Politique et religion. Laïcité

Publié le par Garrigues et Sentiers

De nombreuses questions d’actualité plus ou moins dramatiques concernent la laïcité ou plus généralement les relations religion-politique. En vrac : le procès des djihadistes du 13 novembre 2015 au Bataclan ; la candidature probable de Zemmour, lui qui a été condamné pour racisme antimusulman et qui est l’allié objectif des islamistes pour mettre le feu au pays (1) ; le retour des talibans au pouvoir en Afghanistan qui interdit aux jeunes femmes d’aller à l’école ; l’anniversaire de l’assassinat de Samuel Paty ; le rapport de la commission Sauvé sur la pédophilie dans l’Eglise catholique ; le livre d’Abdennour Bidar qui vient de paraître, Génie de la France – Le vrai sens de la laïcité, etc… 

À propos du rapport de la commission Sauvé, le billet « La messe est dite » de Sophia Aram à France Inter du 5 octobre est à réécouter. L’humoriste notait que l’Église catholique n’était pas avare de conseils sur la famille, sur la façon de faire des enfants, sur ce qu’elle considère comme des relations contre-nature, mais qu’elle avait contribué à dissimuler des crimes pédophiles, compte tenu d’une organisation dédiée au pouvoir du clergé. Sophia Aram pensait que si l’Église catholique considérait vraiment que les lois de Dieu sont supérieures à celles de la République, l’une des solutions serait de dissoudre l’Église comme organisation criminelle et séparatiste. Elle concluait qu’après le rapport de la commission Sauvé, il n’était plus possible de noyer tout cela dans la prière, les pleurs et le vin de messe.  

L’anniversaire de l’assassinat de S. Paty a été l’occasion pour les enseignants d’aborder la question de la laïcité et, pour nous tous, de prendre conscience qu’un certain nombre d’enseignants se censurent parce qu’ils subissent la pression de l’islamisme dont les dangers sont évidents. Dans l’article de l’eccap « Menace de l’islamisme », nous analysons deux livres qui montrent les risques de l’islamisme et ses progrès dans un certain nombre de quartiers. Il ne peut pas être question de sous-estimer cette question. Mais encore faut-il trouver les bons moyens de lutter contre l’islamisme. 

Le saut périlleux de Michel Blanquer 

Pour éviter que les enseignants ne se censurent par crainte d’affronter de jeunes musulmans qui interprètent mal la laïcité en pensant qu’elle est anti-religion, il est essentiel de mieux les aider et de leur donner les moyens d’échanger avec leurs élèves. Mais la politique menée par notre ministre de l’éducation nationale semble inappropriée quand il lie défense de la laïcité et dénonciation du courant « woke », en faisant « un saut périlleux » (2). Pour les Américains, « woke » signifie « éveillé », celui qui est prêt à lutter contre les discriminations qui concernent la couleur de la peau, l’orientation sexuelle ou la religion. Diaboliser, comme le fait Jean-Michel Blanquer, les militants et intellectuels qui luttent contre ces discriminations et lancer son « Laboratoire de la République » à l’occasion de l’anniversaire de l’assassinat de Samuel Paty est mal venu. C’était un moment de recueillement à respecter sans le mêler à une initiative partisane. 

À propos de la campagne de communication sur la laïcité lancée à la rentrée scolaire par le ministre de l’Éducation Nationale, voici ce qu’écrit Télérama : « Jean-Michel Blanquer avait déjà obtenu, en mai dernier, aux côtés notamment de Marlène Schiappa (ministre déléguée chargée de la Citoyenneté), la disparition du très pédagogue Observatoire de la laïcité, commission indépendante créée en 2007 et accusée régulièrement de laxisme envers l’islamisme. Avec cette campagne douteuse, il ajoute aujourd’hui du trouble au lieu d’apporter des éclaircissements. Pas de quoi rassurer, surtout si la formation systématique des enseignants annoncée – et bienvenue – repose sur ce salmigondis, au mieux maladroit et incompréhensible, au pire stigmatisant et contre-productif » (3).

