Féminisme et Néo-Féminisme : une réponse à l'article de Christiane Giraud-Barra

Publié le par Garrigues et Sentiers

Une de nos fidèles internautes nous a adressé en commentaire de l’article de Christiane Giraud-Barra Féminisme et Néo-Féminisme le texte d’une critique de cet article publié sur le blog Féministes et croyantes, oui !

Pensant que sa longueur pourrait décourager la lecture de ce commentaire, nous avons pris le parti de la publier sous forme d’article. Cela ne peut que vous inviter, amis internautes, à prendre part vous aussi au débat ouvert par notre publication.

G & S

Est paru récemment sur un site chrétien de réflexion, une contribution qui interpelle. L’article est intitulé « Féminisme et Néo-Féminisme »

Précisons en préambule que le « néo-féminisme » est une invention pure, et ne recouvre aucune réalité tangible. Aucun mouvement ne s’est jamais désigné ainsi, c’est un terme péjoratif fréquemment employé par des détracteurs du féminisme.

Ignorance ou maladresse ?  Écrit par une femme qui se dit engagée, l’article cumule tous les poncifs diffusés par ceux et celles qui tentent de décrédibiliser les luttes des féministes contemporaines. On y retrouve la rhétorique « anti-victimaire » chère aux masculinistes : faire semblant de croire que les mouvements et associations de lutte contre les violences faites aux femmes, en particulier conjugales, ont assigné aux femmes un statut « essentiel » d’éternelles victimes, tandis que les hommes seraient perçus en agresseurs/prédateurs quasi biologiques…

Aucun groupe féministe, aucune autrice ou théoricienne féministe n’a jamais prétendu cela. Les rhétoriciens anti victimaires seraient bien en peine de citer leurs sources, elles n’existent que dans leur imagination. Il est évident que les femmes sont victimes à un moment donné de leur histoire, et que le sujet c’est qu’on ne les entend pas et qu’on ne les croit pas. Quant aux hommes, si 96% des agresseurs dans les violences conjugales sont des hommes, il va de soi que cela ne signifie pas que 96% des hommes soient des agresseurs ! Plusieurs psychologues et sociologues hommes, en France comme à l’étranger, sont d’ailleurs les alliés des féministes pour mener des recherches sur les violences de genre. (1)

Les mouvements féministes s’appuient d’abord sur des chiffres.

Le groupe « Féminicides par compagnons et ex » recense mois après mois depuis plusieurs années les féminicides dans le cadre conjugal en France (113 en 2021), leurs circonstances, l’identité et la situation familiale des victimes. Il en ressort qu’il n’existe aucun profil type de victime, ni classe sociale, ni âge (la dernière avait 87 ans !) ni profession. Mais il est clair qu’une majorité d’hommes pensent encore que les femmes leur appartiennent, et qu’ils ont sur elles droit de vie et de mort, ainsi que sur les enfants, souvent.

D’autres mouvements enquêtent sur l’accueil des femmes qui veulent porter plainte dans un commissariat ou une gendarmerie. 68% sont mécontentes, et estiment avoir été mal reçues et peu écoutées. 26% déplorent une empathie des fonctionnaires, non envers elles, mais envers le mis en cause !! Rappelons qu’est auditionné en ce moment le policier qui n’avait ni traité ni transmis la plainte de Chahinez Daoud, tuée et immolée par le feu par son ex-mari en pleine rue à Mérignac : le policier était lui-même sous le coup d’une inculpation pour violences conjugales… Rappelons aussi que 60% des femmes tuées avaient déjà franchi la porte d’un commissariat.

D’autres mouvements enfin, observent et suivent le traitement socio-judiciaire des plaintes pour violences conjugales : classements sans suite, rappels à la loi, condamnations avec ou sans sursis. Les condamnations sont longues à être prononcées, l’agresseur reste en général libre, et peut continuer d’exercer des pressions ou violences. Et les peines ne sont guère proportionnelles aux dommages subis. Par ailleurs dans plusieurs cas (celui de Ch.Daoud, par exemple) le mari violent sortait de prison pour violences conjugales antérieures, et sa conjointe n’avait ni été prévenue de sa sortie, ni protégée.

Donc, il ne suffit pas, loin de là, de « franchir la porte et porter plainte ».

