Ensemble, dans les pas d'Henri Bourgeois

Publié le par Garrigues

Universitaires, animateurs pastoraux, baptisés, personnes en recherche…
rassemblés à Lyon le 3 février 2007
dans un Colloque de la Faculté de théologie de l’Université catholique
autour de la pensée d’Henri Bourgeois et de son livre
« JE CROIS À LA RÉSURRECTION DU CORPS »

Est-il possible de réunir dans un colloque de théologie dogmatique des professeurs de théologie, des doctorants, des permanents d’Église, des baptisés, sans que ces derniers soient réduits au rôle de simples auditeurs des premiers ? Est-il envisageable de le faire, non pas sur un sujet de théologie pastorale, mais sur une affirmation « dogmatique » du Credo aussi éloignée du « croyable disponible » que « Je crois à la résurrection du corps1 » ? Au terme de ses travaux, le laboratoire Henri Bourgeois a fait le pari que c’était possible. Pari gagné semble-t-il, malgré des limites, si on en juge par les réactions au soir de ce colloque.

Choisir de réfléchir au corps impliqué dans la Résurrection est certes un angle d’approche limité, mais la relation du corps humain à la Résurrection et de la Résurrection au corps engagent l’ensemble du mystère de la foi chrétienne2. « En rigueur de termes, on ne croit pas au corps ressuscité, car la foi va toujours à Dieu… Mais on croit en un Dieu qui peut ressusciter les morts, car il a ressuscité son Fils. Croire à la résurrection des corps c’est une façon de croire en Dieu. » (JCRC², p. 275). De fait, le Symbole des Apôtres situe cette affirmation dans son troisième article, après « Je crois en Dieu le Père » et « Je crois en Jésus-Christ » : « Je crois à l’Esprit Saint, dans la sainte Église, pour la résurrection de la chair3 ».

Pour des universitaires ou des pasteurs, comme pour des chrétiens du seuil, réfléchir à la résurrection du corps, à la suite d’Henri Bourgeois, c’est chercher, à l’horizon de la culture et des mentalités contemporaines, une intelligence de la foi nourrie de la tradition vivante et accueillie comme une Bonne Nouvelle pour les hommes d’aujourd’hui. Nous l’avons fait ensemble, en commençant par prendre acte de la diversité des manières de croire : diversité des théologies élaborées, mais d’abord des croyances formulées par les chrétiens dans le contexte des représentations contemporaines de l’au-delà. Baptisés cherchant à rendre compte de leur foi, aussi bien qu’universitaires déployant les sources et ressources d’une réflexion théologique rigoureuse, tous ont à prendre en compte la diversité des manières de croire à la résurrection du corps. La quadruple typologie que propose Henri Bourgeois – qu’elle soit adoptée ou modifiée – se révèle utile à chacun, dans sa propre vie chrétienne, aussi bien que dans la réflexion « scientifique » ou dans la pratique pastorale4.

Henri Bourgeois nous avertit : il ne s’agit pas d’adopter une position en excluant les autres, mais de repérer sa propre conception, spontanée ou réfléchie, de la résurrection du corps et d’entendre les interrogations que peuvent lui adresser les autres représentations et constructions intellectuelles adoptées par des chrétiens ou des théologiens reconnus. Les uns et les autres sont tenus de développer une réflexion sur la résurrection du corps qui prenne en compte l’ensemble de cette diversité de représentations, sans la nier ; mais aussi sans crainte d’interroger chacune sur ses présupposés et sa cohérence.

Réunis dans leur diversité, les participants au colloque ont échangé sur les défis actuels que rencontre l’affirmation de la résurrection du corps. Ils l’ont fait à partir des cinq difficultés que Henri Bourgeois met particulièrement en évidence : l’inflation des images de la résurrection dont nous héritons, l’effacement du sentiment d’appartenance collective à un corps social ou ecclésial, la difficulté des chrétiens d’Occident à se situer vis-à-vis des nouvelles images de l’au-delà telles que la réincarnation, la manière insuffisante dont le corps d’après la mort est anticipé symboliquement (sacramentellement) dans l’épaisseur historique de l’ici-bas et, enfin, la difficile articulation entre l’espérance en la résurrection et les doutes contemporains sur l’avenir. Pour le chrétien qui dialogue, comme pour le théologien soucieux des mentalités actuelles, rendre compte de la foi chrétienne implique de relever ces défis et de le faire sans occulter l’affirmation de la résurrection du corps.