Enseigner les religions à l’école 

 Récemment Télérama relatait dans un article « Enseigner les religions à l’école, c’est laïque » (4) une réalisation intitulée Kaléidoscope, qui concerne des classes de cinquième de plusieurs établissements de la Côte d’Or. C’est le professeur d’histoire-géo et d’enseignement moral et civique (EMC), Mme Lévêque, qui en a eu l’idée. « Une fois par mois, des collégiens d’univers différents se rencontrent. Pour prendre conscience de ce qu’ils ont en commun, l’objectif est de permettre à ces élèves âgés de 12-13 ans, qui grandissent dans des environnements différents, de se rencontrer. Leur donner, au rythme d’une journée par mois consacrée à des entretiens, des conférences ou des ateliers, l’occasion de se mélanger tout au long de l’année. Afin de former un kaléidoscope humain et de réfléchir ensemble à la notion de laïcité – garante des valeurs républicaines. Le fait religieux ? L’expression désigne les faits historiques et civilisationnels relatifs aux religions, qu’il s’agit d’appréhender en tant que phénomènes socioculturels. L’approche est donc scientifique et non pas confessionnelle. » Cette vision transversale et globale permet seule de comprendre à quel point les religions – en particulier les trois grands monothéismes – sont liées, rappelle Solenne Lévêque. Les élèves, qu’ils soient agnostiques, croyants ou athées… sont imprégnés de préjugés. Pour déconstruire leurs idées reçues, il faut commencer par déstabiliser leurs clichés inter quartiers ».

Isabelle Saint-Martin, ex-directrice de l’Institut d’étude des religions et de la laïcité (Irel), à Paris, venue à Dijon pour aborder ces questions dit : « Il est faux de croire qu’un tel enseignement est une entorse à la laïcité. Au contraire, une approche contextualisée et distanciée des faits religieux est en soi une démarche laïque… L’absence d’un tel enseignement est propice aux peurs et aux séparatismes. En aidant à comprendre la diversité des représentations du monde, il peut au contraire contribuer à des liens sociaux plus respectueux et pacifiés ».

Laïcité et spiritualité 

 On trouvera dans l’eccap plusieurs articles qui donnent le recul voulu à cette réalisation remarquable en Côte d’Or. Qu’il s’agisse de l’article « Originalité de la laïcité française selon R. Debray » ou de « Pour une laïcité qui entretienne la confrontation entre des convictions diverses  » selon P.Ricœur ou encore les articles « Mystique et politique » ou « Laïcité selon Bentolila  ». Un chapitre du livre d’A. Bentolila était intitulé « L'école doit réconcilier laïcité et spiritualité » C’est bien l’ambition du livre récemment paru d’Abdenour Bidar (5). Dans la conclusion, on trouve ceci : « Certains, à n’en pas douter, s’étonneront qu’un musulman ait ainsi osé s’emparer de ce thème prodigieux du « génie de la France. D’autres, à n’en pas douter non plus, s’émouvront que je livre de ce génie une vision aussi spirituelle, aussi inséparablement mystique et politique…Et surtout, quel comble, en centrant cette mystique sur la laïcité ! » Aux objections qui ne manqueront pas, Abdennour Bidar répond ce que répondait jadis François Mauriac : « Je suis engagé dans ces problèmes d’en bas, pour des raisons d’en haut ». 

Guy Roustang

(1) Article de Frédéric Salat-Baroux in Le Monde des 17-18 octobre 2021, p. 27.

(2) Voir l’article « De Samuel Paty au « wokisme » le saut périlleux de Blanquer » in Le Monde du 22 octobre p. 32. L’autrice de cet article écrit aussi : « En arrière-plan flottent les pires excès d’une cancel culture qui va jusqu’à pousser des écoles de l’Ontario à brûler des exemplaires d’Astérix et les Indiens…Cette cancel culture ne s’embarrasse pas de nuances, mais semble autoriser en retour, la diabolisation de militants et intellectuels qui cherchent à faire disparaître les discriminations envers les minorités ». 

(3) Télérama, 27 août 2021. Voir aussi une tribune du journal Le Monde, du 8 avril 2021, dans laquelle 119 universitaires avaient mis en garde contre les menaces qui pesaient sur l’Observatoire de la laïcité et contre la tentation de faire de la laïcité « un outil répressif, de contrôle et d’interdiction, en contradiction totale avec la loi de 1905 ». 

(4) Télérama, 15 octobre 2021.

(5) Abdennour Bidar, Génie de la France. Le véritable sens de la laïcité, Albin Michel, 2021. Voir dans l’eccap et dans notre blog le billet de Bernard Ginisty du 19 octobre qui présente ce livre. 

