Zacchée : petit homme, grand destin

Publié le par garrigues

Le texte qui met en scène Zacchée est certainement un des plus connus de l'évangile de Luc, et celui que nous avons lu dans les églises catholiques en ce 4 novembre 2007 : Entré dans Jéricho, [Jésus] traversait la ville. Et voici un homme appelé du nom de Zachée ; c'était un chef de publicains, et qui était riche. Et il cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait à cause de la foule, car il était petit de taille. Il courut donc en avant et monta sur un sycomore pour voir Jésus, qui devait passer par là. Arrivé en cet endroit, Jésus leva les yeux et lui dit : « Zachée, descends vite, car il me faut aujourd'hui demeurer chez toi. » Et vite il descendit et le reçut avec joie. Ce que voyant, tous murmuraient et disaient : « Il est allé loger chez un homme pécheur ! » Mais Zachée, debout, dit au Seigneur : « Voici, Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai extorqué quelque chose à quelqu'un, je lui rends le quadruple. » Et Jésus lui dit : « Aujourd'hui le salut est arrivé pour cette maison, parce que lui aussi est un fils d'Abraham. Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc 19,1-10)

Son nom

Zacchée, translittération du grec Zacchaîos (avec un kappa et un khi accolés !), s’écrit en principe avec deux c et peut avoir différentes origines hébraïques :

  • zakhar, verbe signifiant faire mémoire (et d'où vient le patronyme Zacharie). Ce mot est employé quand Dieu crée l’homme et la femme : mâle (zakhar) et femelle (neqéva) il les créa (Genèse 1,27), et non pas homme et femme, comme écrivent malheureusement la Bible de Jérusalem et bien d'autres !
  • de zakhakh, verbe signifiant être pur
  • de l’hébreu talmudique zak’aï, signifiant juste, innocent...

Ces deux dernières étymologies paraissent incompatibles avec ce qu'était Zacchée, comme on va le voir…

Mais il peut aussi avoir un lien avec le verset 1Chroniques 28,16, qui décrit les consignes de David à son fils Salomon à propos de l'agencement du Temple de Jérusalem : David donna à son fils Salomon le modèle du vestibule, des bâtiments, des magasins, des chambres hautes, des pièces de fond à l'intérieur, de la salle du propitiatoire...

Les magasins dont il est question sont en hébreu le pluriel du mot ganezakh, qui est transcrit dans la Septante par un mot qui est une abomination en grec : zakkhô !

Zacchée aurait alors quelque chose à voir avec les magasins du Trésor du Temple de Jérusalem, ce qui rendrait les malversations qu'il avoue particulièrement scandaleuses !

Mais, me direz-vous, Luc dit que Zacchée était un publicain, c’est-à-dire un collecteur d’impôts pour le compte des occupants Romains, et vous aurez raison ! Mais la suite de cet article montrera qu’une fonction au Temple n’est pas exclue. Or Luc, qui est l’évangile « du Temple » où il commence et finit, Temple qui y joue un grand rôle que nous aurons peut-être l’occasion d’évoquer un jour, n’a peut-être pas voulu y mêler ce personnage : il en a pu en faire un collaborateur plutôt qu’un gérant des offrandes du peuple.

Sa quête

Jésus traverse donc Jéricho, et Zacchée veut voir qui est Jésus : comme Bar Timée (un aveugle, lui aussi de Jéricho, dont nous parlerons un jour) il veut voir ; mais il ne sait pas qui est Jésus et se croit capable de voir tout seul qui il est.

Cette question concernant directement la personne de Jésus n'apparaît que dans l'évangile de Luc (5,21 ; 7,49 ; 8,25) où certains se demandent qui est cet homme qui blasphème, qui peut remettre les péché ou commander aux vents et aux flots.