 

Dans le temps limité du colloque, les organisateurs ont choisi de centrer la réflexion collective sur deux thématiques, parmi d’autres, qui leur ont paru essentielles5. Un premier temps a porté sur les relations entre le Christ ressuscité et les corps humains appelés à la résurrection. Comment s’articulent résurrection unique du Christ et résurrection des hommes, corps du Christ ressuscité et corps humains appelés à la résurrection ? À la suite d’Henri Bourgeois, le colloque a souligné le fait que l’affirmation de la Résurrection est un acte de foi, une prise de position dans l’histoire qui dépasse l’histoire, une confiance en une Alliance qui engage Dieu et les hommes en leur corps historique. L'Alliance s’inscrit et se dit dans le corps humain, lieu concret de la foi, à travers les événements, les solidarités, les traces de la foi accueillie et déployée dans une existence nécessairement corporelle et mortelle, ce que Jésus le Fils a vécu à l’extrême. L’énergie de sa résurrection des morts par Dieu son Père nous « dit » notre propre résurrection et celle à laquelle tous les humains sont appelés6. Au sens strict, nous ne croyons pas en la résurrection, comme catégorie générale, mais au Dieu de l’Alliance dont la fidélité ne s’arrête pas à la mort, celle de Jésus et des siens7.

Dans un deuxième temps, le colloque s’est interrogé sur les relations entre l’histoire et l’au-delà de l’histoire, entre le temps actuel et la fin des temps. Lorsque l’on affirme la résurrection du corps, comment pense-t-on les relations entre l’histoire et l’au-delà de l’histoire ? À la suite d’Henri Bourgeois, les participants ont souligné que la résurrection du corps ne peut être affirmée en niant la mort qui affecte radicalement l’existence humaine corporelle. « La résurrection est une opération que Dieu mène à partir de la mort » (JCRC², p. 281) ; elle est foi en un don « apocalyptique » qui vient du terme vers lequel nous allons. L’au-delà s’approche du temps pour s’y attester. De ce point de vue, le corps de résurrection (du Christ d’abord, et des hommes en communion vivante avec lui, ensuite) a dans le temps de l’histoire une présence sacramentelle anticipée. Les sacrements (ou plutôt leur célébration par la communauté-corps du Christ) manifestent que l’avenir de Dieu vient dans le présent de notre histoire, que l’au-delà de l’histoire fait irruption dans notre temps, que la résurrection est en train d’advenir en attendant son plein déploiement. En ce sens, « il y a une relation profonde entre ce que nous vivons et ce que nous vivrons au dernier jour » (JCRC², p. 296).

À partir de ce livre, objet central du colloque, mais aussi d’autres œuvres, les apports et échanges de l’après-midi ont cherché à caractériser la manière dont Henri Bourgeois a pratiqué la théologie. Ils ont également tenté d’apprécier l’intérêt actuel de cette manière de faire de la théologie. Les contributions en donnent une idée. Le colloque lui-même a manifestement montré l’intérêt de ce « faire théologique », à la fois résolument chrétien – qui n’hésite pas à reprendre à son compte les formulations du Credo – et clairement en relation avec l’expérience tâtonnante et les représentations mouvantes des hommes d’aujourd’hui. Cette théologie en dialogue, à l’écoute du frère contemporain, est en permanence attentive aux conditionnements culturels de la foi et aux mentalités actuelles, pour en mesurer les écarts avec les affirmations reçues de la tradition. Grâce à une réflexion conduite au cœur même de ces écarts, cette démarche conduit à élaborer une expression renouvelée de la foi chrétienne. Lorsque la résurrection du corps, par exemple, est pensée à nouveaux frais dans l’écart avec les représentations actuelles de l’au-delà, comme la réincarnation, elle est interprétée de manière ravivée. Cette théologie en dialogue convie chaque personne à une maturation de son expérience humaine et spirituelle. Elle est une théologie invitante, adressée à la fois à l’homme en recherche et à celui qui vit son existence historique à la suite de Jésus.

