« Ne peuvent communier que les personnes qui se sont confessées » : vraiment ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Une interdiction surprenante 

Cette information surprenante donnée par certains prêtres avant de distribuer la communion m’attriste et m’irrite car elle révèle une théologie sacramentelle faible et surtout erronée. Elle est aussi l’expression d’un vrai cléricalisme, « une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église » (pape François, Lettre au Peuple de Dieu, 20 août 2018).

Le prêtre s’impose-t-il à lui-même cette sentence, à savoir se confesser tous les jours puisque, normalement, il communie tous les jours ? Si tel n’était pas le cas, ira-t-il jusqu’à ne pas communier puisque « ne peuvent communier que les personnes qui se sont confessées » ? Faut-il ici rappeler la « Règle d’or » édictée par Jésus (Luc 6, 31) : ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas que l’on fasse à soi-même…

En plus d’un cléricalisme manifeste dans ce genre d’avis antiévangélique, l’abus de pouvoir n’est pas loin quand il fleurte avec la conscience personnelle, « le centre le plus intime et le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (Catéchisme de l’Église catholique, n° 776). Le Catéchisme ajoute plus loin que « la conscience est le premier de tous les vicaires du Christ » (n° 1778). Le pape François a rappelé au Peuple de Dieu que « cette attitude (l’abus de pouvoir et de conscience)annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit-Saint a placé dans le cœur de notre Peuple » (1).

D’autre part, si tant est que l’information donnée par le prêtre soit juste et vraie (pas de communion sans confession préalable), cette prise de parole n’est pas à sa bonne place dans la liturgie eucharistique. Elle devrait être faite avant la liturgie de la Parole, simplement parce que la « communion » « se réalise autant à la table de la Parole qu’à la table de l’Eucharistie ». Lorsqu’on communie à la Parole de Dieu, on communie au Christ, réellement présent dans sa Parole. Il faudrait donc que ces prêtres demandent aux baptisés de sortir de l’église ou de se boucher les oreilles afin de ne pas communier non plus à la Parole puisqu’ils ne se seraient pas confessés ! Mais venons-en plutôt aux fondements théologiques et sacramentels soulevées par une telle affirmation qui lie, à tort, confession et communion dans une forme cléricale d’abus de pouvoir.

 

Les fondements théologiques et sacramentels de l'accès à la communion eucharistique

Sur la Croix, le corps livré et le sang versé de Jésus l’ont été pour vous et pour la multitude en rémission des péchés (paroles de consécration). C’est l’acte libre et suprême de Jésus pour ne pas abandonner l’homme à lui-même. Or, c’est sur la Croix que tous les péchés ont été pardonnés : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23, 34). La mystique allemande, Adrienne von Speyr (1902-1967) eut une inspiration forte pour affirmer que : « En appliquant cela à la confession, on peut dire que son corps terrestre était le corps de l’aveu, ce corps qui devait porter la faute personnelle de tout homme, mais aussi la faute originelle et la faute en soi. Quant au corps de la résurrection, c’est le corps de l’absolution, ce corps qui n’a plus à porter le péché parce qu’il a été porté et parce qu’à la croix tout a été expié » (2).

« Tout a été expié ! » C’est le plus in-croyable mais c’est le plus vrai de ce que nous confessons dans la foi chrétienne. C’est ce qui fait dire au pape François : « nous sommes tous une armée de pécheurs pardonnés ! » Regardons maintenant de près quatre numéros du Catéchisme de l’Église Catholique qui parlent du baptême et de ses fruits de grâce, en particulier le pardon des péchés :

N° 978 : Au moment où nous faisons notre première profession de Foi, en recevant le saint Baptême qui nous purifie, le pardon que nous recevons est si plein et si entier, qu’il ne nous reste absolument rien à effacer, soit de la faute originelle, soit des fautes commises par notre volonté propre, ni aucune peine à subir pour les expier (...). Mais néanmoins la grâce du Baptême ne délivre personne de toutes les infirmités de la nature. Au contraire nous avons encore à combattre les mouvements de la concupiscence qui ne cessent de nous porter au mal.

