La langue nationale face aux séparatismes

Publié le par Garrigues et Sentiers

Peut-on, « en même temps », lutter contre les « séparatismes », contre lesquels on nous promet une loi, et favoriser l’expansion d’une langue étrangère dans l’école républicaine en France ?

 

Le désir d’enseigner la langue arabe, langue d’origine d’une partie de la population habitant ce pays, part peut-être de bons sentiments. Le ministre de l’Éducation nationale le justifiait, dès septembre 2018, par le désir de lutter contre le fondamentalisme en ôtant l’exclusivité de son apprentissage aux mosquées, qui en font un moyen d’attirer les jeunes pour les endoctriner.

 

Remarques initiales :

1° L’alinéa 1 de l’article 2 de la Constitution française affirme : « La langue de la République est le français ». Si donc il s’agit d’enseigner l’arabe comme langue étrangère, au même titre que l’anglais ou l’allemand, aucune objection. L’arabe est une très belle langue, nuancée, ouvrant à une riche culture.

2° L’autre argument du ministre, affirmant qu’il faciliterait les échanges internationaux, paraît moins sérieux, car ces échanges, qu’on applaudisse au fait ou qu’on le regrette, se font principalement en anglais. Les pays arabes eux-mêmes le pratiquent abondamment. En dehors de lui, mieux vaudrait apprendre le mandarin (1.120 millions de locuteurs). Sinon, l’hindi (637 millions) ou encore l’espagnol (538 millions) viendraient concurrencer l’arabe (274 millions seulement).

 

Dans la France d’Ancien Régime, seules les élites parlaient, plus ou moins bien, le français. Et encore ! Quand Mme de Sévigné vient voir sa fille à Aix-en-Provence, elle rencontre les femmes de l’aristocratie, dont beaucoup ne parlent que le provençal. Et dans les documents notariaux du XVIIIe siècle, on note encore beaucoup de formules en langue locale, malgré l’ordonnance de François Ier, à Villers-Cotterêts en 1539, exigeant l’emploi exclusif du français pour la rédaction des actes officiels de l’administration ou en droit.

 

La Révolution française ne s’y est pas trompé. Le 27 janvier 1794, le conventionnel Barère déclare à l’Assemblée : « La monarchie avait des raisons de ressembler à la tour de Babel ; dans la démocratie, laisser les citoyens ignorants de la langue nationale, incapables de contrôler le pouvoir, c'est trahir la patrie… Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous. ». Il ajoutait dans un rapport au Comité de salut public : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l'émigration et la haine de la République parlent allemand. La Contre-révolution parle l'italien et le fanatisme parle basque. Cassons ces instruments de dommage et d’erreurs ».

 

La IIIe République a repris, de façon moins brutale, l’unification linguistique de la France non encore pleinement réalisée. L’instruction publique gratuite, laïque et obligatoire devait se faire en français, et Jules Ferry, promoteur de cette politique, prit des mesures pour affaiblir les langues régionales. Les anciens dans les années 1940 rappelaient encore comment certains instituteurs faisaient honte, voire tapaient sur les doigts de ceux qui parlaient leur langue maternelle : breton, provençal, basque… fût-ce à la récréation. En menant cette politique d’« anti-séparatisme » déjà, on a perdu malheureusement la richesse culturelle des langues régionales – politique sur laquelle on revient d’ailleurs un peu aujourd’hui –mais l’unité du pays, au-delà des « provinces », a été à ce prix.

 

On sait le pouvoir unificateur de la langue dans un pays et son rôle essentiel dans la constitution d’un esprit national. Les pays africains sub-sahariens, pourvus parfois de plusieurs dizaines de langues vernaculaires sur leur territoire, pourraient en témoigner, puisqu’ils ont dû, pour pouvoir communiquer à l’intérieur même de leurs frontières, conserver les langues de leurs colonisateurs : anglais, français, portugais… La pluralité de langues effectivement employées par une population peut entraîner des difficultés pratiques ou même politiques. Aux États-Unis, par exemple, l’espagnol est parlé par 52 millions d’habitants, soit près de 14 % de la population (et plus qu’en Espagne même : 46 millions), dont une partie ne comprend pas bien l’anglais. La Californie, où 28 % de la population est hispanophone, a dû rappeler que la langue officielle est l’anglais, car certains documents administratifs doivent être rédigés en plusieurs langues. Ce fait commence à poser des problèmes pratiques (et électoraux) dans certains états du sud.

 

Question fondamentale donc : pense-t-on opportun, au moment où l’on constate la nécessité et même l’urgence de combattre les forces centrifuges qui menacent l’unité nationale, où l’on dénonce les « séparatismes », d’en favoriser un facteur majeur ? Qui peut assurer que l’enseignement d’une langue exogène, surtout à de jeunes enfants du primaire, ne va pas favoriser la constitution ou du moins un isolement accru de groupes repliés sur leurs cultures et leurs affinités, y compris religieuses ? L’arabe, pour un musulman, est avant tout la langue du Coran, même si celle-ci est sensiblement différente des langues effectivement parlées.

 

Dans les années qui ont suivi 1962 et la migration d’une partie des Algériens en France, en particulier les harkis, certains professeurs de lycée, ayant reçu leurs enfants dans leurs classes, ont défendu l’idée que l’enseignement de l’arabe à ces jeunes, souvent un peu déboussolés par les années de guerre et arrachés à leurs lieux de vie, serait bénéfique. À ce moment-là, cette décision aurait pu favoriser leur intégration. La langue, déjà connue et pratiquée en famille, aurait pu constituer un point d’appui intellectuel plus ferme, au moment où ils devaient apprendre, outre les connaissances normales pour tous les élèves, la langue du pays d’accueil, qu’ils maîtrisaient parfois mal. En revanche, avec les enfants de la 3e ou 4e génération, comme on dit, l’officialisation de cet apprentissage dans le cadre du cursus scolaire normal pourrait être une grave erreur et encourager le repli des jeunes sur une communauté culturellement plus proche et souvent désireuse de se singulariser. À réfléchir au-delà des effets d’annonce…

 

Jean-Baptiste Désert

Publié dans Réflexions en chemin

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