La fermeture du Centre Pastoral Saint-Merry : dans la ligne d'une longue évolution

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le Centre pastoral et la paroisse Saint-Merry : deux entités distinctes par nature

Lorsque la question s’est posée en 1975 de trouver une affectation à l’église Saint-Merry, la petite communauté qui subsistait n’avait même plus le statut de paroisse. Elle fut rétablie comme paroisse avec l’arrivée du Centre Pastoral Les Halles-Beaubourg. Mais les deux entités étaient distinctes par nature. La paroisse est liée à un territoire et le curé qui est à sa tête a tout pouvoir dans tous les domaines. Le Centre pastoral, communauté d’élection sans base territoriale, a par nature, une autonomie qui n’est pas celle de la paroisse. Il est entendu depuis la création qu’il fonctionnera sur le principe de la coresponsabilité, c’est un élément fondateur.

La paroisse se tient à l’écart du Centre, qu’elle supporte. Alors que le Centre crée sa propre liturgie sur les principes novateurs de Vatican II, la paroisse célèbre selon la messe classique. Plus tard, les célébrations des grandes fêtes seront communes. Le successeur de Xavier de Chalendar, Antoine Delzant a cumulé les deux fonctions, et l’usage s’est perpétué. Mais le statut du Centre n’est pas celui de paroisse et son responsable n’en est pas le curé. Cela a perduré sans heurt, jusqu’à ce que la distinction devienne moins évidente quand le nom du Centre pastoral a été changé, à l’initiative du curé de Saint-Merry qui se présentait comme tel, en oubliant souvent de nommer le Centre Pastoral. Centre Pastoral Saint-Merry était plus simple à dire et à entendre, mais cela induit une confusion. La communauté n’a pas vu que quand on change un nom, ce n’est pas anodin, cela change aussi l’identité.

Selon les apparences, Alexandre Denis [1] qui ne comprenait, ni ne supportait, la liturgie du Centre Pastoral et qui n’était pas en harmonie avec ses laïcs, a voulu se replier sur la paroisse. Il a abandonné, de fait, le Centre Pastoral et a entrepris de ramener à la paroisse la préparation aux sacrements dont principalement le baptême, et la liturgie : tiens, justement, la liturgie. Se sentait-il à la paroisse dans un cadre qu’il connaît mieux ? Dans un plan ahurissant qu’il avait proposé à l’Équipe Pastorale, il envisageait même que le Centre Pastoral n’ait plus de responsable nommé par l’évêque, mais qu’il soit sous la coupe d’un délégué du curé de la paroisse : la négation même du Centre Pastoral.

Si on poursuit, on voit que, dans sa lettre du 7 février, l’archevêque de Paris écrit : « Ceux qui sont investis dans des associations ou mouvements qui se réunissent autour et dans Saint-Merry sont invités à se manifester auprès de Mgr de Sinety afin d’étudier la suite de leurs activités ». Dans quel cadre ? Il ne reste que la paroisse. Pensent-ils que les personnes actives au Centre Pastoral vont traverser la région parisienne pour venir s’investir à Saint-Merry redevenue une paroisse ordinaire ? Sans le cadre militant et missionnaire du Centre, avec sa célébration et son Équipe Pastorale, cela n’a plus de sens.

 

Qu’allait-il faire en cette galère ?

Un fait qui n’a pas été élucidé mérite qu’on s’y arrête. Qu’est-ce qui a présidé au choix d’Alexandre Denis pour occuper, à Saint-Merry, les postes de curé de la paroisse et de responsable du Centre Pastoral ? Ses activités artistiques, si elles ne sont en rien incompatibles avec le fait d’être prêtre, prennent beaucoup de temps et d’énergie, et il est aussi aumônier des forains. Jusque-là, Alexandre Denis menait de front son métier et son rôle de vicaire à Saint François-Xavier. C’était déjà beaucoup, mais une tâche de vicaire, cela peut se moduler. On lui donne la charge d’une « petite paroisse » comme il dit imprudemment [2], petite paroisse qui est lestée d’un Centre Pastoral très particulier, très autonome, pris en charge par des laïcs aguerris.

