Une coupe, des coupes... Une Pâque, des Pâques... 2

Publié le par Garrigues

 
Le Seder de la Pâque
 
Le terme seder, qui désigne le rituel du déroulement du repas de la Pâque juive, signifie ordre, arrangement.
 
Le thème du Seder de la Pâque : Dieu sauveur du peuple
 
Il s’agit du souvenir – en hébreu, zikaron, racine du nom Zacharie – de la sortie d’Égypte du peuple hébreu, conduit par Moïse.
 
La première apparition du mot pesach dans la Bible se trouve en Exode 12,7-14 quand Dieu annonce aux hébreux qu’il va faire périr les premiers-nés mâles des égyptiens et explique qu’il devront mettre le sang d’un agneau sur le linteau de leur porte avant de le manger : Le sang (de l’agneau) sera pour vous un signe sur les maisons où vous vous tenez. Je verrai le sang (et non ce signe, comme traduit la Bible de Jérusalem: je passerai au-dessus de vous et le fléau destructeur ne vous atteindra pas quand je frapperai le pays d'Égypte. Ce jour-là, vous en ferez mémoire et vous le fêterez comme une fête pour le Seigneur ; dans vos générations vous la fêterez, c'est un décret perpétuel.
 
On trouve dans ce texte plusieurs éléments importants :
 -    Dieu dit qu’il passera au-dessus, expression qui est le verbe hébreu passach, passer sans s’arrêter, qui a donné le substantif pessach, dont le sens est triple : action de passer sans s’arrêteragneau pascal et fête de la Pâque.
 Je passerai sans m’arrêter est en hébreu oupassachtyi dont la valeur est 78, nombre de la grâce agissante de Dieu pour les kabbalistes chrétiens. Or, dans le dictionnaire hébreu-français deSander et Trenel (édité en 1859 sous la présidence du Grand Rabbin Ulmann) on trouve écrit à l’article pessach (à propos du sens agneau pascal et en référence au verset Exode 12,27) : c’est la victime du passage (de la grâce) de l’Éternel qui passa (les maisons des enfants d’Israël quand il a frappé de mort les Égyptiens). 
-    Il prescrit aux hébreux de faire mémoire de cet événement et de le fêter. Il est donc clair que la Pâque n’était pas, à l’origine, la commémoration du passage de la Mer des Roseaux, mais du passage de Dieu exterminant les premiers-nés des Égyptiens.
Aujourd’hui cependant on se remémore essentiellement le rôle de Dieu sauveur du peuple au moment de sa sortie d’Égypte. En fait, Exode 12 est le début de la libération du peuple hébreu, qui verra son apogée à la mer des Roseaux, en Exode 14.
 
Le thème du Seder de Jésus : Jésus sauveur de l'humanité
 
Dans les évangiles, le sauveur est Jésus, qui va passer à travers la mort et qui dit à ses apôtres : faites cela en mémoire de moi… (Luc 22,19).
La rétroversion en hébreu de cette phrase – zo’t ‘asou lezicheroniy – a pour valeur 153 (pour la valeur des mots hébreux, on peut se reporter à l’article Déchiffrons les lettres hébraïques). On a parlé de ce nombre dans l’article Les 17 peuples et les 153 poissons, à propos d’une pêche miraculeuse. Par assimilation avec le symbole de ce nombre, on peut déjà dire que cette demande de Jésus s’adresse – au-delà de ses apôtres – à l’humanité tout entière, même si Luc ne parle pas de multitude, contrairement à la liturgie catholique de la messe.
 
En ce soir-là, devant l’aspect inéluctable de sa mort violente, Jésus prend pleinement conscience de son destin de sauveur et du désarroi qu’éprouveront ses apôtres devant la violence à venir : il leur donne un mémorial qui doit les soutenir dans les épreuves qu’ils vont traverser, comme le mémorial de la mer des Roseaux a soutenu le peuple hébreu au long de son interminable traversée du désert.
 
