De l’événement de Pâques à l’universalité de la Pentecôte
La liturgie chrétienne nous fait vivre une période de 50 jours entre la célébration de la résurrection du Christ et celle de l’accueil de l’Esprit Saint lors de la Pentecôte. Ce temps est une pédagogie pour nous apprendre à échapper à trois dérives mortelles pour toute vie spirituelle : l’identification à un gourou, la confusion avec une identité nationale ou raciale, l’aliénation à un Dieu transcendant perdu dans un autre monde.
Au cours de sa courte vie, le Christ a cherché à éveiller l’homme enfermé dans sa justice, sa loi, son malheur, sa tradition, sa nation, ses appartenances. Cet éveil a suscité, dans un premier temps, une fascination pour celui qui en est le messager. Loin de vouloir l’exploiter à son avantage, le Christ n’a cessé de casser cet enchantement pour renvoyer chacun à son itinéraire. À des disciples paniqués par l’annonce de sa mort, le Passeur de Pâques affirme : « C’est votre avantage que je m’en aille ; en effet, si je ne pars pas, l’Esprit ne viendra pas en vous ; si, au contraire je pars, je vous l’enverrai » (Jean 16,7). Cette liaison entre l’effacement du messager de la « bonne nouvelle » et la venue de l’Esprit constitue le fondement de toute relation éducative et spirituelle. Le surgissement de l’Esprit dans les flammes de la Pentecôte ne peut se faire qu’après la déception surmontée de ceux qui pensaient que la proximité avec un maître spirituel les dispenserait de se risquer eux-mêmes dans la liberté de l’Esprit.
La deuxième libération de la Pentecôte consiste à nous libérer de la liaison mortelle du religieux et du national, liaison plus que jamais génératrice de corruption et de crimes. À des disciples qui, à la veille de l’Ascension, attendent enfin la concrétisation de leur plan de carrière (« Est-ce maintenant que tu vas rétablir le Royaume pour Israël »), les derniers mots du Christ seront de les inviter à « recevoir une puissance, celle de l’Esprit qui viendra sur vous » pour témoigner « jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes des Apôtres 1,8). L’événement de la Pentecôte annonce l’invitation à tout être humain, quelle que soit sa langue maternelle, à accueillir l’Esprit. La confiscation du spirituel par une caste nationaliste ou sacerdotale est abolie : « Je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes » (Ibid 2,17). Certes, l’histoire montre la tentative toujours recommencée des institutions religieuses et nationales de récupérer cette liberté de l’Esprit. Mais elle témoigne aussi de sa renaissance permanente qui bouscule les laborieux efforts des pouvoirs pour colmater la brèche radicale ouverte par la Pâques du Christ et proclamée à la Pentecôte.
De là découle la troisième « révolution » de la Pentecôte. Cette libération de l’être humain par la force de l’Esprit ne s’accomplit pas dans quelque odyssée solitaire et gnostique. Dans le texte des Actes des apôtres, le premier signe concret donné après l’événement de la Pentecôte, c’est le partage : « Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre tous, selon les besoins de chacun » (Ibid 2,45). Si tout être humain est porteur de l’Esprit, il est donc porteur de sens pour l’ensemble de l’humanité. Et désormais, aucun ordre humain ne sera acceptable qui ne fasse sa place aux plus exclus. Aux disciples le nez pointé vers le ciel pour tenter de combler le vide créé par la disparition de leur maître, il est dit pour toujours :« Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » (Ibid 1,11) Et l’épître de Jean précise où se trouve le vrai chemin vers Dieu : « Dieu, nul ne l’a jamais contemplé. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous » (4,12).
Bernard Ginisty