« Un je ne sais quoi qui se trouve d’aventure » (Saint Jean de la Croix)

Publié le par Garrigues et Sentiers

Nous n’en finissons pas, dans cette période « d’après » le Covid, de revisiter l’adéquation des institutions avec les valeurs qu’elles prétendent incarner. Le grand poète et mystique chrétien de langue espagnole du 16e siècle que fut Jean de la Croix nous dit dans un de ses poèmes, à chaque strophe, que le chemin conduit vers « un je-ne-sais-quoi qui se trouve par aventure » (1). Il ne s’agit ni d’additionner des expertises, ni de rameuter des troupes dans nos institutions. Une Église chrétienne, avant de chercher à compter ses adhérents, doit se comprendre au service de « l'Esprit qui souffle où il veut », ce qu'exprime avec justesse un autre poète et traducteur de la Bible du 20e siècle Jean Grosjean : « S'il y avait une Église visible unique dans le temps et dans l'espace elle serait l'idole séductrice. La miséricorde du Père à la fois si intime et si intimidante serait éclipsée par une société maternante. L'accès au Fils ne serait plus que grégaire ou congressiste. Un confort dogmatique et un égoïsme collectif remplaceraient nos démêlés avec le Paraclet ». (2) Nous découvrons par-delà nos enracinements et nos histoires personnelles, une fraternité d’itinérants qui se reconnaissent plus dans le partage de leurs aventures que dans celui de leurs certitudes.

L’écrivaine et journaliste Nathalie Calme a conversé avec dix femmes qu’elle qualifie « d’aventurières de l’esprit » : la navigatrice et romancière Isabelle Autissier, la pianiste H. J. Lim, l’écrivaine Dominique Loreau, l’enseignante américaine Byron Katie, l’experte en « droits humains » Amandine Roche, la bouddhiste zen sœur Chân Không, l’ermite catholique sœur Catherine, la cheffe d’orchestre Claire Gibaut,la théologienne protestante Lytta Basset et la théologienne orthodoxe Annick de Souzenelle. « Ces femmes,écrit Nathalie Calme, sont de remarquables tisserandes ! Le fil de leur tissu – comme celui d’Ariane – nous aide à sortir des labyrinthes, ceux du monde, et ceux de nos vies intérieures. Agir et non-agir, action et contemplation. C’est entre ces deux polarités que nos dix femmes déploient leur être. Elles naviguent entre l’acte créateur, la naissance, et les temps de pure simplicité, de pause, de recommencements. Leurs aventures ne sont jamais des lignes droites, mais plutôt des spirales, des courbes, des arabesques, des volutes. (…) Ces femmes nous offrent des leçons de vie » (3).

À la fin de chaque conversation, Nathalie Calme interroge ces « aventurières » sur les leçons qu’elles tirent de la pandémie que nous sommes en train de vivre. Je retiendrai trois réponses.

Celle de la théologienne Lytta Basset : « Il y a en chacun de nous un « moi », que personnellement j’appelle l’ego divin, qui nous oriente vers notre propre chemin, vers notre vérité (…) Sans ce travail de vérité, il n’y a pas de vie individuelle épanouie, pas de vie en société harmonieuse. Les milieux ecclésiastiques ont beaucoup insisté sur l’Amour. Mais dans mes conférences, lorsque je demande aux participants : « Que préférez-vous : « être aimé » ou « être cru » ? La majorité répond « être cru ». Qu’est-ce que vaut une déclaration d’amour si on ne vous écoute pas dans votre vérité, si on ne vous croit pas ? (4).

La cheffe d’orchestre Claire Gibaut, à propos du confinement provoqué par la pandémie déclare : « Le plus souvent possible, j’étais en visioconférence avec mon équipe de musiciens, ce qui nous a permis de nous projeter dans l’avenir. Aider les autres m’a aidé à dépasser mes propres fragilités. Je ne crois pas aux philosophies qui disent qu’il faut d’abord être en paix avec soi-même avant d’aider les autres. Je crois au contraire qu’aider les autres vous aide à aller bien » (5).

À la question « Êtes-vous optimiste ou pessimiste pour notre avenir ?», la navigatrice Isabelle Autissier répond : « Si vous êtes optimiste, vous pensez que tout va s’arranger et vous ne faites rien ; et si vous êtes pessimiste, vous pensez que rien ne va s’arranger et vous ne faites rien non plus. Moi, je me bats. Se battre est agréable car on agit, on est dans la convivialité, la joie, la bonne humeur et le mouvement collectif. Je me bats, mais, après, je ne sais pas ce qui va se passer » (6).

Bernard Ginisty

  1. JEAN DE LA CROIX (1542-1591) : Gloses « a lo divino », in Œuvres complètes, éditions du Cerf, 1990, p. 208-212. Traduction du texte original espagnol : « un no sé qué que se halla por ventura ».
  2. Jean GROSJEAN (1912-2006) : Araméennes, éditions du Cerf, 1988, p. 108.
  3. Nathalie CALME : Aventurières de l‘esprit. Conversations avec Nathalie Calme, éditions du Relié, 2021, p. 6-7.
  4. Id. p.212
  5. Id. p. 166.
  6. Id. p. 30.

Publié dans Réflexions en chemin

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