Après le repas, en sortant pour aller au mont des Oliviers, il dira à ses apôtres : vous tous, vous allez succomber à cause de moi, cette nuit même ; il est écrit en effet : je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées (Matthieu 26,31 et Marc 14,27, citation approximative de Zacharie 13,7 : épée, éveille-toi contre mon pasteur et contre l'homme qui m'est proche, oracle du Seigneur Sabaot ; frappe le pasteur, que soient dispersées les brebis).
Jésus sait que se prépare contre lui le glaive, la force brutale et la mort ; il sait que ses apôtres seront dispersés et que chacun partira de son côté, pleurant son rabbi, Yehoshoua‘ ben Iosseph, la mort dans l’âme.
Or, ces pensées du Messie souffrant sont évoquées dans un texte du Talmud extrêmement surprenant : ils trouvèrent un texte écrit en vers et le déplièrent : « Le pays célébrera le deuil, chaque clan séparément » (Zacharie 12,12). Quelle signification faut-il donner à ce deuil ? Rabbi Dosa et les Rabbanan disputent de cette question ; l’un penche pour le Messie, le fils de Joseph, qui fut mis à mort, et l’autre pour les mauvais instincts, qui furent mis à mort. Celui qui a raison est évidemment celui qui penche pour le Messie, le fils de Joseph, qui fut mis à mort, car il est écrit : « Alors ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé. Ils le pleureront amèrement, comme on pleure un premier-né » (Zacharie 12,10). En effet, comment pleurer sur ce qui est dit de l’instinct mauvais, qui fut mis à mort ? Ne faudrait-il pas, au contraire, préparer une fête au lieu de se lamenter ?
Or, selon la tradition juive, doivent venir un Messie roi puissant (ben David ) et un Messie serviteur souffrant (ben Yosseph). Le nom de ce dernier et le texte ci-dessus sont si frappants qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’il pourrait s’agir d’un emprunt au christianisme… Mais il s’agit certainement d’un autre Joseph…
 
Jésus savait-il qu’il était le Messie ? Peut-être. Mais ce dont il était sûr, dans la situation qui était devenue la sienne, c’était d’être destiné à être mis à mort ; et c’est dans cet état d’esprit qu’il entra dans le cérémonial du Seder, avec ses apôtres.
 
 

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Les trois matsot
 
Elles composent l’élément central du seder ; matsot est le pluriel de matsah, qui signifie azyme.
 
Cf. Exode 12,8 : cette nuit-là, on mangera la chair rôtie au feu ; on la mangera avec des azymes et des herbes amères. On les appelle aussi Pain de misère, léchem ‘oniy, à cause des paroles qu’avait dites le Seigneur en Égypte : tu ne mangeras pas, avec la victime, de pain fermenté ; pendant sept jours tu mangeras avec elle des azymes – un pain de misère – car c'est en toute hâte que tu as quitté le pays d'Égypte : ainsi tu te souviendras, tous les jours de ta vie, du jour où tu sortis du pays d'Égypte (Deutéronome 16,3).
 
Les jours de fête ordinaire, on utilise deux pains pour rappeler la double part de manne ramassée les veilles de shabbat ; mais pour le seder, il faut une troisième matsah intermédiaire, que l'on coupe en deux parts inégales lorsqu'on évoque la séparation des eaux de la mer des Roseaux. Une part de cette matsah – la grande – est cachée pour servir d'aphikoman, à la fin du repas, et l'autre partie – la petite – reste entre les deux autres matsot. On reviendra longuement sur cet aphikoman.
 
Les trois matsot rappellent les trois mesures de farine offertes par Abraham aux trois hommes venus lui rendre visite.
Ces hommes seraient des anges envoyés par Dieu au chêne de Mambré pour annoncer à Abraham sa future paternité : Abraham se hâta vers la tente auprès de Sarah et dit : prends vite trois boisseaux de farine, de fleur de farine, pétris et fais des galettes. (Genèse 18,6) Selon la tradition juive, cette visite eut lieu la veille de la Pâque, qui pourtant intervint plusieurs siècles plus tard… Ainsi est la tradition juive !
 
Les trois matsot sont aussi le symbole de la triple sainteté de Dieu : qadosh, qadosh, qadosh ! et des trois patriarches : Abraham, Isaac et Jacob.
On gardera en mémoire que la matsah du milieu est celle d’Isaac.
 