L’article, qui semble réfuter la notion d’emprise (concept largement étudié par les sciences humaines) certes insuffisante, paraît ignorer aussi le climat de terreur instauré progressivement par l’agresseur, qui rend les départs si difficiles : il faut en moyenne 4 à 5 tentatives à une femme avant un départ définitif. Cela commence par une dévalorisation systématique, un contrôle accru des activités et fréquentations ; puis des explosions de colère motivés par une broutille (d’où les titres racoleurs de certaine presse : « il l’assomme pour trop de grumeaux dans la soupe ») et enfin des coups et insultes de plus en plus violents.

Les formations en direction des travailleurs sociaux, des policiers et magistrats volontaires (elles devraient être obligatoires) décrivent parfaitement le cycle, la « roue » de la violence : période de tension grandissante où la femme tente de modifier son comportement pour apaiser son partenaire, explosion de la violence à l’occasion d’une frustration ; excuses, promesses de changement et réconciliation, qui laissent à la femme l’espoir que la situation peut s’arranger, et est un frein puissant au départ, surtout s’il y a des enfants. Puis le cycle recommence et la violence augmente, jusqu’à faire courir à la femme un risque vital. Il ne s’agit en aucune manière de « conflits » mais d’un processus répertorié d’escalade de la violence.

Les violences subies par les femmes sont multiformes : psychologiques (isolement, chantages menaces) économiques (entrave à l’activité professionnelle, confiscation de l’argent du ménage, vol de biens personnels) et il faut un courage extraordinaire pour en sortir.

Ce courage, les femmes l’ont. Elles se défendent. Elles résistent. Elles cherchent de l’aide. Et elles partent, parfois sans rien que leur sac à main, avec leurs enfants.

Partir où ? les foyers d’urgence sont insuffisants, et les parents, premiers refuges des victimes, deviennent souvent la cible de l’agresseur. Dans plusieurs affaires de féminicide, les parents, les frères et sœurs, ont été blessés, parfois tués, avec la conjointe. Car la période la plus dangereuse pour les femmes est celle de la séparation. Plus de la moitié des féminicides sont commis lorsque la femme annonce sa volonté de séparation, qu’elle organise son déménagement, ou qu’elle est déjà partie.

Les « violences post séparation » ont été largement évoquées au cours du Grenelle des Violences conjugales en 2020 : le continuum des violences persiste : procédures, intimidations, menaces de mort, instrumentalisation des enfants (tentatives d’enlèvement, demandes de garde exclusive) pressions sur l’entourage. C’est insupportable. Céline Piquet, réfugiée dans sa famille, avait déposé 22 plaintes classées sans suite avant d’être tuée par son ex-mari. Son père de 80 ans avait été en garde à vue pour avoir trop insisté pour déposer plainte sur les menaces de son gendre…

Les violences conjugales sont une arme de destruction massive des familles ; depuis les enfants–témoins, qui, comme l’a précisé le juge Durand (2) vivent l’équivalent d’une zone de guerre, jusqu’à tous les proches et les soutiens de la victime. C’est la surdité des pouvoirs publics à l’ampleur du désastre que les féministes dénoncent sans relâche. La réalité montrée inlassablement par les mouvements féministes, accusés par leurs détracteurs d’« essentialiser » un statut de victime, est un véritable cauchemar, dont nous aimerions bien que notre société sorte.

Et oui, la force et le courage de ces femmes, et de celles et ceux qui leur viennent en aide, doivent être honorés. On rend hommage aux victimes du terrorisme, des catastrophes naturelles, on le doit aussi aux victimes du terrorisme patriarcal, n’en déplaise à l’autrice de cet article.

Une fois de plus, des prises de position maladroites et mal documentées démontrent que de nombreux catholiques se croient compétents à parler de sujets de société qu’ils ne maîtrisent pas, et sur lesquels ils ne cherchent pas toujours à se renseigner valablement, estimant peut-être que leur foi peut tenir lieu de savoir ; position dangereuse s’il en est….

Michelle C. Drouault

(1) Pierre Prigent, Patric Jean, Martin Dufresne, pour ne citer qu’eux…

(2) Le juge Durand, juge des Enfants, est le président de la commission CIIVISE d’enquête sur l’inceste.

Source : http://christine-amina-esther-andco.eklablog.com

Publié dans Réflexions en chemin

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