« Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie » (Bruno Latour)

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans son discours du 14 septembre dernier sur le numérique et l’innovation, le président Macron, pour défendre l’installation de la 5G, a déclaré :« Je ne crois pas au modèle amish. Et je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine » (1). Il a pris en contre-exemple cette communauté techno-sceptique, d’origine protestante, installée principalement aux États-Unis, dans l’Utah, que les media présentent souvent comme « folklorique ».

Sans entrer dans le débat technique sur la technologie de la 5 G, c’est le raisonnement utilisé par Emmanuel Macron qui pose problème. Dans une tribune d’une grande lucidité intitulée « Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie » publiée dans le journal Le Monde, le philosophe et anthropologue des sciences Bruno Latour critique vivement cette idéologie simpliste du progrès (2). « Le train du progrès a-t-il des aiguillages ? Apparemment, pour notre président, il s’agit d’une voie unique. Si vous n’allez pas tout droit, vous ne pouvez que « revenir en arrière », ce qui veut dire régresser. Que cet argument soit encore considéré comme imparable, au moment même où le monde brûle parce que le « train du progrès » nous a mené au désastre a quelque chose de désespérant. (…) Le président ferait bien de se renseigner un peu sur « le modèle amish » qu’il a cru bon de ridiculiser, car il a au moins l’avantage de faire discuter la communauté concernée sur l’ajout ou non de telle ou telle innovation ».

Pour Bruno Latour, « il est d’autant plus extraordinaire de voir ressusciter ce vieux cliché d’avant la crise du Covid 19, alors que, depuis six mois, tous les Français se demandent au contraire s’ils ne pourraient pas se désintriquer de l’irréversible train du progrès. Au moment même où chacun d’entre eux se met à comprendre que chaque médicament, chaque aliment, chaque habit, chaque moyen de transport fait l’objet d’une vive controverse et offre des marges de manœuvre qui permettent de bel et bien « renverser » ce qui paraissait inévitable. Si le confinement a eu un effet, c’est de nous déconfiner tout à fait de cette idée d’une voie unique vers le progrès. (…) On peut encore comprendre que cet inusable cliché ait pu servir avant la crise climatique, mais comment le répéter en septembre de l’année la plus chaude jamais enregistrée quand tout indique qu’il faut justement apprendre à revenir sur une multitude de décisions toutes jugées en leur temps aussi « irréversibles  » que « profitables ».

L’ampleur de la crise que nous traversons suppose autre chose que des pieux célébrants d’une liturgie du progrès. Nous sommes appelés à vivre le temps des inventeurs. L'histoire nous montre que tous ceux qui ont voulu résister à la perte de sens se sont attachés à créer des espaces microsociaux qui se définissent d'abord par des rapports collectifs nouveaux au temps et au lien social. Ces espaces peuvent s'enclore dans la fermeture des sectes et il est indéniable que les paniques actuelles les rendent attractives. Au lieu du temps libéré, c'est le temps de la mort, dans un refus de naître à de nouvelles socialités, que proposent nombre de petits « maîtres ». Mais ces dérives ne sauraient nous faire méconnaître l'importance capitale de promouvoir de nouveaux arbitrages entre le lien et le bien.

Ce qui meurt, c'est bien le temps quantifié et monétarisé de l’individu, atome social attendant du « sens de l'histoire », de la « croissance » ou de la « technique » une sorte d'automaticité du lien social. Nous avons à faire le deuil de ces idoles qui nous ont fait croire être dispensés de la responsabilité d’inventer, dans la quotidienneté, d’autres rapports aux êtres, aux travaux et aux jours.

Bernard Ginisty

(1) Le déploiement de la 5G, attendu en France à partir de la fin de l’année, permettra d’avoir un débit Internet plus important, surtout utile pour les entreprises. Les opérateurs télécoms et les équipementiers affirment que cette technologie permettra d’augmenter significativement le débit, pour permettre de nouveaux usages, des jeux vidéo à la demande aux villes connectées, en passant par les voitures autonomes. Pour les particuliers, elle représentera dans un premier temps un saut technologique moins important que la 4G, qui a, elle, ouvert la voie à un accès Internet suffisant pour lire des vidéos et utiliser des applications (pour mémoire, la 3G offrait un accès Internet restreint, et la 2G ne permettait que de passer des appels et d’envoyer des SMS). Mais elle suscite des questions sur divers aspects : consommation, environnement, santé, encadrement légal…

(2) Bruno LATOUR, « Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie », journal Le Monde, 25 septembre 2020, p. 29.

Publié dans Réflexions en chemin

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