Noël, squatté ou squatteur ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

De la foi d’un chrétien les mystères terribles

D’ornements égayés ne sont point susceptibles

Les vers de Boileau nous en avertissent sévèrement : les débordements consuméristes dont la fête de Noël sont l’occasion dans les pays occidentaux ont tout pour choquer le chrétien sincère. L’article d’Albert Olivier, Esprit de Noël, es-tu là ?, paru l’an dernier dans notre blog l’exprime avec une parfaite pertinence. Les présentes lignes n’ont pas pour but de contester son irrécusable opportunité, mais de chercher quelque chose du verre à moitié plein dans ce chaos immaîtrisable.

C’est banal de le rappeler : dans l’histoire de nos civilisations, le passage de l’automne à l’hiver, structuré par la date du solstice, a donné lieu depuis longtemps à toute une série de rituels et de festivités entre la Toussaint et le Carnaval. Les spécialistes y voient la volonté de conjurer les puissances infernales liées au monde des morts, de détruire les marques du dépérissement de l’année en sénescence pour purifier la nature en accompagnant la victoire incertaine du soleil sur son apparent déclin, et le renouveau de la profusion vitale si indispensable à la subsistance. Dans ces rituels se mêlent transgressions, renversements de l’ordre, rites de fécondité, purifications, rituels agraires propitiatoires…

Émiettés et déstructurés, ils persistent néanmoins avec obstination dans le monde christianisé et déchristianisé : Halloween, blé de la Sainte-Barbe, facéties hispano-américaines des Innocents, cadeaux de Noël ou de l’Épiphanie avec leurs mythologiques distributeurs, arbres de Noël parés de lumineuses fanfreluches, désignation burlesque d’un roi, comme celui « de la Petoué », nom occitan du chardonneret qu’on lâchait dans les églises pour couronner celui qui l’attraperait dans un scandaleux charivari où Rabelais a vu la cour du roi Pétaud ; purification de la Vierge avec renouvellement des foyers et lumières à la Chandeleur, brûlement des vieux Rameaux aux Cendres, danses scabreuses des Boufets ou des Fieloués en pays d’oc, sacrifice du Caramentrant : même si certaines dépérissent dans un folklore en régression, la liste en reste impressionnante.

La fête romaine des Saturnales, qui occupe le milieu de décembre, en concentrait de nombreux éléments : référence à la germination dans le rattachement (abusif) du nom du dieu Saturne à la racine signifiant « semer », inversion des hiérarchies sociales, transgressions du sacré mais vite remises dans l’ordre avec un arrière-fond où plane le souvenir du sacrifice humain lié à la royauté factice, profusion de dépenses, cadeaux, divers dont certains symboliques comme les figurines d’argile des sigillaria si proches de nos santons, ou des oscilla, petits visages qui « oscillaient » suspendus dans les arbres  fruitiers pour inquiéter les oiseaux friands. L’institution de la fête du Sol Invictus le 25 décembre, à partir de l’empereur Aurélien, conclut cette période par l’anniversaire du Soleil Invaincu, son natalis dies qui porte jusque dans son vocable l’origine de Noël.

On le sait, ce n’est qu’au milieu du IV° siècle qu’est attesté le choix du 25 décembre comme date où sera désormais fêtée la naissance de Jésus. Cette décision dépourvue de toute caution biographique ne peut procéder que de la volonté d’absorber la charge émotionnelle de cette période follement festive pour la mettre au service de la nouvelle foi tout en lui imposant sa marque.

La nativité a beau faire partie des mystères joyeux, notre foi a beau s’être enracinée autour du rite d’un repas partagé et arrosé, elle y côtoie la tragédie depuis la Cène. La porte étroite et le chemin d’épines conduisant le petit nombre des élus vers la béatitude n’incitent pas à la rigolade qui mènera la masse sourde des autres appelés dans les fournaises de Satan. C’est donc un hybride instable et conflictuel qui résulte de cette greffe, et chaque polarité va constamment risquer de submerger l’autre.

Prêchant à Marseille en 1602, le Père Coton, confesseur d’Henri IV à qui il avait conseillé le juron jarnicoton pour éviter l’offense à la divinité, fulminait contre « les pastorales et les bacchanales de la Noël », mettant ainsi dans le même sac les pieux mystères et les débordements festifs, car le théâtre, même sacré, a toujours senti le soufre. Dans la célébrissime Pastorale Maurel, où le seul rôle féminin de l’acariâtre Margarido n’avait pas de mal à être tenu par un homme, le scandale du travestissement était préféré à celui de voir une personne du sexe sur les planches ; et son texte est précédé de cette admonition : « Il est défendu d’y ajouter des airs modernes… qui feraient de cette œuvre traditionnelle et de haute valeur morale une sorte de revue ». Vaine menace : les scènes les plus attendues y sont dignes de la commedia dell’arte, et les édifiantes bondieuseries qu’y ont plaquées les censeurs cléricaux sont si décalées qu’elles s’y néantisent toutes seules. Pourtant qui peut dire qu’il n’y passe pas un élan de sincère fraternité à travers le spectacle de ces humbles humains si peu exemplaires, craintifs, gourmands et ivrognes, mais envahis par l’appel de l’événement inouï qui les a voulus pour premiers témoins, si loin de l’impériale Rome, dans l’absolue banalité d’une pauvre nuit d’hiver à Bethléem ?

Noël, squatté ou squatteur ?

Ne doit-on voir qu’égoïsme, gloutonnerie, appétit débridé de jouissance frénétique, dans ces foules qui se pressent aux temples désolants de la consommation, dans ces temps même où Morbus cueille sa macabre moisson ? Devant ces profuses lumières, ces décorations tapageuses, ce kitsch surabondant, pouvons-nous fendre nos armures de dédaigneuse distance pour communier avec ce qu’ils ont pour séduire nos semblables moins prévenus par le systématisme de la posture critique ? Pouvons-nous y discerner ce qu’ils y éprouvent de générosité, du désir de procurer du plaisir et de la joie à ses proches et souvent au-delà, d’abandon aux naïvetés et à la simplicité de l’enfance ? Ces excès où on avale sans souci du lendemain les provisions accumulées, aussi bohème que les oiseaux du ciel ou les lys des champs, nous éloignent des prévoyances qui règnent dans les sages terres cadastrées du jeune homme riche où le lait et le miel peuvent couler en sérénité, pour nous pousser vers le nomadisme de ceux qui n’ont pas où reposer leur tête. Là on brise sans remords le col du coûteux vase de parfum au grand scandale des Judas, pour en inonder les pieds de celui qu’on aime en les essuyant de ses cheveux. Y sommes-nous si loin de l’Évangile ?

Alain Barthélemy-Vigouroux

Publié dans Réflexions en chemin

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M
Un texte qui nous remet en place..."Nous", nous pensons ne pas entrer dans ce consumérisme, "Nous", nous sommes lucides et détachés, attentifs à fêter l'Incarnation de façon digne..."Mon Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, etc." (Lc 18, 11 sq). Mais rappeler que ceux qui courent les magasins ont aussi des raisons valables de le faire, avec le désir de donner aux autres, donc d'entrer aussi dans cet Amour annoncé. Voir le positif vécu par nos contemporains...
Et puis quelque regret: ne pas avoir moi-même une telle plume pour exprimer mes idées, dans un style léger pour dire des choses essentielles! Bonheur de lire un tel texte.
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