Commémoration du 11 Novembre : l’amour en temps d’Apocalypse

Publié le par Garrigues et Sentiers

Commémoration du 11 Novembre : l’amour en temps d’Apocalypse

En cette commémoration du 11 Novembre, je ne vais pas parler des horreurs de la première guerre mondiale mais vous parler d’amour !

Comment deux jeunes gens qui s’aiment échangent par la voie postale, pour se dire « Je t’aime, je pense à toi, reviens-moi, je t’attends… » Sur le support de cartes postales quelques mots griffonnés pour exprimer les sentiments amoureux, la souffrance de la séparation et l’espoir de l’attente (1).

Nos héros sont deux jeunes gens nés à la Belle-de-Mai à Marseille, tous deux issus de l’immigration piémontaise en provenance de la province de Cunéo àla  fin du XIXsiècle. Elle s’appelle Blanche, il s’appelle Louis. Au moment de la déclaration de la guerre il a 20 ans, elle en a 17. Ils sont tous deux un exemple d’intégration à la nation française, ils sont devenus français, et leur engagement dans cette guerre sur le front français ne leur pose pas de problèmes. « La nation qui m’a accueilli est en danger, je pars ! » Lui est mobilisé dès 1916, elle vit à l’arrière à Marseille où elle l’attend en exerçant son travail d’employée de maison.

De 1916 à 1919 (Louis sera démobilisé en septembre 1919), il participera aux grandes batailles de cette guerre sur le sol national : la bataille de la Somme, Verdun, les Éparges… Ce n’est ni un « planqué » ni un déserteur : même obsédé par les permissions, il rentre toujours à temps pour monter à l’attaque sous les balles des fusils-mitrailleurs. Face aux baïonnettes ennemies, il est en grand danger de mourir, ou de disparaître, ou d’être blessé.

La mort, elle est omniprésente sur le champ de bataille mais aussi dans les tranchées où le manque d’hygiène, la promiscuité sont à l’origine de graves épidémies de typhoïde, de paratyphoïde. La disparition représente une mort dans la mort, le soldat dont on ne retrouve pas le corps, elle oblige les familles à un processus administratif et juridique pour obtenir la qualification : « mort pour la France » et certifier que le soldat n’a pas déserté. (2)

Louis sera blessé le 16 Juillet 1918 lors de la deuxième bataille de la Marne. Pour cette seule journée dans le secteur où il participe avec son régiment à contenir une offensive allemande. Il y aura 24 tués, 277 blessés et 75 disparus. Après sa blessure Louis sera hospitalisé et soigné. A l’hôpital, il apprendra la signature de l’armistice, mais il lui faudra attendre pour être démobilisé le 11 Septembre 2019.

Revenons sur ces échanges amoureux, via les cartes postales pour méditer sur l’importance que pouvait bien avoir pour Louis, quand il recevait dans les tranchées, au moment de la distribution du courrier, quelques mots tendres témoignage immédiat de l’amour de sa fiancée.

À un moment dans une de ces cartes Louis écrit : « À quoi je rêve dans les tranchées, oui ma chérie, il me semble toujours que je te vois et il me semble que c’est toi qui me préserve des balles.. », il dit vrai.  Ils ont eu cette chance de survivre à cette guerre, et de pouvoir réaliser leur projet d’union, mais les mots d’amour n’y sont pour rien, combien en ont reçus et sont morts malgré tout ? Ils ont permis à Louis, matricule 1868, durant toute cette période d’anéantissement, d’être connu, reconnu comme une personne, une personne unique. Le fait d’être aimé, de partager une intimité confirme Louis dans son identité existentielle : si au combat il est un matricule, un individu comme des milliers d’autres en menace constante d’être anéanti, les messages amoureux le sauvent de la déshumanisation. Ils lui permettent de surmonter les traumatismes psychiques, de ne pas sombrer dans le désespoir ou la folie. L’amour de Blanche, leur amour réciproque toujours là, toujours exprimé, est un fétu de paille dans la tourmente, mais si ténu soit-il il est assez solide pour permettre la traversée de l’enfer et ses conséquences de désintégration de la personnalité.

Les soldats vivent de multiples traumatismes physiques et psychologiques, en menace d’être tués, blessés mais aussi parce qu’eux-même, tuent, blessent, et pas toujours dans les règles de la guerre, il y a des « crimes de guerre » ! Ils transgressent en permanence le « Tu ne tueras point ». Ils voient leurs compagnons d’armes mourir sous leurs yeux ou survivre au prix de mutilations effrayantes. De toute cette expérience, ils en payent le prix par les souffrances psychiques, les syndromes post traumatiques (délires, hallucinations, dépression, avec leurs cortèges de symptômes psycho-somatiques) sur lesquels le mouvement analytique se penchera avec un certain, Sigmund Freud. Les psychanalystes de l’époque poseront des diagnostics comme les « névroses de guerre », ils soigneront en renouvelant les traitements psychiatriques et les prises en charge tout en mettant en lumière les dégâts des traumatismes de guerre sur la vie psychique, affective, sexuelle.

Le « miracle de l’amour » pour Blanche et Louis, c’est d’avoir permis à Louis plus particulièrement de reprendre sa vie civile  normalement. Quel que soit son vécu de la cruauté de la barbarie, il en sort vivant, en possession des ses facultés mentales et même s’il y a sans nul doute du refoulé (son petit-fils dira qu’il ne voulait jamais parler de cette guerre), il revient à la paix et à ses projets immédiats. Blanche et Louis se marient en novembre 1919. Une petite fille naîtra de cette union.

Le partage de leurs expériences de ce temps d’apocalypse les liera à jamais pour les années qui suivent, ils s’aimeront jusqu’à leur mort et même au-delà puisque la mémoire familiale transmettra aux générations suivantes leur tendresse réciproque, leur histoire, leurs mots d’amour et qu’un petit-fils les recueillera pour éditer cet album familial, Cartes à Blanche.

Christiane Giraud-Barra

  1. Guy Piana, Cartes à Blanche, édité par l’auteur. Ancien chef d’établissement, Guy Piana a également éte le maire de Saint-Etienne-les-Orgues (Alpes de Haute-Provence) de 2008 à 2014.
  2. Les enfants des Éparges morts pour la France 1914-1918, brochure de L’Esparge, 2021.

Publié dans Fioretti

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G
Merci pour votre article qui me touche énormément.
Diffuser cette histoire familiale a été pour moi un devoir de transmission avec toutes les réserves de préservation de l'intime, mais avec le sentiment d'un réel hommage à tous ces anonymes de la "grande guerre".
J'ai voulu "Cartes à Blanche" en auto édition ; si des lecteurs veulent se le procurer il suffit de le commander à mon adresse mail :guypiana@orange.fr
Encore grand merci pour votre initiative et votre témoignage."
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