La seule réponse à nos questions est l’ouverture d’un chemin (Maurice Bellet)

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans une chronique publiée par l’hebdomadaire Réforme intitulée Maurice Bellet nous manque, Jean-Claude Guillebaud nous dit à quel point la pensée de ce prêtre philosophe, théologien et psychanalyste mort en 2018 à l’âge de 94 ans peut nous éclairer dans la phase de mutation qui s’impose aux sociétés et donc aux Églises. Il en souligne l’axe fondamental : l’Évangile est Parole avant d’être écriture : « Gardons ici en tête la première phrase de l’Évangile de Jean : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. » L’Évangile n’est pas un livre qui aurait été interprété une fois pour toutes. Ce n’est pas un «  savoir » intellectuel ni une « érudition » intimidante. Il est vivant, comme toute expérience humaine. Il revit d’une manière différente à chaque lecture. Comme toute parole, il n’a jamais le même grain, le même accent. Depuis deux mille ans, cette parole rebelle défie la mise en cage. Nul ne peut la prendre en otage ou la couler dans le bronze. Elle n’est pas faite pour être enrégimentée. Elle reste magnifiquement subversive » (1).

Évoquant le conflit entre « intégrisme » et « modernisme » qui traverse les Églises, Maurice Bellet écrit : « En vérité, ce conflit chrétien s’inscrit dans un conflit plus vaste où la modernité se déchire : entre esprit doctrinaire et relativisme. C’est-à-dire entre deux prétentions : à un savoir établi, qui juge de tout, à une position supérieure qui… juge de tout. Rien d’étonnant à ce que ces deux attitudes aient des traits communs ! (…) Apparaît alors que le motif profond de l’intégrisme, du fondamentalisme, des toutes les convictions religieuses apparemment sans fissure, c’est, fondamentalement, l’angoisse. L’angoisse de la perte, la perte de l’absolu, du ce-qui-ne-peut-manquer, du point d’appui qui ne glisse pas. Cette angoisse est chez les humains extrêmement profonde, même lorsqu’elle est dissimulée dans des attitudes en apparence contraires – et c’est justement le cas du relativisme religieux. L’intégrisme est dans l’angoisse de perdre la Vérité ; son ennemi est dans l’angoisse de perdre la Réalité, le « monde contemporain », l’ensemble de relations qui fait qu’on est dans ce réel partagé, qui nous éloigne des délires et des enfermements. La violente surdité des intégristes est bien connue. Mais il y a une intolérance des contestataires et des esprits « libérés » qui n’est pas médiocre non plus ; je crains les contestataires au pouvoir (…). » À l’heure où tout un chacun est invité à penser « le monde d’après la pandémie », ce propos me paraît important à méditer par tout « réformateur », bien au-delà des Églises chrétiennes.

Maurice Bellet dénonce le danger, pour les Églises et plus généralement pour toute institution, de s’enfermer dans ce qu’il appelle des « textes inertes » : « C’est une parole qui n’écoute pas. (…) Le discours se tient par lui-même ; aucun retour de critique ou d’expérience ne saurait vraiment le troubler ; il sait les réponses avant les questions. Son modèle naïf est le catéchisme. Mais on peut argumenter dans l’érudition et l’abstraction en gardant la même structure ». Ne nous y trompons pas. Cette inertie est moins dans le texte que dans la relation de chacun à la parole : « Où est-il, ce texte inerte ? Là où se manifeste son inertie. C’est pourquoi il faut se garder de classer ici les bons et les mauvais ! Ce qui est en cause est la relation à la parole et elle dépend, de façon décisive, de qui entend. La Bible peut être un texte inerte. Inversement, des textes assez misérablement conformistes peuvent éveiller des âmes à la vie mystique » (2). Pour Maurice Bellet, l’essentiel est de rester à l’écoute des paroles premières et fondatrices.

Cela signifie que la seule réponse à nos questions est la poursuite d’une quête : « Nos questions seront d’emblée celles qui se posent aux humains pour la part que nous pouvons entendre. Et nos réponses ? Pas de réponse. Pas de celles en tout cas qui font mourir la question (…) La question, si, elle est forte, n’est pas autre chose que l’être humain aux prises avec lui-même et tout ce qui l’entoure et tout ce qui, en lui, lui donne de subsister. La question devient quête ; à la place de la solution, le chemin est l’œuvre toujours inaccomplie » (3)

Bernard Ginisty

  1. Jean-Claude GUILLEBAUD : <www.reforme.net/chronique/2021/04/29/maurice-bellet-nous-manque-une-chronique-de-jean-claude-guillebaud>
  2. Maurice BELLET : Translation. Croyants (ou non), passons ailleurs pour tout sauver !, éditions Bayard, 2011, p. 25-34.
  3. Maurice BELLET : Un chemin sans chemin, éditions Bayard, 2016, p. 151.

Publié dans Réflexions en chemin

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
V
Merci Bernard pour ce beau sujet de méditation. On est là sur une réflexion que je connais sur ce Chemin que j'entretien avec mes frères soufis à Fès au Maroc.
Fraternité
Albert Vandenhaute
Répondre