Le « Père Alex » a été ordonné en 2003, même s’il n’est plus un jeune homme, il est d’une génération formée « sous la Restauration » : la coresponsabilité, il n’en a guère entendu parler, la liturgie c’est le rituel, tout le rituel, rien que le rituel. Il arrive à Saint-Merry, « un univers qui lui est étranger » pour reprendre les mots de Guy Aurenche. Très vite, il récuse la liturgie, point central de l’expression de foi de la communauté. Aux réunions de l’Équipe Pastorale, il ne fait peut-être pas bien la part des choses, se considère comme le curé alors que là, il n’est pas à la paroisse. Il n’était pas préparé à composer sur des sujets qu’il croit intangibles, alors qu’ils sont vécus autrement à Saint-Merry. Il y a eu des heurts, plusieurs en conviennent. Au bout de six mois, il abandonnait le Centre Pastoral, ne participant plus aux réunions de l’Équipe Pastorale. En fin d’année (2020), il était en dépression. Le 11 janvier, il démissionnait « sur prescription médicale ». L’archevêque de Paris a saisi ce moment, ou cette occasion, pour mettre fin à la mission du Centre Pastoral, interrompant brutalement le cours de la réflexion engagée entre le diocèse et le Centre Pastoral, qui devait durer un an, sur l’avenir du Centre.

Faut-il s’étonner qu’Alexandre Denis n’ait pas résisté à la charge qu’il portait ? Il aurait fallu quelqu’un choisi pour ses capacités d’adaptation, et pour avoir une solide expérience. On se demande qui a pu présenter la candidature d’Alexandre : tout le monde pouvait s’attendre à une catastrophe. Alors pourquoi ? Si c’est une erreur, elle est vraiment lourde, elle met gravement en cause une compétence. Mais si c’est un élément d’un programme planifié pour constater l’échec et sonner la fin du Centre, alors c’est une faute. Car Alexandre, atteint dans son être, apparaîtrait comme la première victime.

 

La célébration qui fait tellement problème

Interdire la célébration de la communauté n’est pas, nous l’avons vu, un point accessoire, c’est signer son arrêt de mort. Le Père Alexandre, formaté à la mode d’aujourd’hui – plutôt, à la mode d’avant-hier – ne pouvait pas entrer dans cette façon de faire, il a été formé à « bien dire la messe », selon le rituel figé et uniforme qui a cours partout. Sur la manière de célébrer, les autorités n’ont formulé aucune critique théologique ou liturgique. C’est que la liturgie de Saint-Merry n’est pas n’importe quoi : nous avons signalé précédemment son origine de célébration domestique. D’ailleurs, Alexis Leproux, alors vicaire général, avait eu de bonnes paroles sur la célébration à Saint-Merry : il ne voyait « aucune raison de mettre en cause les spécificités de la liturgie dominicale dont il souligne le dynamisme et l’inventivité ». Dans une interview à T. C., Nicolas de Bremond d’Ars [3] cite, pour dire qu’elles sont conformes à l’esprit de Vatican II, les deux particularités de la célébration à Saint-Merry : « Le Missel romain parle de deux tables pour une célébration dominicale : celle de la Parole et de celle de l’eucharistie. Le Centre Saint-Merry a matérialisé une véritable table de la Parole… Les concepteurs de cette façon de célébrer ont compris l’esprit du concile Vatican II. Dans les années 1970 et 1980, réunir les fidèles autour de l’autel pour la prière eucharistique se faisait aisément ». Comme le dit Jacques Mérienne [4], à Saint-Merry, « on peut dire que le ministère consacré sacerdotal et le ministère commun des baptisés s’y déploient également, dans un partenariat équilibré́ et prophétique ».

La Table de la Parole dans le nef de Saint-Merry...

La Table de la Parole dans le nef de Saint-Merry...

... et la Table de la Célébration eucharistique dans le chœur

... et la Table de la Célébration eucharistique dans le chœur

Rectifions : on a pu lire beaucoup d’approximations et d’erreurs, parfois même bien intentionnées. Non, tout n’est pas remis à plat pour repenser chaque morceau de la liturgie. Il ne s’agit pas d’une liturgie mise en pièces à partir desquelles on referait un patchwork sans cohérence, à l’inspiration du moment. Il s’agit d’une vraie liturgie conforme à la Constitution Sacrosanctum Concilium, comportant de façon visible la liturgie de la parole et l’eucharistie proprement dite. Non, la prière eucharistique n’est pas récitée par l’assemblée (ce qui ne serait peut-être pas si dramatique, d’ailleurs). La prière eucharistique est réécrite par le prêtre dans les formes canoniques, réécrite pour s’inscrire dans le « fil rouge » défini par le groupe de préparation, et qui permet d’assurer la cohérence depuis le mot d’accueil, en passant par les lectures et les commentaires, la prière eucharistique, la méditation et le chant final, le mot d’envoi. Tout cela conçu et réalisé par les laïcs, avec le célébrant. C’est cela qui est hérétique !

