Retrouver la « célébration du quotidien » (Marion Muller-Colard)

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans sa parution du 8 novembre dernier, l’hebdomadaire La Croix L’Hebdo donne la parole à la théologienne protestante Marion Muller-Colard pour une réflexion sur la période sombre que nous traversons : reprise épidémique, assassinat de Samuel Paty, nouveau confinement, attentats de Nice (1). Pour elle, « il faut renoncer au fantasme de l’harmonie. Ce qui est tyrannique, c’est l’injonction d’un va-et-vient fluide et harmonieux entre le regard que je pose sur moi et celui que je pose sur le monde. C’est un équilibre tout sauf harmonieux, c’est une succession de déséquilibres, de ruptures et de provocations. Je dois assumer de n’avoir jamais un rapport ajusté entre moi et l’autre, moi et moi-même, moi et le reste du monde (…) L’idée est de se laisser provoquer ! ».

Le contraste saisissant entre les foules fatiguées du travail de la journée attendant la prochaine rame d’un métro bondé et les quais couverts de belles affiches publicitaires nous proposant des anatomies fringantes, des voyages sous les tropiques ou des apéros conviviaux illustre des injonctions contradictoires déstabilisantes. « Notre système immunitaire psychique et spirituel demeure en Occident extrêmement fragile, car l’évacuation de la mort et de la vulnérabilité ne lui a pas permis de « s’entraîner » face au grand malheur (…) Ces personnes frappées déambulent dans un espace quasi publicitaire d’injonction au bonheur, d’images de réussite, et errent au milieu de ce décor comme des fantômes qu’on ne veut pas voir ».

Depuis 2017, Marion Muller-Colard est membre du comité consultatif national d’éthique au titre de l’appartenance aux principales familles philosophiques et spirituelles. Interrogée comment, dans ce lieu laïque, elle peut à la fois parler sous le coup d’une émotion provoquée par l’actualité et au nom d’une croyance qu’elle est censée représenter, elle répond : « L’émotion, comme la croyance, n’est pas un problème en soi. Le problème, c’est quand je les confonds, quand je ne préviens pas mon interlocuteur que c’est l’émotion ou la croyance qui s’exprime. Le problème c’est quand je confonds « ressentir » et « penser », quand je confonds « croire » et « savoir ». Et aujourd’hui, nous sommes face à un double problème. On ne sait plus croire, par contre, on croit savoir ». 

Comment, dans ce contexte, aider ses enfants à croire à l’avenir demande la journaliste à cette mère de famille qu’est aussi Marion Muller-Colard : « Les jeunes comme les adultes vont attendre impatiemment le prochain café en terrasse, et il y a du bon à çà : de toutes petites choses que nous croyions dues sont en pleine inflation de valeur et de saveur ! On a gagné en humilité, en profondeur et en reconnaissance… Cela nous a replongés dans une « célébration du quotidien », pour reprendre les termes de Colette Nys-Mazure. Pour moi, la plus grande des vertus, c’est la curiosité. Et j’ai l’impression d’être entourée de jeunes qui sont curieux. La curiosité nous sauvera toujours de tout. Si la curiosité s’accompagne d’une lucidité, d’une délicatesse, d’une ascèse, c’est le moteur le plus sain. Car quand l’appétit va, tout va ! ».

Au terme de cette conversation, invitée par la journaliste à donner une citation, elle répond par ce propos de son fils aîné de 15 ans : « T’inquiète, j’ai une vie intérieure… »

Bernard Ginisty 

(1) Marion MULLER-COLARD, Ne cédons pas à la fascination du malheur, propos recueillis par Fanny Cheyrou in La Croix L’Hebdo des 7-8 novembre 2020, p. 10 à 17.

Publié dans Réflexions en chemin

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Lévy 13/11/2020 18:25

« Je m’inquiète avec raison car j’ai une vie intérieure ». Renverser la conclusion de cette admirable réflexion, n’est-ce pas une autre façon, ou la juste façon, d’y adhérer ?
Mais, s’il faut se fixer sur un passage particulier de l’article, quitte à dévier un peu de l’intention centrale du message, ne convient-il pas de s’arrêter sur ces quelques lignes : « L’émotion, comme la croyance, n’est pas un problème en soi. Le problème, c’est quand je les confonds, quand je ne préviens pas mon interlocuteur que c’est l’émotion ou la croyance qui s’exprime. Le problème c’est quand je confonds « ressentir » et « penser », quand je confonds « croire » et « savoir ».
Marion Muller-Colard dessine là l’exact tracé de la digue qu’édifie la laïcité – notre laïcité républicaine – pour protéger l’intelligence et la liberté du débat. Quand la séparation qu’elle pose fait défaut, quand elle s’efface au profit de la confusion du « croire » et du « savoir », ne distingue-t-on pas qu’on a devant soi la genèse du processus qui conduit aux obscurcissements de la pensée, et de là aux surdités respectives qui inspirent les croisades. Qui animeront tôt au tard les œuvres de mort.
Oui, cette confusion du « ressentir » et du « penser » a toujours nourri les pires aveuglements de la certitude – intolérance, rejet, persécution ...-, et nous voyons trop bien, dans les jours présents, qu’elle est toujours l’incomparable ressort du fanatisme et de la haine.