ce qu’il projette ! Mais Jean a pris la peine de les dédouaner en écrivant : Mais cela (ce que tu fais, fais-le vite) aucun parmi les convives ne comprit pourquoi il le lui disait. Comme Judas tenait la bourse, certains pensaient que Jésus voulait lui dire : « Achète ce dont nous avons besoin pour la fête », ou qu'il donnât quelque chose aux pauvres. (Jean) 13,28-29

Jésus vient de dire qu’un apôtre va le livrer, celui à qui il donnera la bouchée : il donne la bouchée à Judas, en lui disant ce que tu fais, fais-le vite, et Jean explique que les apôtres croyaient qu’il allait acheter des cotillons pour la fête ou donner une pièce à un pauvre !

Bravo !

Et bravo aussi à tous ceux que, depuis mon enfance, j’ai entendu prêcher sur les textes de la Passion et qui n’ont jamais – absolument jamais – émis la moindre réserve sur cette remarque absurde. Je n’ai d’ailleurs jamais vraiment entendu d’homélie s’étendant un tant soit peu sur l’action et le sort de Judas.

Mais il y a encore plus grave : si on en croit les évangélistes, Jésus n’a jamais essayé de convaincre Judas de ne pas le livrer et ne lui a jamais pardonné sa trahison. Or, en Luc 15, Jésus raconte en parabole l’histoire d’un berger – qui rappelle le bon Pasteur de Jean – qui laisse toutes seules quatre-vingt dix-neuf de ses brebis pour aller rechercher la centième, qui s’est perdue ; et il ajoute : il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n'ont pas besoin de repentir. Et ailleurs, il dit : mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent, je leur donne la vie éternelle et elles ne périront jamais. (Jean 10,28)

Alors, pourquoi ne trouve-t-on aucune trace dans les évangiles d’une quelconque tentative de Jésus pour avoir un quelconque dialogue avec Judas ; au contraire Jésus lui dit : ce que tu fais, fais-le vite (Jean 13,27). N’oublions pas que, durant toute la vie publique de Jésus, Judas a été un apôtre à part entière qui a partagé toute la vie et la mission de Jésus et des autres apôtres, toutes leurs joies et toutes leurs peines.

Et quand on parle du pardon que Jésus n’a pas donné à Judas, on s’entend toujours répondre que Judas n’a pas eu le temps d’être pardonné parce qu’il est allé se suicider.

Mais, Jésus, lui qui pardonne sur la croix à tous ses bourreaux (ou – plus exactement – qui demande à son Père de leur pardonner) – car ils ne savent pas ce qu’ils font – ne pouvait-il pas pardonner à Judas, par exemple au moment de son arrestation et du fameux baiser de Judas, au lieu de ne rien lui dire (en Marc et Jean) ou de lui dire on ne sait trop quoi, car il y a deux versions : ami, fais ta besogne (Matthieu 26,50) ou Judas, c'est par un baiser que tu livres le Fils de l'homme ! (Luc 22,48) mais rien qui ressemble à un pardon ? Même Jean-Paul II, qui n’était qu’un humble successeur de Pierre, a pardonné à son assassin…

Tout cela pose une vraie question, mais ce n’est malheureusement pas la seule… Car on va maintenant s’en poser d’autres, car il faut le faire, même si on sait que la réponse ne sera peut-être jamais trouvée !

Judas s’est-il suicidé ?

C’est ce que dit la tradition, mais en est-on si sûr ?

undefinedMatthieu le dit : Alors Judas, qui l'avait livré, voyant qu'il avait été condamné, fut pris de remords et rapporta les trente pièces d'argent aux grands prêtres et aux anciens : « J'ai péché, dit-il, en livrant un sang innocent. » Mais ils dirent : « Que nous importe ? À toi de voir. » Jetant alors les pièces dans le sanctuaire, il se retira et s'en alla se pendre. Ayant ramassé l’argent, les grands-prêtres (…) achetèrent le champ du potier (…) appelé jusqu’à ce jour le champ du sang. (Matthieu 27,3-5)

 

