Médias et insécurité

Publié le par Garrigues et Sentiers

Depuis quelque temps les journalistes ainsi que les spécialistes de la presse nous mettent en garde : si les questions migratoires, et donc sécuritaires d’après eux, reviennent à tout instant dans les débats actuels, ce n’est pas la faute des médias. S’ils en parlent, c’est que la question est présente partout dans les inquiétudes des populations. Ce ne sont pas les médias qui inventent que les gens se sentent agressés, constatent un changement inquiétant d’ambiance dans leurs quartiers. Ils ne font que résonner à ce qui est vécu par la population.

Évidemment il y a des différences fondamentales entre les médias journalistiques (presse écrite, parlée, télévisuelle) et les réseaux sociaux dont personne n’est maître. Contentons-nous d’évoquer la position de la presse. Il n’est pas question de la condamner sans nuances, elle fait son travail quand elle rapporte des faits, quand elle les commente, quand elle interviewe des politiques, des sociologues ou d’autres sur le sujet. Cependant elle ne peut pas se dédouaner à si bon compte.

Première remarque : comment se fait-il que dans les villages qui ne voient aucun immigré on vote extrême-droite par peur de l’étranger ? Si dans bien des quartiers périphériques des grandes agglomérations on rencontre des immigrés (première, deuxième, troisième générations) en grand nombre, est-ce toujours et partout la peur au ventre ? Les trois-quarts des Français vivent ailleurs qu’en banlieue des grandes agglomérations, à la campagne ou intra-muros. Rencontrent-ils tellement d’immigrés au point de se sentir envahis ? Il semble bien qu’en l’absence de médias, ils ignoreraient tout de cet « envahissement » et n’en parleraient pas. Donc on ne peut pas dire que les médias ne sont pour rien dans cette peur.

Cependant ils doivent faire leur travail et ne pas cacher les événements, avec comme conséquence naturelle que des personnes complètement extérieures à ces problématiques sont mises au courant et peuvent donc éprouver de l’inquiétude, de l’angoisse.

Mais cela dit on doit aussi se poser la question de la construction du réel par les médias. De façon systémique la presse construit la réalité. La réalité n’est jamais atteignable directement, et de plus elle est infiniment complexe. La presse se présente comme le messager du réel, mais en fait elle choisit ses sujets, ne parler que d’immigration est bien un choix qui tord la réalité, nous vivons aussi d’autre chose. En fait, qu’elle le veuille ou non, elle fabrique le réel qu’elle nous présente. Ce n’est pas une question de personne, de bons ou de mauvais journalistes, c’est le propre même de la presse de créer la scène de son discours. Michel de Certeau écrivait que « le réel raconté dicte interminablement ce qu’il faut croire et ce qu’il faut faire » (1). On produit ainsi des croyants, passifs et donc d’autant plus inquiets. La presse « couvre l’événement » en en faisant une « légende » (mot à mot : ce qu’il faut lire). On nous donne à voir ce qu’il faut croire, et cela n’est pas seulement l’action de la presse, c’est aussi celle de la publicité ou celle des politiques. Michel de Certeau encore : « Aujourd’hui, la fiction prétend présentifier du réel, parler au nom des faits et donc faire prendre pour du référentiel le semblant qu’elle produit ». Ce qu’on voit est identifié à ce que l’on doit croire, comme si le réel nous était donné immédiatement. Autre avatar du système actuel, on ne croit plus quelque chose parce que sa véracité est établie, mais parce que les autres y croient. Exemple du « vu à la télé » de la pub, donc vrai. Le réel devient ce que les autres croient, et on tourne en boucle. D’ailleurs, « grâce » aux réseaux sociaux, on ne croit plus aux journalistes ni aux politiques, mais finalement comme ce qu’ils disent est publié, entendu par des millions de personnes qui sont amenées à y croire, on y croit quand même si cela correspond à un ressenti, lui-même construit par les médias.

