« De la fabrique du sacré à la révolution eucharistique » (François Cassingena-Trévedy)

Publié le par Garrigues et Sentiers

La période de déconfinement que nous vivons a conduit le gouvernement à édicter des règles pour éviter la propagation du virus dans les espaces qui reçoivent le public. Il a ainsi décrété que toutes les cérémonies relatives aux différents cultes devaient se limiter à trente personnes, quelle que doit la dimension de l’édifice. Cette dernière mesure, quelque peu ridicule, a été cassée par le Conseil d’État. A cette occasion, beaucoup de catholiques ont manifesté bruyamment pour qu’on leur rende « leur messe ».

Cette situation a conduit le frère bénédictin, François Cassingena-Trévedy à s’interroger sur ce « retour à la messe » qui risque de masquer ce qu’il appelle « a révolution eucharistique » : « Sous la messe, l’Eucharistie ne s’est-elle pas faite ces temps-ci quelque peu oublier ? Tout le bruit qu’on a fait ne nous distrait-il pas sans cesse d’entrer dans le processus vertigineux qu’a inauguré, pour nous, au soir de sa passion, le geste à la fois si simple et si innovant de Jésus ? » (1).

Dans la liturgie catholique de la messe, il y a un moment où l’on invite le chrétien à « oser » : il s’agit de la récitation collective du « Notre Père  », la seule prière que le Christ ait enseignée. Je pense que le « oser être chrétien » a quelque chose à voir avec la signification spirituelle du « Notre Père ». En invoquant Celui que les religions appellent Dieu par l’expression « Notre Père », le christianisme affirme qu’il serait illusoire de prétendre rejoindre celui que l’on appelle Dieu en faisant l’impasse sur la fraternité universelle issue de « Notre Père », ce qu’exprimait avec justesse Raimon Panikkar, théologien catalan très investi dans l’inter-religieux : « Pour moi le Christ n’est pas un obstacle ou un mur qui sépare, mais le symbole de l’union, de la fraternité et de l’amour. Jésus est certainement un signe de contradiction, mais l’est, non parce qu’il me sépare des autres, mais parce qu’il s’oppose à mon hypocrisie, à mes craintes et à mon égoïsme ; il me rend vulnérable comme il l’est lui-même. Plutôt que d’éviter les autres parce qu’ils sont païens, incroyants, pécheurs – alors que je suis juste – Jésus m’entraîne vers eux » (2).

Dès lors, nous dit François Cassingena : « Il va falloir que nous allions de ma messe à la messe, et puis de la messe à l’Eucharistie, ce qui est l’œuvre de toute une vie chrétienne et de tout le pèlerinage temporel de l’Église vers le Royaume. (…) Nos églises sont-elles ouvertes seulement pour un entre-soi confortablepour des cérémonies où le rituel distrait du spirituel, pour l’appel racoleur et tapageur à des émotions fugitives, pour l’entretien exténué et morose de la consommation religieuse ? Ou bien vont-elles s’ouvrir pour un questionnement et un approfondissement de nos énoncés traditionnels, pour une interprétation savoureuse de la Parole de Dieu loin de toute réduction moralisante, pour une ouverture efficace aux détresses sociales, pour une perméabilité réelle aux inquiétudes, aux doutes, aux débats des hommes et des femmes de ce temps, en un mot pour la révolution eucharistique ? » (3). Rappelant les mots de la « consécration », considérés comme le centre du rituel de la messe, il écrit : « Ceci est mon corps (Mt 26,26), toujours au péril d’être chosifié, doit être sans cesse équilibré, éclairé par l’affirmation paulinienne : « Vous êtes vous, le corps du Christ » (1Co 12,27). Peut-être que la véritable « institution » de l’Eucharistie serait-elle à chercher dans la parole de Jésus lui-même : Quand deux ou trois sont réunis en mon Nom, Je suis là au milieu d’eux  » (Mt 18,20).

Bernard Ginisty 

(1) Blog François CASSINGENA-TRÉVEDY, 20 mai 2020.