S’il fallait mettre en avant une caractéristique de ce colloque, pensé dans les pas d’Henri Bourgeois et selon sa manière de pratiquer la théologie, ce serait probablement le fait qu’il est possible de réfléchir aux affirmations de la foi chrétienne en associant chrétiens « ordinaires » et théologiens professionnels. Évidemment, les compétences des uns ne sont pas celles des autres, mais « l’expertise du vécu » – comme on le dit de plus en plus dans l’action sociale – est indispensable à l’approche des experts ; et ce, pour une raison simple : le vécu – ici, l’existence humaine vécue à la suite de Jésus – engagent des sujets. Lorsqu’elles touchent à l’humain, l’expertise et l’approche scientifiques ne peuvent ignorer l’engagement des sujets concernés. Dans le champ de l’adhésion croyante, la prise en compte du sujet parlant – personnel et ecclésial – oblige à considérer les affirmations de la foi dans leur relation à ceux qui les énoncent, à la suite d’un acte de confiance et de liberté.

Claude Royon, docteur en théologie,
Laboratoire Henri Bourgeois8

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NOTES

1 - Henri Bourgeois s’explique sur le choix de ce terme, Je crois à la résurrection du corps, Éditions Fides, Montréal, 2007, (JCRC²), pages 25-27 (1ère édition, Desclée, 1981). Comparer avec la décision de la Congrégation pour la Doctrine de la foi de décembre 1984 (rendue publique dans Notitiae, bulletin de la S. Congrégation pour les sacrements et le culte divin, section pour le culte divin, mars 1984) : l’abandon de la traduction traditionnelle « comporte le danger de soutenir des théories… excluant en pratique la résurrection corporelle… ».
2 - Voir JCRC², p. 47.
3 - Formule ancienne et titre de l’ouvrage de référence de P. Nautin, Cerf, 1947. H. Bourgeois commente : « La foi à la résurrection termine l’énoncé de la foi. Elle ne l’ouvre pas. » (JCRC², p. 276).
4 - À plusieurs reprises (par exemple au début, JCRC², p. 20, ou à la fin, dans sa 20e proposition, p. 279-304) Henri Bourgeois distingue quatre manières d’envisager la résurrection. Une 1ère est hyper réaliste : ressuscités, nous aurons un corps réel. C’est improbable ; raison de plus de l’affirmer. Une 2ème est à l’opposé : le corps est mis entre parenthèses. Il est suffisant d’affirmer que Jésus est vivant, nous fait vivre et nous donne son Esprit. Entre les deux, la 3ème affirme une dimension corporelle de la résurrection : « Nous croyons que nous serons encore corporels dans l’au-delà, mais nous ne savons pas comment » (JCRC², p. 302). Enfin, une 4ème reprend la précédente en insistant sur la dimension unique du corps de chacun, appelé par Dieu par son nom.
5 - Dans ses 24 propositions, Henri Bourgeois explore bien d’autres champs pour une réflexion d’ensemble sur la résurrection du corps.
6 - « Notre corps est appelé à devenir comme le sien, c’est-à-dire un corps historique, où s’est inscrit le risque d’une mission et d’une liberté, et un corps spirituel où s’est manifestée la présence radicale de l’Esprit-Saint… Les hommes sont jugés sur leur spiritualité, mais cette spiritualité existe corporellement » (JCRC², p. 293).
7 - « Si nous attachons de l’importance à la résurrection des corps des êtres corporels que nous sommes, c’est à cause de Jésus, par fidélité à lui, plus qu’à cause de nous et par désir de survie. Croire à la résurrection humaine c’est une manière de croire en Jésus » (JCRC², p. 293). « Ce que Dieu porte à la résurrection, c’est ce qui, dans la vie corporelle des hommes, a l’orientation qui fut celle de Jésus. Par conséquent, ce n’est pas le corps historique ou spirituel en général, mais cette façon d’être corps qui fut celle du Christ » (JCRC², p. 294).
8 - Membres du laboratoire qui ont préparé et animé le Colloque du 3 février 2007 : Agnés Bouvet, Josep Casellas i Matas, Françoise Durand (responsable du laboratoire), Nathalie Gadéa, Michel Giraud, Jean-Marie Glé, Claude Royon.

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