Alors oui, les médias ont une grande responsabilité dans la construction de la peur des immigrés, de l’insécurité. Il ne s’agit en aucun cas de nier les problèmes, pour lesquels n’apparaît aucune solution satisfaisante. Il ne peut être question de cacher sous le boisseau des faits qui nous concernent. Mais cette construction du réel engage la responsabilité des journalistes, des politiques et d’autres encore, qui, depuis longtemps maintenant, se contentent d’abonder toujours plus dans le même sens en voulant croire qu’ils se contentent de nous informer. Alors oui certains organes de presse sont lourdement responsables de ces dérives en utilisant cette construction pour servir leurs intérêts ou ceux de leurs commanditaires avec tous les moyens qu’ils ont à leur disposition. Alors oui les politiques qui abondent sur ces sujets, qui donnent leurs solutions soi-disant réalistes alors qu’ils savent qu’il ne s’agit que d’une construction circonstanciée, sont gravement responsables de ce qui se passe actuellement.

On peut, on doit s’inquiéter des difficultés liées à l’immigration, à l’insécurité (les deux n’étant pas liées automatiquement contrairement au discours ambiant). La politique de l’autruche nous reviendrait en boomerang. On doit d’autant plus prendre à bras le corps ces questions que l’avenir nous promet une forte augmentation des phénomènes migratoires. Mais qu’il nous soit aussi permis de nous inquiéter de l’état de notre société qui voudrait se construire dans le refus de l’autre, se barricader sur ses avantages et son confort en rejetant tous ceux qui ne sont pas le reflet de notre propre image. Une société qui construit une image de l’autre qui lui permet de le pourchasser. Peut-être pourra-ton se barricader en Europe (les pays d’Europe Centrale semblent y réussir), c’est peu probable vue la pression que nous subirons. Mais ce sera au prix de notre âme. Nous mourrons dans notre pays qu’on pourra appeler comme certaines villas : « Sans souci »... ou « Mon repos ». Voulons-nous une Europe cimetière, dans le renoncement à tout ce qui en fait la valeur ?

Marc Durand

(1) Michel de Certeau, L’invention du quotidien  - 1. Arts de faire, Gallimard, 1990.

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L
Un article oh combien utile dans le temps où nous sommes !
"Une société qui construit une image de l’autre qui lui permet de le pourchasser".
L'intelligence, l'instruction et l'éthique se sont additionnées pour réguler les remontées de notre cerveau archaïque dont font partie la peur de l'autre et de l'inconnu. Quand, dans une démocratie, on néglige d'entretenir ces garde-fous, tout donne à attendre que la haine, le fanatisme, la xénophobie et le racisme envahiront les têtes, les paroles et les écrits. Et les votes.
Et d'autant plus facilement qu'il se trouvera immanquablement des démences qui s'y accrocheront, car aucune pulsion primaire ne nourrit mieux que celles-là une pathologie mentale et ne donne plus de violence à son expression. Un bref retour sur 1933 suffit à s'en convaincre.
Ce que les médias devraient mettre au moins en balance avec les gains d'audience - et de recettes - qu'elles attendent de la convocation sur leurs plateaux des thématiques obsessionnelles qui font le discours des propagateurs de haine d'aujourd'hui, quand l'invitation ne s'adresse pas au plus paranoïaque de ces propagateurs lui-même.
Dont rien ne garantit complètement qu'à l'instar de tant d'autres, d'hier et d'aujourd'hui, il ne finira pas par accéder à une position d'où il pourra passer du discours aux actes.
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G
Je n'ai pas du tout la même expérience des médias que l'auteur de cet article.
Je vous donne un exemple, certaines cités marseillaises connaissent des squats liés à l'immigration clandestine, cela ne se passe pas toujours bien avec les habitants de la cité ex cité des Flamants et des Squats de Nigérians violents.Cela fait des années que ce phénomène dure et le gestionnaire de la Cité devrait y mettre bon ordre( projet de démolition de certains bâtiments). Sur ce phénomène la presse notamment locale n'a jamais exploité dans un sens raciste ce qui se passe et pourtant elle avait le beurre et l'argent du beurre