Les autres mets du repas du Seder
 
Le maror (racine mar, amer ) : les herbes amères.
 
La Torah fait obligation de consommer des herbes amères pendant le repas du Seder, en souvenir de l’amertume dans le désert (cf. Exode 15,23 : mais quand ils arrivèrent à Marah ils ne purent boire l'eau de Marah, car elle était amère, c'est pourquoi on a appelé [ce lieu] Marah.).
Déjà à l'époque talmudique, on mangeait de la laitue en guise de maror, sans doute parce que Dieu a épargné les hébreux en Égypte (en hébreu talmudique, la laitue est c hasa’ ; sa racine verbale est chas, épargner) ou parce que son goût est d’abord doux avant de devenir amer, si on la mâche longuement, comme le comportement des égyptiens envers les hébreux : ils les reçurent d’abord avec douceur, puis en firent des esclaves (mais nos laitues d’hypermarché nous ont fait oublier depuis longtemps qu’elles sont censées être amères !).
La plupart du temps le plateau contient des herbes amères (endive, par exemple) et de la laitue (sous le nom de chazêret).
 
Le charosset (racine chéresh, morceau d’argile. Prononcer rarosseth)).
 
Le charosset doit son nom aux briques que les hébreux devaient fabriquer pour construire les villes des égyptiens, selon le Talmud de Jérusalem. Les ingrédients qui le composent sont choisis d'après des versets du Cantique des Cantiques (Cantique 6,11 ; 4,3 ; 11,13 ; 7,8 ; 8,5) :
-    noix : je suis descendu dans le verger du noyer
-    grenades : ta tempe est comme une tranche de grenade
-    figues : le figuier embaume par ses jeunes pousses
-    dattes : je me suis dit : je monterai au palmier
-    pomme : sous le pommier je t'ai réveillée
On ajoute des épices, qui rappellent la paille servant à fabriquer les briques et du vin rouge, en souvenir de la première des dix plaies d’Égypte, le sang.
 
Le zeroa‘ et la beitsah : l’épaule et l’œuf.
 
Zeroa‘ signifie épaule, bras, mais aussi force, violence ; de nos jours, on parle plutôt d’un os quelconque (cf. Deutéronome 18,3 : on donnera au prêtre l'épaule du bétail sacrifié) ; beitsah est l’œuf.
 
Le zeroa‘ est un souvenir du sacrifice de Pâque (cf. Exode 12,8 : on mangera la chair [de l’agneau] rôtie au feu. La valeur de zeroa‘ est 43, nombre de basar, la chair, dont la racine signifie annoncer une bonne nouvelle qui peut être : ceci est ma chair livrée pour vous…) ou du bras étendu de Dieu (cf. Exode 6,6 : je vous délivrerai de leur servitude et je vous rachèterai à bras étendu).
La beitsah rappelle le sacrifice habituel fait au Temple à l'occasion de chaque fête de pèlerinage (la haguiga). L'œuf est le symbole de la vie et de la mort. Il représente un cycle par sa forme ; la vie en est le début et la mort la fin. À Pessah on trempe l’œuf dans l'eau salée en souvenir des larmes versées à la suite de la perte d’indépendance des juifs.
 
Une tradition nord-africaine dit que le zeroa‘ et la beitsah rappellent les deux guides du peuple hébreu dans sa libération : Moïse et Aaron.
 
Le karpass (signifie de couleur blanche et verte en hébreu biblique, céleri, persil en hébreu talmudique).
C’est un légume (du céleri, du persil, un oignon cru ou une pomme de terre cuite) qu’on trempe dans l’eau salée. Le Premier Testament  ne connaît pas le céleri ! En revanche, il connaît betsalyim, les oignons. Cf. Nombres 11,5 : Ah ! quel souvenir le poisson que nous mangions pour rien en Égypte, les concombres, les melons, les laitues, les oignons et l'ail !
Il est important de remarquer que l’agneau pascal est pratiquement absent du seder – le zeroa‘ pouvant même être un cou de poulet ! – ce qui confirme le déplacement déjà évoqué du symbole de la Pâque vers la traversée de la mer des Roseaux.


A SUIVRE, avec le déroulement du Seder...

René Guyon

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