Le N° 1216 parle du baptême comme « illumination » et cite Saint Grégoire de Nazianze (329-390) : « Le Baptême est le plus beau et le plus magnifique des dons de Dieu... Nous l’appelons don, grâce, onction, illumination, vêtement d’incorruptibilité, bain de régénération, sceau, et tout ce qu’il y a de plus précieux. Don, parce qu’il est conféré à ceux qui n’apportent rien ; grâce, parce qu’il est donné même à des coupables ; baptême, parce que le péché est enseveli dans l’eau ; onction, parce qu’il est sacré et royal (tels sont ceux qui sont oints) ; illumination, parce qu’il est lumière éclatante ; vêtement, parce qu’il voile notre honte ; bain, parce qu’il lave ; sceau, parce qu’il nous garde et qu’il est le signe de la seigneurie de Dieu. »

N° 1263 : Par le Baptême, tous les péchés (3) sont remis, le péché originel et tous les péchés personnels ainsi que toutes les peines du péché. En effet, en ceux qui ont été régénérés (= baptisés) il ne demeure rien qui les empêcherait d’entrer dans le Royaume de Dieu, ni le péché d’Adam, ni le péché personnel, ni les suites du péché, dont la plus grave est la séparation de Dieu.

N° 1426 : La conversion au Christ, la nouvelle naissance du Baptême, le don de l’Esprit Saint, le Corps et le Sang du Christ reçus en nourriture, nous ont rendu " saints et immaculés devant lui " (Ep 1, 4), comme l’Église elle-même, épouse du Christ, est " sainte et immaculée devant lui " (Ep 5, 27). Cependant, la vie nouvelle reçue dans l’initiation chrétienne n’a pas supprimé la fragilité et la faiblesse de la nature humaine, ni l’inclination au péché que la tradition appelle la concupiscence, qui demeure dans les baptisés pour qu’ils fassent leurs preuves dans le combat de la vie chrétienne aidés par la grâce du Christ. Ce combat est celui de la conversion en vue de la sainteté et de la vie éternelle à laquelle le Seigneur ne cesse de nous appeler.

 

À quoi sert la confession ?

Si la foi de l’Église atteste ainsi qu’au baptême tous nos péchés ont été pardonnés, « à quoi sert » donc la confession ? Cette question interroge le non-sens de l’information délivrée à une assemblée qui s’apprête à communier car le lien juste et vrai est celui qui existe entre le sacrement du Baptême et le sacrement de la Réconciliation (confession) et non pas entre le sacrement de la Réconciliation et la communion eucharistique.

En effet, quand je me reconnais pécheur et que « je vais à confesse », ce n’est certainement pas pour avoir le droit de communier ensuite à la messe. On n’a pas besoin d’un « passeport de communion » délivré par un prêtre, ce qui créerait une ségrégation entre pécheurs et non-pécheurs alors que nous sommes tous pécheurs. « Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs » (Marc 2, 13-17). Si vous regardez un tableau ou une icône représentant la dernière Cène, ouvrez bien vos yeux car Jésus célèbre la « première eucharistie » entouré de belles canailles : un traître (Judas), un lâche menteur (Pierre), un zélote terroriste (Simon), un incrédule (Thomas)… soit un tiers des Douze apôtres qui étaient pécheurs et à qui Jésus dit : « Prenez et mangez… Prenez et buvez ».

Comprenons bien : si je reçois le sacrement du pardon, ce n’est pas pour pouvoir communier mais simplement pour revenir à la grâce originelle de mon baptême puisque j’y ai été infidèle par mon péché. Ceci est particulièrement attesté par le rite de l’eau bénite qui tient lieu de préparation pénitentielle au début de la messe, en particulier les dimanches du Temps pascal.

Le célébrant introduit ce rite en disant : « Demandons au Seigneur de bénir cette eau ; nous allons en être aspergés en souvenir de notre baptême : Que Dieu nous garde fidèles à l’Esprit que nous avons reçu. » Suit alors la prière de bénédiction de l’eau puis l’aspersion, avant de conclure ce rite pénitentiel en disant : « Que Dieu tout-puissant nous purifie de nos péchés et, par la célébration de cette eucharistie, nous rende dignes de participer un jour au festin de son Royaume. Amen. » Ici est pleinement signifié que le par-don de Dieu me ramène au premier don de Dieu, à savoir le baptême, qui est aussi le premier sacrement du pardon définitif, offert pour vivre de la vie éternelle. Quant aux différentes formules de bénédiction de l’eau, elles unissent le symbole de l’eau au pardon des péchés. Par exemple : « L’eau qui les (hommes) fait vivre et les purifie. » Ou bien : « Nous te prions de bénir cette eau :  nous en usons avec confiance pour implorer le pardon de nos fautes. » Au temps pascal, la bénédiction dit : « Tu as renouvelé notre nature pécheresse dans le bain de la nouvelle naissance. Que cette eau nous rappelle maintenant notre baptême… »