(2) Raimon PANIKKAR (1918-2010), Une christophanie pour notre temps, Actes Sud, 2001, p. 40-41. Né d’une mère catalane catholique et d’un père hindou, Raimon Panikkar était docteur en philosophie, en chimie et en théologie. Ordonné prêtre en 1946, il enseigne en Inde à partir de 1954. En 1966, il devient professeur de philosophie orientale aux États-Unis d’Amérique à Harvard et à Santa Barbara en Californie. En 1987, il s’installe définitivement en Catalogne où il avait créé une Fondation chargée de promouvoir la tolérance et le dialogue entre les religions. Auteur de plus de 80 ouvrages parmi lesquels on peut citer : Le Christ et l’hindouisme, Centurion, 1972 ; Éloge du simple. Le moine comme archétype universel, Albin Michel, 1995 ; Entre Dieu et cosmos : une vision non dualiste de la réalité, Albin Michel, 1997 ; La Trinité. Une expérience humaine primordiale, Cerf, 2003 ; Le silence du Bouddha : une introduction à l’athéisme religieux, Actes Sud 2006 ; La plénitude de l’homme, Actes Sud, 2007.

(3) Dans une tribune intitulée Crise du Covid, nous ne vivons plus dans une société chrétienne, Pascal WINTZER, archevêque de Poitiers écrit : « Parmi les traits qui se sont manifestés comme plus saillants, il y a cette attitude de renvoyer chacun à un des éléments qui le caractérise, ainsi, les évêques et les prêtres ne peuvent avoir qu’une seule idée en tête, qu’un seul domaine de compétence, « le culte », au sens des seuls actes cultuels, oubliant que c’est par toute sa vie qu’un chrétien s’efforce d’honorer Dieu. Cette attitude, alors que l’on dénonce à voix forte les stéréotypes, porte ce travers d’isoler les personnes les unes des autres enfermant dans tel ou tel domaine de leur existence. Partant, ceci peutconduire les chrétiens à oublier que la préoccupation que leur donne l’Évangile est la gloire de Dieu et le salut du monde, ou, pour le dire autrement, le témoignage rendu à Dieu et le bien de la société. Il est heureux que, durant la période récente, le pape François, sans ignorer la crise sanitaire, ait publié deux textes qui ne se détournent pas de l’Évangile mais en manifestent le déploiement : un texte sur la fraternité et un autre sur la possibilité d’un revenu universel ». Site du journal La Croix, 30 novembre 2020.

Publié dans Réflexions en chemin

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Lévy 05/12/2020 20:54

LE VERTIGE DU SENS INTROUVABLE, OU LE REVENU UNIVERSEL DE LA CÈNE.
L’article de Bernard Ginisty ne se termine pas. Il ouvre en grand une perspective, si longtemps condamnée à rester verrouillée, que cinq lignes de lecture dans une citation inspirée suffisent à rendre vertigineuse. Et ce vertige là est un bonheur de l’esprit et de l’âme.
Voici que le « Ceci est mon corps » peut s’entendre autrement que dans la traduction littérale où il s’est gravé pour des millénaires. Par deux fois, la citation en cause agite, à côté de cette traduction du mot à mot – qui n’a au fond jamais servi qu’à fabriquer les sens uniques respectifs de dogmatiques concurrentes – la probabilité d’une multitude d’interprétations.
Aucune ne restituera en son absolu, ni donc en sa complétude, la signification que, sur le moment, le Messie entendait donner à ses presque dernières paroles. Mais passer, par l’intuition et le rapprochement, de l’énoncé « mon corps » a l’inclusion de tous au sein de ce qui les désigne en tant que « le corps du Christ », et fédérer les «deux ou trois (qui) sont réunis en (son) Nom » pour qu’ils suffisent à opérer une nouvelle incarnation intemporelle, c’est bien instituer la Cène comme l’instant total du legs messianique. En ce que toutes les acceptions qui émanent du « Verbe qui s’est fait chair » y prennent leur sens et leur souffle.
Au point de se demander si le « mon corps » de la Cène ne se renverse pas pour se laisser comprendre comme un « notre corps ». Comme une représentation de l’Incarnation qui n’est plus seulement celle du Verbe prenant forme et vie humaines, mais celle, promise à toutes les créatures, d’une insertion dans le corps mystique et éternel du Verbe. Une insertion qui se laisserait magnifier comme l’incorporation à venir de toutes les créations à l’être de leur Créateur. Une incorporation qui passe infiniment outre à notre appréhension du spirituel, et pourtant déjà ébauchée, déjà à l’œuvre, depuis les instants où le pain a été rompu, puis le vin partagé.
Une autre façon, aussi, de lire « je vous le dis, je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit venu ». Etant entendu que le substitut johannique du lavement des pieds des disciples par le Messie, n’est pas insusceptible de nourrir une intellection identique de l’Incarnation et de ses fins ultimes.
Didier Lévy