La première occurrence dans la Bible (le sens profond d’un mot est souvent éclairé par la première apparition – occurrence – de ce mot dans la Bible) de l’expression tis estin ? – qui est ? – est en Genèse 24,65 quand Rébecca arrive pour la première fois chez Isaac (qui deviendra son époux) : Or Isaac sortit pour prier dans la campagne, à la tombée du soir, et, levant les yeux, il vit que des chameaux arrivaient. Et Rébecca, levant les yeux, vit Isaac. Elle sauta à bas du chameau et dit au serviteur : Qui est cet homme, qui vient dans la campagne à notre rencontre ? Le serviteur répondit : C'est mon maître ; alors elle prit son voile et se couvrit.

Noter qu’il y a deux fois dans cet extrait l'expression levant les yeux : comme Rébecca vers Isaac, Jésus va lever les yeux vers Zacchée ; Zacchée sera appelé par Jésus fils d’Abraham… mais il est aussi fils d’Isaac.

Son bond

Zacchée monte (jeu de mots hébreu : Zacchée, qui est de petite taille, qoumah, monte, s’élève, qoum) sur un sycomore, en grec sucomoréa, composé de sukon, figue et de moron, mûre.

La valeur numérique cachée (cf. l'article Déchiffrons les lettres hébraïques) du nom hébreu du sycomore – shiqemah – au singulier (jamais utilisé dans le Premier Testament mais utilisé ici !), est 58, la valeur du nom de Jésus. Zacchée "monte sur Jésus", est prêt à être porté par lui, à grandir avec lui, à s’élever grâce à lui !

L'autre nom du sycomore, figuier du Pharaon, te’énah par‘oh, a pour valeur 42+58, soit 100, qui symbolise le commencement d’une vie nouvelle. C’est bien ce qui va arriver à Zacchée ! Et, d’ailleurs, en hébreu moderne, le mot shyiqoum signifie rétablissement et le verbe shyiqim signifie reconstruire

Sa rencontre

Jésus arrive dans le lieu (l'endroit, pourla Bible de Jérusalem !) où se trouve Zacchée : pour tout juif, maqom – le lieu – évoque irrésistiblement le Temple, lieu de la présence de Dieu, de rencontre entre Lui et l’humain, et centre du monde. On peut se rappeler Genèse 28,16 : Le Seigneur est dans ce lieu et je ne le savais pas (parole de Jacob après son songe célèbre dit de l’Échelle de Jacob).

Comme Jacob, Zacchée est dans le Lieu ; Zacchée sera appelé par Jésus fils d’Abraham… mais il est aussi fils de Jacob.

Si on se réfère au nom de Zacchée, qui aurait à voir avec les magasins du Temple, l'allusion prend une force toute particulière, car dans ce cas Zacchée est doublement dans le Lieu.

C’est alors que Jésus lève les yeux et le voit... Relisons Genèse 22,4 : Abraham leva les yeux et vit le lieu de loin. La scène se passe à Moriah, lieu du sacrifice d’Isaac et, selon la Tradition juive, lieu du Temple. Zacchée sera appelé par Jésus fils d’Abraham

Et la rencontre va se faire ; Jésus dit à Zacchée : hâte-toi de descendre, car aujourd'hui il me faut demeurer dans ta maison (notons au passage qu’il ne faut pas toujours s’élever vers Dieu pour le rencontrer).

C’est l’ordre de Dieu à Moïse en Deutéronome 9,12 : le Seigneur me dit : « Lève-toi, descends en toute hâte, car ton peuple s'est perverti, lui que tu as fait sortir d'Égypte ; ils n'ont pas tardé à s'écarter de la voie que je leur avais prescrite : ils se sont fait une idole de métal fondu. »

Zacchée est mis en lien avec Moïse – comme avec les autres Patriarches – et est appelé à faire mémoire des Tables de la Loi, sur lesquelles il est écrit : tu ne voleras pas ; et lui-même s’est sans doute, dans sa vie, bien souvent écarté de la voie et fait une idole de métal sonnant et trébuchant, sinon fondu, peut-être même avec l'argent des offrandes à Dieu.