Source https://eccap.fr/article/politique-et-religion-laicite/617fe7533e768f0016a58a8f

 

Publié dans Réflexions en chemin

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V
«Les élèves, qu’ils soient agnostiques, croyants ou athées… sont imprégnés de préjugés. Pour déconstruire leurs idées reçues, il faut commencer par déstabiliser leurs clichés inter quartiers».

J'interviens pour dire mon indignation et mon profond dégoût devant ce type de propos, caricaturalement politiquement correct. Les élèves NE SONT PAS agnostiques, croyants ou athées. Ce ne sont QUE des enfants. S'ils se disent agnostiques, croyants ou athées (un enfant se dira chrétien, agnostique j’en doute fort, athée jamais, ces deux derniers termes sentant trop l’adulte à plein nez), pourquoi ne pas parler PRÉCISÉMENT SUR CE SUJET-LÀ de leurs «préjugés», de «déconstruire leurs idées reçues» et de «déstabiliser leurs clichés»? Parce que, sur ce sujet-là, les enfants sont EUX, libres de toute influence? C'est proprement écœurant, parce que tellement stupide que ça ne peut être soutenu que par mauvaise foi. Chacun sait parfaitement qu'à cet âge-là l'enfant ne fait que répéter ce que lui inculquent les adultes qui lui sont le plus proches, c'est-à-dire surtout ses parents. À cet âge-là, je me disais chrétien (un prêtre qui m’avait fait le catéchisme avait dit à ma mère que je deviendrais moi-même prêtre!). Les enfants sont les otages rêvés : toutes les Églises l’ont bien compris. Je ne sais plus quel pape (au XIXe siècle je crois) s’indignait, devant la montée de l’athéisme, qu’on ose toucher à la conscience d’un enfant. Il devait ignorer la parabole de la paille et de la poutre.

Armand Vulliet
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C
A l'automne 2014 l'Evêque de Marseille me recrute pour participer à un groupe de réflexion sur la violence dans les quartiers, je participe et lorsque vient mon tour vers le mois de Décembre je fais part de mon inquiétude sur la montée des islamistes dans mon quartier : je donne des témoignages concrets, les miens et celui de ma consoeur médecin scolaire dans le 14. Dans le groupe il y a une jeune sociologue d'origine algérienne pour qui le seul problème qui existe ce sont les crimes racistes (!) et des femmes qui viennent d'une association familiale des Flamants cité que je connaissais très bien. Elles protestent m'accusent de racisme anti-musulman etc..etc..
Je tiens bon avec toujours des exemples tirés de mes visites au domicile ou de mes consultations. L'argumentation de ces femmes rejoignez les positions de l'observatoire de la laïcité " ne pas dramatiser, tout va bien, évitons le racisme anti-musulman etc.." " je rétorque que nous en avons en face de nous des militants,
avec un projet politique anti républicain", notre groupe continue jusqu'au vacances scolaires, puis en Janvier ce sont les attentats de Charlie Hebdo. Les femmes de la cité des Flamants ne sont jamais revenues au groupe de travail, la jeune sociologue a poursuivi, elle découvrait un monde qu'elle ne soupçonnait pas !
L'Observatoire de la laïcité a passé son temps à dire aux politiques qu'il n'y avait pas de problèmes et l'Education nationale a mis des années à ouvrir les yeux. Je crois que tous il participait à ce qu'une de mes amies enseignantes définit comme "l'illusion pédagogique". Nous sommes tous gens de bonne compagnie, nous allons nous mettre autour d'une table et débattre des problèmes sauf que sur certains sujets ce sont des militants armés !!
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V
Merci. Cela fait plaisir de lire un article contre l’islamisme qui ne vienne pas d’extrême droite. Mais seriez-vous prête à dire que les islamistes sont les véritables musulmans, ceux que le Coran appelle les «Véridiques» (innombrables occurrences), qui «combattent dans le sentier d’Allah: ils tuent et sont tués» (sourate 9, verset 111)? Le mot «islamisme» dans le sens de «terrorisme musulman» est une création contemporaine des médias (après la chute du Shah). Il n’a jamais eu ce sens avant et était tout simplement synonyme d’islam (voir encore en dernier lieu, par exemple, le Trésor de la langue française).