Or, au-delà de son déroulé et de son caractère participatif, cette célébration recèle aussi des trésors. Le grand lutrin, sorti des antiquités de Saint-Merry, présente chaque semaine la phrase, tirée des lectures du dimanche, que le groupe de préparation a retenue comme fil rouge, pour la mettre en exergue. Elle demeure exposée toute la semaine, prolongeant la célébration pour les passants et les visiteurs.

La fermeture du Centre Pastoral Saint-Merry : dans la ligne d'une longue évolution

Les fleurs sont l’objet d’un accord signifiant avec la tonalité de la célébration. Souvent, la personne qui en est chargée participe à la préparation de la célébration. Que les interventions, lectures et commentaires, soient confiées aux laïcs (indifféremment femmes et hommes) permet à chacun, chacune, de se reconnaître comme participant et participante. C’est tellement devenu évident qu’on ne s’en aperçoit plus, et c’est important qu’on ne s’en aperçoive plus. Et puis, il y a les chants, qui sont une dimension structurante de la liturgie. Une équipe de chants liturgiques, dynamique, travaille et crée. Les animateurs ne se contentent pas de préparer les célébrations, en choisissant les chants les plus appropriés aux lectures du jour. Ils ont constitué un répertoire : l’un est déjà ancien, un autre est plus nouveau. Ce répertoire est propre au Centre Pastoral pour la plus grande part. Créé par et pour la communauté, composé de textes avec leurs partitions originales, cet impressionnant corpus, que l’assemblée connaît, reflète et nourrit son engagement et sa réflexion. Il est d’ailleurs connu bien au-delà des murs de Saint-Merry.

Monsieur Aupetit, quand vous tuez la célébration, c’est aussi tout cela que vous tuez.

 

L’humain oublié

On n’a peut-être pas assez remarqué la brutalité de la décision de l’archevêque de Paris. Nous avons dit qu’elle avait interrompu un processus de dialogue engagé pour une vision renouvelée de la mission du Centre Pastoral. Nous avons analysé la lettre brutale et pesante. La décision, et la manière dont elle est assénée révèlent aussi un profond mépris des hommes et des femmes. D’abord les membres en charge de la communauté. La lettre de l’archevêque est datée du 7 février, elle prend effet le 1er mars : le Centre Pastoral, présent et actif en plein centre de Paris depuis 45 ans, dispose de trois semaines pour fermer et partir !

Ensuite, pensons à tous ceux qui, à Saint-Merry, sont accueillis en toute liberté, espace ouvert au sens propre comme au sens symbolique. Ils trouveront porte close et finiront par ne plus revenir. Où iront-ils ? À la paroisse ? Des paroisses, il y en a partout. Que trouveront-ils de spécifique à Saint-Merry ? Va-t-on installer dans l’église un bocal bien propre et bien chauffé, pour y mettre « quelqu’un de bien », au discours bien compassionnel et surtout, bien conforme, ce discours qu’on ne peut plus entendre ?

Le Centre pastoral donnait consistance à l’esprit d’accueil, spécialement pour ceux que l’esprit dogmatique, en cours de restauration, a éloignés : où iront-ils ? pour les migrants (RCI [5] a été créé à Saint-Merry), pour ceux qui sont loin, mais dont Saint-Merry s’est fait proche (Gaza par exemple), et par combien de groupes actifs sur les problèmes humains et sociaux.

Rappelons encore la « nuit blanche » 2013 : 15 000 personnes ont défilé dans l’église, c’était l’euphorie, l’émerveillement. Des milliers de petites boutures de « misère » (tiens, justement) dans les poches illuminées chacune par une LED formaient des sculptures lumineuses. Tout cela avait été monté avec des volontaires de l’association de gens de la rue : « Aux captifs la libération ». Belle créativité [6], belle action d’accueil effectif.

Pour beaucoup, la liturgie du dimanche est (était) un lieu de vie essentiel, pour certains le principal lieu de rencontre amicale et fraternelle. Autour de la table du Seigneur. Est-ce que ce n’est pas d’abord cela l’eucharistie ? Nous avons pu voir s’exprimer, dans les trois semaines de fin de vie de cette liturgie qui gêne tellement, des cris de douleur, des cris d’écorchés vifs.