Belle et subtile interpellation de Jésus, qui se moque bien que sa rencontre avec Zacchée suscite murmures et commentaires, comme celle qu’il a faite en Luc 15,2 : Et les Pharisiens et les scribes de murmurer : « Cet homme, fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! », juste avant la parabole de la brebis perdue… qui annonçait Zacchée.

Et Zacchée – qui est descendu – est maintenant debout, relevé, comme Dieu le demandait à Moïse en Deutéronome 9,12, vu à l’instant : lève-toi ! On trouve encore et toujours la relation indissociable entre les verbes yiarad et qoum, descendre et se lever, le mouvement perpétuel de la vie de l’homme, qui est aussi mourir et ressusciter, à la suite de Jésus.

Sa décision

Les fruits de la rencontre avec Jésus sont immédiats pour Zacchée, qui prend une décision de première importance : voici, la moitié de mes biens, Seigneur, je vais la donner aux pauvres, et si j'ai extorqué quelque chose à quelqu'un, je rends le quadruple (19,8).

Opprimer, extorquer est le verbe sukophantô : c’est le sycophante du grec, le délateur du français ; littéralement, celui qui montre la figue, le dénonciateur des voleurs de figues. En hébreu, ‘ashaq, qui fait encore jeu de mots avec shiqmah, le sycomore : toujours une histoire de figue !

Zacchée, bien que ne donnant que la moitié de ses biens, ne fait pas les choses à moitié ! Il vit une vraie conversion, un retournement – une teshouvah.

Mais en décidant de rendre le quadruple de ce qu’il a extorqué, ce qui peut paraître énorme, il ne fait que se conformer à la Loi : si quelqu'un vole un bœuf ou un agneau puis l'abat et le vend, il rendra cinq têtes de gros bétail pour le bœuf et quatre têtes de petit bétail pour l'agneau. (Exode 21,37). La Tradition juive explique cette loi : pourquoi, dit Rabbi Aqiba, la Torah exige-t-elle que celui qui a volé un bœuf ou un agneau, puis l’a égorgé et vendu, paie respectivement cinq ou quatre fois la valeur de l’animal ? Parce que cette action prouve que le voleur a le péché enraciné en lui.

Zacchée avait-il une fonction au Temple et volait-il des bêtes remises pour les sacrifices ? Peut-être... Cependant, il est curieux qu'il décide de réparer l’équivalent du vol d’un agneau, lui qui a sans doute volé bien plus qu'un bœuf ! Mais cet agneau rappelle le premier Agneau (majuscule) qui devait être égorgé : Isaac, fils d’Abraham, dont tout aussi curieusement, Jésus parle tout de suite après la déclaration de Zacchée.

En montant dans son arbre, Zacchée voulait être fils d’Abram, ’avram, père élevé, dont la valeur en guematria est 47, nombre de l’Incarnation (cf. l'article Qui et l'Agneau de Dieu incarné) de l'Agneau de Dieu. En descendant de son arbre il a renoncé à toujours dominer : il s'est converti, s'est déclaré prêt à partager et a avoué tacitement qu'il volait les agneaux de Dieu.

Il est alors proclamé par Jésus fils d’Abraham, comme le père élevéAbram – a vu son nom changé par Dieu en Abraham, père d'une multitude, père des peuples (cf. Genèse 17,5 et l'article L'aventure du yod ) qui a pour valeur 52, le nombre d’Élohim, Dieu.

Son destin... qui est aussi le nôtre

Il voulait voir qui était – connaître – Jésus et il se laisse voir – connaître – par lui ; alors ses yeux sont ouverts et il se connaît lui-même, comme l'homme et la femme du jardin d'Éden : alors leurs yeux furent ouverts et ils connurent qu’ils étaient nus (Genèse 3,7).

Mais au même instant, Jésus le remet dans sa dignité de fils du père des peuples, Abraham, mais aussi de fils d'Isaac, de fils de Jacob, de fils de Moïse.