Mais – on l’oublie trop souvent, ou on ne veut pas le savoir ! – dans les Actes des Apôtres, Pierre rapporte les faits suivants : Frères, il fallait que s'accomplît l'Écriture où, par la bouche de David, l'Esprit Saint avait parlé d'avance de Judas, qui s'est fait le guide de ceux qui ont arrêté Jésus. Il avait rang parmi nous et s'était vu attribuer une part dans notre ministère. Et voilà que, s'étant acquis un domaine avec le salaire de son forfait, cet homme est tombé la tête la première et a éclaté par le milieu, et toutes ses entrailles se sont répandues. La chose fut si connue de tous les habitants de Jérusalem que ce domaine fut appelé dans leur langue Hakeldama, c'est-à-dire Domaine du sang. (Actes 1,15-19)

Il faut noter que saint Jérôme, dans la Vulgate (peut-être pour essayer vainement d’arbitrer – trois siècles plus tard – entre deux récits incohérents) trahit (c’est encore le cas de le dire !) le texte grec en traduisant le mot prênês , qui tombe la tête en avant (du verbe prênizô), par suspensus, qui signifie évidemment suspendu. Il aura fallu attendre seize siècles – Paul VI et laundefined Néo-Vulgate – pour que la traduction de prênês par pronus vienne effacer cette trahison.

Et dans une homélie saint Jean Chrysostome, au cinquième siècle, affirme – faussement ! – que Pierre avait dit : (Judas) s'étant pendu, il s'est brisé par le milieu du corps, et ses entrailles se sont répandues sur la terre… (Homélie III sur les Actes des Apôtres). Ainsi, il tente encore, par un savant mélange des deux versions, de supprimer l’incohérence des deux récits. Ou peut-être ne fait-il que reprendre une tradition qui circulait déjà ; en effet, il existe de très vieilles représentations de cet épisode où l’on voit Judas pendu et ses entrailles répandues sur le sol…

Alors, suicide ou accident ? Doit-on croire Matthieu ou Pierre ? On ne sait pas…

Mais, dans l’un et l’autre cas, que penser de l’affirmation de Paul à propos des actions de Jésus après la Résurrection : je vous ai donc transmis (…) qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, qu’il est apparu à Céphas, puis aux Douze… ? (1e lettre aux Corinthiens 15,3-5)

On objecte généralement à cet argument que Paul a écrit ce texte bien plus tard et qu’il n’a pas été témoin de l’événement, ou qu’il voulait dire les apôtres. Mais alors, pourquoi n’écrit-il pas aux apôtres (mot qu’il utilise 15 fois dans ses épîtres) mais aux Douze (mot qu’il n’utilise qu’une fois – ici – dans toutes ses épîtres) ?

Judas était donc avec eux ! C’est donc qu’il était encore vivant… après la Résurrection de Jésus !

Autre question fondamentale : par qui Jésus a-t-il été livré ?

Par Judas, si on en croit les évangiles.

Mais il faut prendre le temps d’écouter Pierre : Jésus le Nazôréen, (…) cet homme qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l'avez pris et fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies. (Actes 2,22)

… et de lire Paul :

- Lui (Dieu) qui n’a pas épargné son propre fils mais l’a livré pour nous tous…

- Le Seigneur Jésus Christ, qui s'est livré pour nos péchés afin de nous arracher à ce monde actuel et mauvais, selon la volonté de Dieu notre Père.

- Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi.

- L'exemple du Christ qui vous a aimés et s'est livré pour nous, s'offrant à Dieu en sacrifice d'agréable odeur.

- Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s'est livré en rançon pour tous.

Ces citations des épîtres de Paul : Romains 8,32 ; Galates 1,3-4.2,20 ; Éphésiens 5,2 ; 1e aux Thessaloniciens 2,5-6 se limitent aux textes qui utilisent explicitement le verbe livrer.

… et encore Paul :

Si, étant ennemis, nous fûmes réconciliés à Dieu par la mort de son Fils, combien plus, une fois réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie. (Romains 5,10)

Dans tout cela, quel a été le rôle de Judas ? Dieu avait-t-il besoin de Judas pour sauver les hommes ? Et les Grands Prêtres avaient-ils besoin de Judas pour mettre la main sur Jésus ?

