Éloge de la « pensée inachevée »

Publié le par Garrigues et Sentiers

La crise mondiale due au corona virus n’appelle pas simplement de nouveaux managements et des ajustements structurels. Elle atteint les schémas de pensée et les aprioris que nous utilisions auparavant pour naviguer dans notre monde. Nous n’aurions jamais imaginé l’effondrement de l’environnement, une pandémie mondiale et le retour en force des populismes et des fondamentalismes.

Le Pape François dénonce avec vigueur la tentation fondamentaliste qui offre un refuge protecteur pour des personnes en crise : « Les fondamentalistes proposent de mettre les gens à l’abri de situations déstabilisantes en échange d’une sorte de quiétisme existentiel. Quiconque se réfugie dans le fondamentalisme a peur de s’engager sur le chemin de la vérité. Il « possède » déjà la vérité et la déploie comme une défense, de sorte que toute remise en question de celle-ci est interprétée comme une agression contre sa personne » (1).

À la suite de Romano Guardini, un des penseurs catholiques les plus importants du XXe siècle, François écrit ceci : « Guardini m'a montré l’importance du « pensamiento incompleto », de la pensée inachevée. Il développe une pensée, mais il t’emmène juste assez loin pour t’inviter à t’arrêter afin de laisser place à la contemplation. Une pensée féconde doit toujours rester inachevée afin de laisser place à un développement ultérieur. Avec Guardini, j’ai appris à ne pas exiger des certitudes absolues en toute chose, signe d’un esprit inquiet » (2).

Cet appel à rester disponible au lieu de s’enfermer dans des dogmes, des rites ou des institutions est le fondement de toute prière comme l’exprime avec bonheur le Baal-Shem Tov, fondateur dans le judaïsme du mouvement hassidique au XVIIe siècle : « Si nous ne croyons point que Dieu renouvelle chaque jour l’œuvre de création, alors l’action de prier et d’accomplir les commandements devient vieille et machinale et lassante pour nous. Ainsi qu’il est dit dans le livre des Psaumes : « Ne me rejette pas, aux jours de la vieillesse », c’est-à-dire : fais que mon monde ne devienne pas vieux pour moi. Et dans le livre des Lamentations nous lisons : « Elles sont neuves chaque matin, grande est ta fidélité ». Que chaque matin, le monde devienne neuf pour nous, voilà ta grande fidélité » (3).

À ceux qui ont quitté un monde sous le mode de l'avoir, de la possession, de la compétition, il est donné de retrouver un monde sous le régime de la grâce en donnant à ce mot les trois significations que la langue française exprime : le don, la gratuité, la beauté. La quête de la vérité n’est pas celle de la formule magique qui encapsulerait l’univers dans des formules définitives. Comme l’écrit avec beaucoup de justesse François : « J’aime à penser que nous ne possédons pas la vérité autant que la vérité nous possède, nous attirant constamment par le biais de la beauté et de la bonté » et il ajoute « j’aime citer Gustav Mahler qui dit que « la tradition c’est la transmission du feu et non l’adoration des cendres » (4).

L’histoire de Nicodème, que l’Évangile nous présente comme un « maître en Israël », illustre la nécessité de cet itinéraire. Nicodème, intellectuel ouvert de l'époque, s’attendait probablement à ajouter quelques éléments nouveaux à sa synthèse. Au lieu d’une discussion d’expert, il s’entend dire : « à moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu », ce qui le déstabilise. Face à cette aventure, Nicodème se réfugie derrière deux objections, qui sont deux peurs, celle d’être « trop vieux » pour renaître, celle de la régression dans une matrice originaire : « faudra-t-il rentrer une seconde fois dans le sein de ma mère ?». Et le Christ va le déstabiliser davantage lorsqu’il dit : « Ne t’étonne pas si je t’ai dit : il vous faut naître d’en-haut. Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit » (Jn, 3, 1-11). DE tels propos ne peuvent que déconcerter les fonctionnaires des cléricatures qui prétendent enfermer le rapport à Dieu dans leurs concepts et leurs institutions.