Qu’en est-il alors du péché et de la confession sacramentelle ? Péché signifie littéralement : manquer la cible. Oui, par mon péché, j’ai manqué la cible, j’ai raté mon coup, j’ai tout fait faux. Ce regard lucide, je dois l’avoir dans ma propre vie de baptisé, éclairé par la Parole de Dieu, la vie et les paroles de Jésus, afin de demander pardon pour mes cibles manquées vis-à-vis de soi et du prochain, au sein de ma famille, dans mes engagements, dans ma communauté, bref dans tout ce que je vis… Mais surtout, au-delà de mon péché, je crois avec l’Église que Jésus a librement donné sa vie pour moi, qu’il est mort par pur amour pour moi, par pure grâce, pur cadeau, sans jamais m’imaginer mériter ou acheter mon salut (ce serait du marchandage avec Dieu) : « Si le Père m’aime, c’est que je donne ma vie… On ne me l’ôte pas ; je la donne de moi-même » (Jean 10, 17-18). Pour suivre le Christ, je choisis de vivre avec mes frères et sœurs pour leur donner un peu de moi-même, un peu d’amour, un peu de compassion, de miséricorde, jusqu’à mes ennemis, ce qui représente le sommet de l’amour du prochain : « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent » (Matthieu 5, 44).

N’oublions jamais une autre dimension par trop oubliée du sacrement de la Réconciliation qui me réconcilie aussi avec la communauté-Église à laquelle j’appartiens et que mon péché a blessée en raison de mon infidélité. Au lieu de « vivre en grâce avec nos frères » (4), le péché m’a tenu en « disgrâce » avec ma communauté-Église. C’est pourquoi le pardon me réconcilie aussi avec elle.

Ne nous laissons donc pas égarer par des « slogans » qui ne font que troubler les chrétiens en leurs interdisant une rencontre avec le Christ ressuscité réellement présent dans sa Parole et dans son Pain de vie. La communion eucharistique est vie et force pour nourrir ma foi, précisément parce que je suis pécheur. Personne ne peut m’en priver, par cléricalisme ou abus de pouvoir, ce qui, en l’occurrence, est un vrai péché ! N’acceptons jamais d’être privés de communier puisque nous sommes tous des pécheurs pardonnés qui croyons en la miséricorde de Dieu rappelée au début de chaque eucharistie : Préparons-nous à la célébration de l’eucharistie en reconnaissant que nous sommes pécheurs.

Père Jean Philibert (Avignon)

  1. Lettre au Cardinal Marc Ouellet, Président de la Commission Pontificale pour l’Amérique Latine, 19 mars 2016.
  2. A. von Speyr, La confession. Préface de Hans Urs von Balthasar, éditions Johannes Verlag, Fribourg, 1981/2016, p. 71-72.
  3. En italique dans le texte.
  4. Chant : « Prenons la main que Dieu nous tend ».

Publié dans Réflexions en chemin

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bardinet 27/04/2021 10:11

Je crois moi aussi que celui qui s' avance nonchalamment vers la table sans un cœur contrit mais dans le confort et la sécurité de quelques goutes d' eau bénite ou de solution hydro-alcoolique ne communie pas vraiment et encourt une condamnation.

lévy 19/04/2021 17:12

L'adhésion à cette dénonciation du cléricalisme et de l'abus de pouvoir-de conscience est spontanée. Au fil de la lecture, elle s'étaie en parcourant un argumentaire qui démonte une somme d'erreurs qui toutes, précisément, identifient le cléricalisme en ses œuvres. Lesquelles, au demeurant, tendent à attester que cléricalisme et abus de pouvoir-de conscience se définissent réciproquement. Autrement dit que cléricature et autorité - celle qui est verticale et comme telle une affirmation de la possession de l'infaillibilité - portent des noms respectivement interchangeables.
Une séparation se fait pourtant, à un moment de la lecture, avec ce précieux et remarquable article. Pour qui ne se reconnaît pas dans le concept de la faute originelle. Pour qui comprend "le péché d'Adam" comme un choix accompli, son choix d'entrer dans la connaissance et dans l'expérience "de toutes les infirmités de la nature". Ce qui revêt peut-être le sens d'une anticipation - téméraire et libertaire - de la créature humaine sur le dessein de la Genèse, c'est à dire sur le projet encore inachevé de la Création.
Une anticipation qui nous confrontera au mystère du mal, et à travers lui au paradoxe et à l'insoluble qui résident dans le monothéisme : la foi en un D.ieu d'amour qui, en même temps, crée la paix et la guerre, le bon et le mauvais. Mais il demeure possible que cette confrontation fortifie le désir de l'Esprit de nous dispenser quelques surcroîts d'intelligence du croire.