D’ailleurs son marché avec eux est pour le moins curieux : il leur propose de leur livrer Jésus… et ils acceptent, tout de suite… en lui donnant même de l’argent, car – contrairement à ce qu’on entend souvent – c’est bien eux qui lui en donnent, sans qu’il en ait demandé. Alors qu’ils pouvaient évidemment arrêter Jésus dans le Temple ou ailleurs, quand ils le voulaient, comme il le leur dit lui-même : chaque jour j'étais auprès de vous dans le Temple, à enseigner, et vous ne m'avez pas arrêté ; mais c'est pour que les Écritures s'accomplissent (Marc 14,50)

Et les arguments des évangélistes sur la peur que les Grands Prêtres auraient eue de la foule, pour justifier qu’ils ne l’aient pas arrêté avant, ne sont pas très convaincants… même on doit accepter le fait qu’il y a – vu de l’extérieur – une trahison qui arrangeait malgré tout assez bien les Grands Prêtres : mieux vaut soudoyer un agent double, qui permet de procéder discrètement à l’arrestation que de risquer un esclandre plus ou moins important dans le Temple.

Il semble donc que tout cela s’est passé pour que les Écritures s’accomplissent : Judas a-t-il donc été l’instrument du dessein divin, de la propre volonté de Dieu et de Jésus ? Alors quelle a été sa culpabilité ? Était-il prédestiné à commettre cet acte ? Ou cette trahison a-t-elle été lue avec le temps comme une sorte de fait providentiel, comme il peut arriver dans notre vie pour telle ou telle épreuve dont nous voyons finalement qu’elle nous a aidés à grandir ?

Mais si Judas a agi seul et en toute liberté, pourquoi inscrit-on ce crime dans le dessein divin annoncé de toute éternité ? Et pourquoi a-t-on – enfin ! – arrêté de chanter dans nos églises le fameux Noël du 19e siècle : Minuit Chrétiens, c’est l’heure solennelle où l’enfant Dieu descendit parmi nous, pour effacer la faute originelle et de son Père arrêter le courroux… ?

Je ne sais pas…

Et Satan entra en Judas Iscariote… d’après les évangélistes

D’un seul coup Judas devient un traître, et même le Diable déguisé en homme. Et tous les lecteurs – et tous les commentateurs – se le tiennent pour dit, écrit, et savent à quoi s’en tenir…

Face à Jésus – Dieu fait homme – voici Judas, le Diable fait homme ! C’est oublier un peu vite qu’eux seuls, Jésus et Juda(s) – mais surtout Judas ! – ont la particularité d’avoir un nom construit sur le tétragramme sacré !

Mais si le Diable était en Judas – s’il était possédé du démon – il n’était pas responsable de ses actes, lui ; pas comme Pierre, quand il a nié connaître Jésus…

Pour les évangélistes, en tout cas, Judas est LE cas isolé, diabolique, le seul homme assez monstrueux pour commettre l’acte de livrer Jésus, acte inqualifiable et impardonnable… que tous les apôtres se sentaient capables de commettre, comme on l’a vu… Car tous étaient capables de LA trahison, dont LE maudit éternel devait avoir l’initiative, porter le chapeau : un seul Sauveur, une seule victime, un seul Seigneur… et un seul traître !

Le verset satanique

Peut-on – sans être révolté ! – entendre Jésus, au cours de sa sublime prière à son Père dans l’évangile de Jean, lui dire : pendant que j'étais avec eux (les disciples), je les ai gardés en ton nom que tu m'as donné ; je les ai protégés et nul d'entre eux n'a péri, hormis le fils de la perdition, afin que l'Écriture fût accomplie (Jean) ? 17,12

Cette phrase renvoie à Jean 13,18, où en précisant aussi qu’il faut que l’Écriture s’accomplisse Jésus cite un psaume : même le confident sur qui je m’appuyais et qui mangeait mon pain, a levé contre moi son talon.Psaume 41,10) (

Cf. Mt 26,23. La Bible de Jérusalem précise en note, sur ce verset du Ps, que cela peut faire référence à Achitophel, conseiller de David, qui a trahi son roi pour se mettre au service d’Absalom, puis s’est donné la mort (2e Livre de Samuel 17,23) ; c’est le seul suicide de la Bible, avec celui – supposé – de Judas (si on considère que se donner la mort avant d’être massacré par ses ennemis – comme Saül au 1er Livre de Samuel 31,4-5 – n’est pas vraiment un acte suicidaire).

Mais surtout, dans le même esprit – si on peut dire ! – peut-on lire sans être horrifié que Jésus a dit de Judas : Malheur à cet homme-là par qui le Fils de l'homme est livré ! Mieux eût valu pour cet homme-là de ne pas naître !(Matthieu 26,24 ; Marc 14,21) ?

Voilà deux phrases scandaleuses, au sens biblique : phrases qui font tomber, qui sont une occasion de chute.