Arrêtons là : oui, c’est tout cela aussi que vous tuez, Monsieur Aupetit.

 

Signe des temps

Il est bien clair que la signification de la décision de l’archevêque de Paris est la touche finale à la reprise en main de la vie de l’Église catholique dans le sens voulu par Jean-Paul II, confirmé par Benoît XVI. Faut-il rappeler que les conceptions mises en vigueur sous Jean-Paul II n’étaient pas seulement une remise en cause de Vatican II, elles avaient aussi, peut-être peut-on dire d’abord, une visée politique ? Les premiers à en avoir fait les frais sont les hommes et les femmes (pas seulement les chrétiens) d’Amérique Latine. Au premier rang desquels, les Chiliens [7].

Est-ce un hasard si les mouvements « pro-vie » (sic) sont soutenus et encouragés ? et si le docteur Aupetit, spécialiste de ces questions, a été nommé à Paris ? Ils savent, sur ces questions, plus que les scientifiques ne peuvent en dire, ils ont cadenassé toute réflexion. Il en est de même pour des formulations dogmatiques, basées sur des conceptions qui datent des quatrième et cinquième siècles. Une fois pour toutes, les conceptions et les formulations sont intangibles, universelles et éternelles. Dans bien des domaines, le monde auquel ils se réfèrent n’est plus celui que nous connaissons.

On l’a compris, le cléricalisme est triomphant, le prêtre est sacralisé, il est présenté comme celui qui porte et qui apporte la relation à Dieu. L’Église qui finit ainsi de se mettre en place court après le retour à ce qu’elle était avant le Concile, souvent même au dix-neuvième siècle. Tant pis si c’est un leurre.

Pendant ce temps, ceux qui ont cru aux changements qui se profilaient à la suite du Concile et des mutations sociales qui commençaient plus ou moins au même moment, ceux qui ont œuvré aux transformations qu’ils espéraient, se sentent exclus, éliminés, refoulés. Les réactions de soutien sont venues parfois de personnes loin de Saint-Merry, loin de tout, mais qui ressentent que quelque chose de vivant se perd. On peut rapprocher ce qui se passe là avec les réactions qu’avait suscitées la destitution de Jacques Gaillot. C’était en 1995. Déjà, des pétitions disaient la révolte face aux « méthodes d’une Église dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas ». Et la clameur venait de très loin. Comme on sait, elle ne fût pas entendue, mais l’esprit de Partenia vit encore.

Combien sont partis, au fur et à mesure qu’ils constataient la dérive ! Ceux qui n’avaient pas encore compris que leur présence n’était plus souhaitée, les attardés en somme, c’est simple, on les jette à la rue, littéralement. L’archevêché de Paris aura été plus efficace à évacuer Saint-Merry qu’à récupérer Saint Nicolas du Chardonneret [8]. Faut-il que Monsieur Aupetit, et tous ses semblables soient sûrs d’eux -mêmes ! Sont-ils si certains de porter encore l’Évangile ? C’est Jacques Mérienne qui dit : « vous savez, ceux qui quittent l’Église ne quittent pas pour autant l’Évangile ».

Régine et Guy Ringwald


[1] Le curé installé à Saint-Merry en octobre 2019, qui a démissionné en janvier 2011.
[2] Golias Hebdo n° 661.
[3] Prêtre, sociologue, spécialiste de la liturgie.
[4] Jacques Mérienne a été curé de Saint-Merry et responsable du CPHB pendant 12 ans
[5] Réseau Chrétien-Immigrés travaille en lien avec une quinzaine de paroisses, et divers mouvements (CIMADE, CCFD, Pastorale des migrants, Vicariat à la solidarité, etc.)
[6] création de Pascale Peyret, photographe et plasticienne
[7] La chronique que nous avions tenue sur ce qui s’est passé au Chili (et le livre « La bataille d’Osorno ») ont permis d’en voir les mécanismes.
[8] Église du Ve arrondissement occupée, depuis 1977, par la fraternité Saint Pie X fondée par Mgr Lefebvre. L’archevêché n’a jamais fait exécuter le jugement d’expulsion.

Source : Golias Hebdo n°665 [le titre comme les illustrations ont été légèrement modifiés]

Publié dans Signes des temps

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Commenter cet article

Pierre Castaner 12/04/2021 09:18

Superbe analyse détaillée et argumentée.
Aimerais retrouver les adresses mails des auteurs. Pierre