Bernard Ginisty

(1) Pape FRANCOIS, Un temps pour changer. Conversations avec Austen Ivereigh, éditions Flammarion, 2020, p. 84-85. À propos de l’histoire récente du catholicisme, François écrit ceci : « Depuis le concile Vatican II, nous avons eu des idéologies révolutionnaires suivies d’idéologies restaurationistes Dans tous les cas, ce qui les caractérise, c’est la rigidité. La rigidité est le signe du mauvais esprit qui cache quelque chose. Ce qui est caché peut ne pas être révélé pendant longtemps, jusqu’à ce qu’un scandale éclate. Ces dernières années, nous avons vu finir une quantité non négligeable de groupes dans l’Église – des mouvements toujours marqués par leur rigidité et leur autoritarisme. Les dirigeants et les autres membres se présentaient comme des restaurateurs de la doctrine et de l’Église, mais ce que nous apprenons plus tard de leur vie nous dit le contraire. Tôt ou tard, il y aura une révélation choquante concernant le sexe, l’argent et le contrôle des esprits » p. 106-107.

(2) Id., p. 86. Romano GUARDINI (1885-1968) prêtre, écrivain et universitaire allemand. La thèse inachevée du pape François se concentrait sur un des premiers travaux d’anthropologie philosophique de Guardini. La thèse non présentée de Jorge Mario Bergoglio était intitulée L’opposition polaire comme structure de la pensée quotidienne et de la proclamation chrétienne.

(3) Cité dans Martin BUBER, Vivre en bonne entente avec Dieu selon le Baal-Shem-Tov, éditions du Rocher 1990, p. 45.

(4) Pape FRANCOIS, op. cit., p. 84-87.

Publié dans Réflexions en chemin

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Lévy 14/05/2021 22:06

Une remarque liminaire: « ... de nouveaux managements » ? Ne vaut-il pas mieux appeler à ‘’de nouveaux ménagements’’ ?
Pour tout le reste, cet article est magnifique. D’abord en ce qu’à travers la citation du pape François, il dit son fait au fondamentalisme -sans doute faudrait-il ajouter que celui-ci n’enferme pas seulement dans un « quiétisme existentiel », mais aussi dans la misère intellectuelle et spirituelle du littéralisme, et que de là il suscite toutes les formes du fanatisme, dont évidemment les pires des pires.
La pensée inachevée : oui, « une pensée féconde doit toujours rester inachevée », et oui, il faut apprendre à « ne pas exiger des certitudes absolues ». Une recommandation, ou une injonction, qui valent autant pour le croyant et le non-croyant, pour tout humain de bonne volonté en l’esprit. Mais ne s’adressent-elles pas avec une intention particulière à l’Eglise romaine, comme à toutes les cléricatures qui se sont données et se donnent le dogme pour raison d’être, et qui proclament que chacun appartient à une architecture inébranlable et Indestructible ? Et que ses énoncés sont inentamables, ‘’encapsuleraient’’-ils l’Etre dans une formule immuable.
Magnifique, cet article, par la vision et la conviction qui se développent dans tout son plaidoyer pour un itinéraire de liberté de l’esprit et du sens. Magnifique aussi par ses deux citations : « ... nous ne possédons pas la vérité autant que la vérité nous possède, nous attirant constamment par le biais de la beauté et de la bonté » (un vivat particulier revenant à la référence faite conjointement à la beauté et à la bonté dans cette attirance), suivie par « la tradition c’est la transmission du feu et non l’adoration des cendres », où l’on entend bien que ce ‘’feu’’ nourrit la pensée inachevée, suspendue, en attente d’elle-même et de la grâce des entendements.
Aucun commentaire en revanche pour cette transcription toute de lumière venue de l’origine du mouvement hassidique : « Si nous ne croyons point que Dieu renouvelle chaque jour l’œuvre de création, alors l’action de prier et d’accomplir les commandements devient vieille et machinale et lassante pour nous ». En ce que peut-être a-t-elle de quoi glisser comme une lueur sur la muraille du mystère du mal : le renouvellement des jours par le D.ieu créateur, pour leur rencontre avec la prière humaine et avec notre accomplissement de la Parole, survient-il pour nous faire partie prenante de la construction, pavé par pavé, de la consommation des siècles en l’évanouissement du mal ?