Le mot grec skandalon signifie pierre d’achoppement ; c’est la pierre qui se cache au milieu du chemin et sur laquelle on bute. Elle est jetée là par le diabolos – le diable – celui qui jette en travers. Et Jésus a dit : il est impossible que les scandales n’arrivent pas, mais malheur à celui par qui ils arrivent. (Lc 17,1)

La première porte atteinte à Jésus lui-même dans sa réalité de vrai homme, et d’homme libre : comment peut-il être vrai homme s’il est conditionné, s’il vit et meurt conformément à ce qui est écrit sur lui, son destin étant tracé de toute éternité ; s’il n’a aucune alternative ?

La seconde lui porte atteinte dans sa réalité de vrai Dieu : comment peut-il être la Parole-Dieu s’il regrette qu’une créature – à son image, comme toute créature – soit née, alors qu’elle est censée accomplir les Écritures ?

Mais si Jésus – l’homme et le Dieu – et Judas – homme ordinaire – ne font qu’accomplir ce qui est écrit, on est sidéré et consterné : Jésus et l’homme par qui il est livré sont tous les deux victimes d’un sort atrocement injuste !

Et c’est là que se noue le lien indissoluble entre Jésus et Judas, la Liaison dangereuse (pour parodier le titre d’un ouvrage d’Armand Abécassis)… Le Fils de l’homme et l’homme sont enfermés dans le même destin tracé d’avance : Jésus dans le carcan de l’Écriture et Judas dans l’engrenage du mal qu’il aura à commettre.

Alors éclate comme une bombe la phrase la plus satanique, la formule définitive mise dans la bouche de Jésus : mieux eût valu pour cet homme-là de ne pas naître ! (Matthieu 26,24 ; Marc 14,21)

Je pense profondément – avec d’autres, comme Jean Cardonnel – que jamais Jésus n’a pu prononcer une telle horreur ! Je pense profondément que cette phrase ne peut pas avoir été écrite par un évangéliste, mais peut être l’invention d’un copiste emporté par la colère devant le sort atroce de cet innocent traîné vers la mort ! Sinon, le Coran n’est pas le seul livre qui contient des versets sataniques (pour reprendre le titre d’un livre fameux de Salman Rushdi) et les évangiles ne sont pas à l’abri des infiltrations non évangéliques, et même anti-évangéliques.

On a déjà noté la contradiction entre ces horreurs mises par Jean dans la bouche de Jésus et la parabole – en Luc, il est vrai – de la brebis perdue ; et comment Jésus, qui a sauvé la femme adultère (Jean 8,1-11), pourrait-il jeter la première pierre pour la lapidation éternelle du malheureux Judas ?

Car comment Judas peut-il à la fois :

- être né d’une conception condamnée par Dieu : mieux eût valu qu’il ne naquît pas,

- être né pour livrer cet homme selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu ?

Une nouvelle fois, je ne sais pas…

Vaut-il mieux être Pierre ou Judas, renier ou trahir ?

On ne remarque jamais :

- que le patronyme grec complet de Judas est Ioudas Simonos Iskariôtou (Jean 6,55). Ce patronyme est composé des noms de trois fils de Jacob – tous fils de Léa – mis à la suite : Yehoudah, Shime’on et Yissakhar.

- qu’à l’époque de Jésus la famille du grand-prêtre est composée depuis deux siècles des descendants de Simon le Juste

- et que le nom grec complet de Pierre est Simôn, dit Kêphas. Or, ce Simon Kêphas renie Jésus chez Kaiapha, le grand-prêtre.

Judas et Pierre sont tous deux Simon (nom de la lignée du grand prêtre), tous deux en lien avec le grand prêtre (dans son prétoire pour renier, chez lui pour trahir), l’un porté sur le mensonge, l’autre sur la trahison (shaqar, mentir et sachar, trahir qui se ressemblent tant).

Ces deux là ont vraiment des points communs… et tous deux disparaissent du récit à peu près en même temps, l’un sur une trahison, l’autre sur un mensonge (Pierre fera sa réapparition après la Résurrection de Jésus).