Image du peuple de Dieu tout entier, image de l’homme pécheur à la recherche de Dieu, il réintègre le peuple des fils d’Israël dont il fait partie, se réconcilie avec eux, commence enfin à les aimer et leur rend au quadruple ce qu’il leur a pris.

Alors, en recevant Jésus chez lui, il entre dans la multitude des FILS DE DIEU, selon ce que dit l’évangéliste Jean : à ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Jean 1,12 ; eh oui, amies lectrices, en hébreu les enfants d'Israël sont dits fils d'Israël !).

Voilà comment un petit homme malhonnête, il y a bien longtemps, "simplement" en accueillant Jésus chez lui, est entré dans le grand peuple des enfants de Dieu, de tous ceux qui, en Église (car on n'est pas fils de Dieu tout seul) reçoivent le privilège des privilèges : entrer dans la connaissance de Dieu, car comme le dit Jean : Dieu, personne ne l'a jamais vu mais Jésus [nous] l'a fait connaître (1,18).

Et maintenant, Zacchée justifie tous les étymologies de son nom : il a fait mémoire de ses errements passés, et ainsi amené Jésus à évoquer le souvenir des Patriarches du peuple hébreu, il est devenu juste (en décidant d’indemniser ses victimes) et pur, car baigné de la lumière du Verbe incarné (cf. Jean 1, encore !) il est devenu enfant de Dieu.

Finalement, amis lecteurs, après tant de considérations bien compliquées il me semble que le seul message à retenir est tout simple :

SACHEZ ÊTRE ZACCHÉE !

René Guyon
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librepenseur 26/12/2007 23:08

Bonsoir,

Etre Zacchée ?

Dans le sens ou Dieu pardonne et accueille tous ceux qui se repentissent en se convertissant à lui et réparent leurs méfaits...

Certes...

Et il y en a des authentiques...

Par contre est-ce pire d'être honnête, même si la perfection n'existe pas sur Terre, et pas chrétien ou autre croyant ?...

Que "le Zacchée" qui va à la messe chaque week-end, dans quelque église, ou salle de prêche et de prière, comme tant, pour expier les péchés de la semaine ?

Et recommence le lundi ses turpitudes ?

Voilà qui mérite aussi attention...

Vivre sa propre conversion morale quelle qu'elle soit, chrétienne ou pas sans conversion chrétienne ou pas...

N'est-t-il pas autant méritoire qu'une croyance en un Dieu hypothétique...

Il est des gens, qui sans être enfants de Dieu au sens biblique, sont pour autant au moins bibliques que les enfants à leur venue sur Terre...

Là est peut-être la clef ? Etre en accord avec Dieu n'est-il pas la pleine confiance en soi et en l'application des principes bibliques ou pas...

Pourvu qu'ils soient respectables au sens pur.

L'étude de la Bible telle que pratiquée sur ce blog par les gens qui le font est très intéressante quoique ardue pour le profane...

Historiquement parlant...

Et le travail effectué remarquable...

Il explique qu'il y ait autant de religions...

Quand à adhérer à une ou plus à l'une qu'à l'autre...

C'est un autre point de vue...

Zacchée oui certainement que tout le monde l'est plus ou moins...

Au sens primitif d'avant sa rencontre avec Jesus...

Après ? Peu de monde pratique le "zacchéisme"...

Même après avoir dit avoir rencontré Jésus !

Au sens de rendre plus qu'il n'a pris dans tous les sens du terme...

Rencontrer Dieu par l'enseignement, l'évangélisation ou autre biblique ou pas ?

La question reste posée ?

Il y aurait des convertis qui n'avaient jamais reçu un quelconque enseignement...

Et des pratiquants qui respectent les lois chrétiennes ou autres, sans foi en Jesus ou Dieu le Père...

Des athées et des agnostiques...

Alors ?

A méditer.