Pourtant on a toujours considéré que Pierre et Judas étaient différents, et que, de toute façon, Judas était, est et sera pour toujours l’archétype de l’homme ouvert à l’œuvre du diable. Mais comment se fait-il que pour Judas et pour Pierre il y ait eu à ce point deux poids, deux mesures ? Car qu’y a-t-il de plus grave : livrer le Fils de l’Homme ou faire semblant de ne pas le re-connaître alors qu’il va être conduit à la mort ? Le donner – en terme de police – ou dire qu’on ne le connaît pas quand il a été donné par un autre, ce qui revient à faire en secret une aussi sale besogne que celle qui a été faite au grand jour ?

Et on oublie trop souvent que Pierre – tout comme Judas – n’a jamais demandé pardon à Jésus, mais que c’est Jésus qui a renoué le dialogue avec lui et lui a demandé s’il l’aimait (Jn 21).

Beaucoup s’émerveillent et sont tout émus de voir Pierre se mettre à pleurer quand Jésus fixe son regard sur lui après son reniement (Luc 22,61-62 et lui seul). Ils oublient que la nature du regard de Jésus sur Pierre n’est pas mentionnée (même s’ils imaginent volontiers que c’était – bien sûr ! – un regard d’amour) et que pleurer amèrement ne signifie pas forcément se repentir, car le remords, qui n’est pas le repentir, fait aussi pleurer !

Pourquoi tient-on Judas pour infiniment coupable et définitivement maudit – sans lui accorder la plus petite présomption d’innocence ou la moindre circonstance atténuante – et Pierre pour momentanément coupable et infiniment pardonné – avec une éternelle présomption de sainteté ? Pierre est – dit la tradition, mais pas l’histoire – le premier des saints Pères.

Si Jésus a pardonné à Pierre son reniement, comment peut-on imaginer qu’il puisse exister un Dieu assez monstrueux pour décider de descendre sur Terre et de s’incarner pour se faire livrer à des bourreaux par un homme conçu pour cela (et qui, donc, ne pouvait pas ne pas naître) afin que les Écritures s’accomplissent, et de se faire torturer et exécuter – de mourir, réellement – en sachant bien que par cela – à travers le traître – il ferait accuser de déicide son propre peuple, le peuple qu’il a élu ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de ce qui a mené l’humanité à la Solution finale

À suivre… Prochain article :
Un seul baiser eût tout changé...

 
René Guyon
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madeleine 14/03/2008 20:26

Voici quelques nouvelles réflexions sur ce problème, après relecture attentive de l'Evangile de Jean, et échange avec les petites soeurs de Jésus:
Pierre est à la foi enthousiaste (au sens propre du terme =rempli de Dieu) et faible ou lâche, comme chacun d'entre nous. Il reconnait Jésus comme le fils de Dieu, le rejoint en marchant sur les flots.... et le renie au moment du plus grand découragement (Jésus arrêté, c'est la catastrophe..) Homme de foi et de doute.
Judas, pour le peu que nous puissions nous le représenter, a quelque chose à régler avec l'argent. Il s'indigne du prix du parfum répandu sur Jésus par Madeleine (?), et le livre contre de l'argent.
Rapport à l'argent dont je ne sais pas quoi dire, mais qui me semble hors de l'amour et de la confiance
Son opposition à Jésus quant au parfum nous fait penser à quelqu'un de rationnel, "dur", qui cherche les failles, qui argumente.. et non à quelqu'un qui aime, s'enthousiasme et faiblit.

Quant Jésus lui dit: "ce que tu as à faire, fais le vite".
Dans un premier temps, j'ai entendu: "je t'envoie.. livre moi", Car nos rapports humains sont souvent teintés de "conseil" au mieux, d'injonction au pire.
Puis, si on se dégage de ce type de rapports, on peut y voir une phrase qui respecte le choix de Judas, le laisse libre (Judas pouvait dire non); Jésus a pu sentir que Judas était fermé à l'amour, car installé dans le raisonnement et l'argumentation. Cette bouchée de pain pouvait être l'occasion pour Judas de recevoir quelque chose de cet amour du Christ. De recevoir Dieu et non Satan. (D'où le geste du pain-du partage du repas)
Et Judas n'a rien dit et est parti.
Pierre aurait dit,: non Seigneur, je donnerai ma vie pour toi... et le renierait.
Judas ne dit rien, fermé, il part.
Peut être n'est ce pas mieux d'être Pierre...
Pierre a accès à la foi et à la confiance, même s'il doute et a peur.
Judas n'aurait il pas accès à cette confiance, si nécessaire pour le royaume?
Peut être Jésus ne dit rien pour changer Judas, car il sait cette dureté du cœur de Judas.. et la dureté du Christ, que l'on croit ressentir dans le texte, pourrait n'être que la dureté de Judas.
Au début du texte, Jésus "est troublé" et solennel. Comment ne pas être troublé quand on se sent trahi par un ami. Jésus troublé, démuni, conscient de ne pas pouvoir convaincre Judas par son amour? Il désigne Judas, mais ne le condamne pas; il lui donne le pain et le laisse aller libre, comme Lazare ("déliez-le et laissez le aller")
Et d'un coup le texte n'a plus la même tonalité; Le geste de Jésus n'attache pas, ses paroles ne condamnent pas. Juste cette injonction: "fais le vite."
Plus tard, "il aurait mieux valu pour cet homme qu'il ne naisse pas" :et si c'était de la compassion pour la souffrance et le remords de Judas après la trahison? "qu'il ne naisse pas pour ne pas avoir à vivre cela : le manque d'amour, la trahison et le remords." Tout dépend du ton employé.... évidemment c'est difficile à repérer dans le texte..!!!!

madeleine 11/03/2008 18:55

Ce pauvre Judas..

(je n'ai pas bien compris la distinction faite dans Juda I sur le nom de judas/ nom de jésus
(Jésus partagerait alors la particularité avec son ancêtre Juda d’avoir un patronyme composé du Tétragramme sacré accueillant une autre lettre en son sein de l’alphabet hébraïque, mais dans le cas de Jésus on est en présence seulement d’une construction de kabbaliste qui n’est valable que phonétiquement.)

Que dire de cette bouchée de pain mise dans sa bouche, comme une hostie, qui fait rentrer Satan en lui?... Le pain qui sauve et celui qui damne...
Jésus damne Judas en lui donnant le pain de Satan?
Ce passage m'a depuis toujours laissé une impression de malaise.
Quel rôle Judas a-t-il joué?
Quelle a été sa liberté dans ce plan de Dieu?

Comme vous, je m'interroge souvent sur la liberté de jésus face à un plan sacrificiel de Dieu...
Je le préfère libre de ses actes et ayant la force et la foi pour accomplir sa mission jusqu'au bout, quel qu'en soient les conséquences..
Fallait il un des amis-disciples pour livrer Jésus? quel sens prend cette trahison par rapport à l'attitude du Sanhedrin?
Est ce pour diminuer la culpabilité des pharisiens et scribes, bref des religieux juifs?
Que Judas porte la culpabilité du mal incarné... pourquoi pas? symboliquement, c'est la fonction du bouc émissaire. Mais que ce soit Jésus qui le désigne et l'engage dans ce sens... Comme pour détourner sur lui toute la haine du monde. D'où cette absence totale de pardon...?
Dur à imaginer de la part du Christ, effectivement...
Merci de votre questionnement authentique et documenté. c'est toujours un plaisir de vous lire.

René Guyon 12/03/2008 16:42

REPONSES AUX 4 COMMENTAIRES PRÉCÉDENTS Merci à vous pour vos commentaires pertinents et encourageants ! Rémi, vous nous offrez un témoignage plein de franchise et d’humour. Oui, on sent que vous avez expérimenté combien il est infiniment bon d’être pardonné par le Seigneur ! Mais je suis perplexe quand je lis que Pierre a été pardonné par un regard de Jésus ; n’est-ce pas là une extrapolation de ce que dit le texte : « le Seigneur, se retournant, fixa son regard sur Pierre » ? Certains disent même quelquefois que Pierre a demandé pardon, ce qui va encore plus loin. Pierre a bénéficié d’une « session de rattrapage » au chapitre 21, ajouté à l’évangile de Jean (Pierre m’aimes-tu ? etc.), mais Judas n’a pas eu cette chance (on en reparlera dans la 3e partie de l’article).Je trouve forte aussi votre description de la « voie suicidaire » qu’on est libre de choisir. N’oubliez toutefois pas qu’il n’est pas sûr que Judas s’est donné la mort ! Michel, vous avez la réponse à votre question à la fin du commentaire de Rémi ! J’en pense à peu près la même chose. L’évangile « selon Judas » est une construction de l’esprit qui n’a pas grand-chose à voir avec l’idée que je me fais de Jésus (et de Judas !). Mais j’ai peut-être tort ! Jean, votre remarque est de bon sens. Effectivement, le sanhédrin n’avait pas besoin de Judas pour arrêter Jésus, même au jardin des Oliviers. C’est un des (nombreux) mystères de cet événement. Madeleine, vous savez ce que je pense de cet épisode de la bouchée et de la réaction (pour le moins surprenante des apôtres au départ de Judas) ; passons donc, Jean étant d’ailleurs le seul à être aussi précis (les autres parlent de celui qui met la main dans le plat avec Jésus).Pour les synoptiques, il semble que Satan est entré en Judas avant qu’il décide de livrer Jésus et non au moment du dernier repas. Mais qu’en savent-ils ?La liberté de Judas est une question que je développe en effet dans mon article, mais personne n’aura jamais la réponse ; cependant, chacun peut avoir une conviction. Il en est de même pour la liberté de Jésus (il ne faut pas oublier que personne n’a pu entendre ce que Jésus a dit à son Père à Gethsémani…).Vous posez les bonnes questions ; mais je n’ai pas les « bonnes » réponses ; seulement des pistes de réflexion. Merci de ce que vous dites de ce « questionnement » ; vous m’encouragez à continuer. Je vais de ce pas mettre en ligne la 3e partie… Merci à vous quatre ; en espérant que cet échange va continuer…Bien fraternellement René

Jean 09/03/2008 20:23

bonsoir
Ce que vous écrivez est interessant...
Il y a dans ce Judas un mystère.... le sanhédrin qui voulait la peau de Jésus avaient-ils besoin d'un Judas ? Cela m'étonne toujours...
Bref chez nous, nous chantons "Minuit Chrétien" pas le 24 au soir.. car en bon protestant on ne fait pas de "messe" de minuit !!!
sincèrement
Jean

Michel Coolen 07/03/2008 23:35

Sans esprit de polémique, aucun ! J'aimerais avoir votre avis sur la découverte archéologique de "l'évangile selon Juda"

Rémi BOULVERT 07/03/2008 13:20

Pour moi, je pense qu'il y a parmis les Apotres (et leurs successeurs), qu'il y a parmis les disciples de tous les temps, qu'il y a en moi, une part qui trahit, une part qui n'accepte pas la Christ comme unique Sauveur. Et pas pour du semblant, car des fois, ça a des vilaines conséquences, pour tout le monde
Pierre trahit en reniant par manque de courrage. Pour lui Jesus reste l'unique Juge et parce que Pierre accepte d'être jugé et pardonné par un régard de Jésus, il est sauvé. C'est pas très héroique, c'est un peu difficile à accepter, mais qu'est-ce que c'est bon !
Attitude héroique et opposée à celle de Pierre, Judas est le SEUL qui prenne la défense de Jesus face à ses juges. Il le livre comme je le livre ou beaucoup le livrent, en substituant ma vision de Dieu et du salut à celle de Jesus, d'autres valeurs à celles de la Bonne Nouvelle et que je finis par aimer plus que Jesus. Ensuite, Judas, comme moi bien souvent, se trompe de Juge. C'est une conséquence directe du choix précédent puisque les valeurs ultimes auxquelles je me réfère ne sont pas celles de Jesus. Ce n'est donc pas Jesus le Juge, puisque ce n'est pas sa loi dont il est question.
Je pense que c'est là le pécher contre l'Esprit saint, celui quui ne peut être pardonné.
Puisque dans cette attitude Dieu n'est plus la raison de tout, le Juge unique, je ne puis plus me faire juger par lui et pardonner.
C'est une voie suicidaire. Mais je suis libre de la choisir.
Je précise que j'en suis bien content car je n'aime pas être contraint et si le salut final, l'acceptation de l'amour de Dieu étaient obligatoires, il faudrait que je le refuse.

Par ailleurs, la tradition la plus ancienne s'est constituée, ne l'oublions pas, dans un contexte particulier. Certaines phrases correspondent à ce contexte que l'on comprend mieux depuis la découverte de nouveaux passages de l'Evangile selon Judas.
Le nouveau testament nous dit :
- Judas regrete son geste; il est dit par là que Judas n'a pas agit de connivence avec Jesus pour une mascarade gnostique;
- la voie suivie par Judas (et la secte gnostique qui s'en réclame) conduit à la desespérandce sans salut
- Judas n'a pas pu écrire un Evangile (gnostique) car il est mort.
Il est bon de le rappeler, Jesus n'a pas fait semblant et Judas n'est pas son complice.

RB