Convivialité dominicale et plus si affinité : une catéchèse domestique déconfinée

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Cette contribution de l’un de nos fidèles Internautes est à verser au débat ouvert par l’article de Jean-Luc Lecat, autre fidèle Internaute : Nous n’irons plus à " la messe "… nous irons à la rencontre…

G & S

Dimanche dernier, un adolescent demande à son grand-père ce qu’il pense d’un cambriolage récemment survenu dans la paroisse où il se prépare à la confirmation. On ignore s’il s’agit d’un petit larcin ou du vol d’un ciboire, voire d’un ostensoir de grande valeur. Mais peu importe puisque, comme tout le monde le sait, « qui vole un œuf volera un bœuf » et les vases sacrés n’ont pas de prix…

S’ensuit un fructueux échange en famille qui se conclut de façon inattendue à l’apéritif par un sermon composé par le grand-père. Pour corser l'affaire et par jeu, celui-ci dit l'avoir trouvé sur le site Internet de la paroisse victime du vol. L’ado lit ce texte et se l'approprie, plutôt content d’étonner ceux qui l'écoutent et s’étonnant lui-même des réflexions suscitées par sa question – " c'est mon premier sermon ! "

"Chers frères et sœurs en Jésus-Christ, mes très chers paroissiens,

Je dois, ce matin, vous annoncer une bien triste nouvelle : un vol a été commis dans notre sacristie. Et cela, comble d’impiété, pendant la célébration du saint sacrifice de la messe ! Divers recoupements permettent d’incriminer des SDF roumains. Pauvres de nous – ils iront jusqu’à voler le bon Dieu lui-même ! Nous voici, me direz-vous, à la merci d’immigrés vagabonds et mafieux qui se déclarent chrétiens, alors que notre catholique terre d’Alsace est déjà envahie par toutes sortes d’étrangers sans foi ni loi !

Que faire à présent ? Le conseil de fabrique a déposé plainte, mais la police ne retrouvera sans doute pas les voleurs qui sont et resteront efficacement protégés par le maléfique prince des ténèbres qui les a poussés à commettre le sacrilège. En bonne logique religieuse, il ne nous reste donc qu’à prier. À confier notre sort au Dieu tout-puissant qui est censé garantir l’ordre du monde : depuis la nuit des temps, il bénit les gens honnêtes qui détiennent leurs biens de sa main et ne volent pas leurs semblables. 

Inspirée par l’air d’une époque qui boude le Saint-Esprit, la prière qui monte spontanément à nos lèvres est courte, claire et percutante. Que les voleurs aillent au diable à défaut d'être emprisonnés ou d’être prestement expulsés de chez nous ! Une demande plus concrète doit par ailleurs vous être adressée, chers paroissiens : si les biens qui nous ont été dérobés ne peuvent pas être retrouvés, que votre générosité se mobilise pour les remplacer – c’est au centuple que le ciel vous récompensera ! 

Mais, chers amis (pour reprendre, loin des usuelles appellations ampoulées, le terme simple et sûr utilisé par Jésus pour s’adresser à ses disciples), tout cela pose quand même problème au regard de la foi chrétienne. Deux questions au moins s’avèrent d’une importance cruciale. Quelle est l’utilité de ces biens auxquels nous sommes si attachés : sont-ils réellement indispensables pour célébrer et mettre en pratique notre fidélité au message de Jésus ? Et la seconde question : d’où, au juste, nous viennent tous ces biens ?

L’Évangile nous recommande de vivre pauvrement, de renoncer aux mille choses inutiles qui nous encombrent, et de partager ce que nous avons avec les malheureux qui ont faim, ne peuvent pas se loger décemment, n’ont pas les moyens d’aider leurs enfants à s’épanouir, etc. Or l’inégalité entre les hommes ne cesse de croître, ici comme partout, et il est indéniable que l’Église a depuis longtemps partie liée avec les possédants et les puissants alors que, d’après les Écritures et la Tradition, Dieu leur préfère les petits. 

Si nous sommes riches et si l’Église est riche par rapport à d’autres, le surplus de nos biens n’a-t-il pas été prélevé sur les ressources des pauvres, ici et au loin, par l’exploitation directe ou indirecte de leur travail et par les profits tirés de nos politiques de rapine ? S’agissant des richesses procurées à l’Église par les pauvres eux-mêmes, ne faut-il pas reconnaître qu’on a trop souvent abusé de leur crédulité pour les inciter à se priver au bénéfice de la religion au lieu de les inviter à pourvoir d’abord à leurs propres besoins ?

Nous pouvons à juste titre être fiers de ce que le christianisme a apporté au monde. Ses valeurs de justice et de fraternité ont été reprises dans la devise de notre République et dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais cela ne nous dispense pas d’être lucides : que de larmes et de sang entachent nos richesses et celles des Églises ! Surtout, cela ne nous dispense pas de lutter, avec force et sans violence, contre ceux qui entretiennent l’iniquité et bafouent la dignité humaine pour défendre leurs privilèges.

Au risque de vous surprendre, chers amis, je conclurai ce sermon en vous invitant à louer Dieu de nous avoir portés, à la faveur du piètre vol commis dans notre sacristie, à réfléchir aux graves questions dont dépend notre avenir. Le plus banal comme le plus fâcheux des événements peut se révéler providentiel dès lors qu’il nous ouvre le cœur et l’esprit par-delà nos horizons habituels. Il n’est pas acceptable qu’une infime minorité accapare à son profit la majeure partie des biens qui reviennent à tous, et les plus démunis n’ont pas tort d’en ôter directement leur part en cas de nécessité.

Béni soit Dieu de nous faire comprendre que l’Église n’a besoin d’aucun coffre-fort, d’aucun autre trésor que la miséricorde et la générosité qui nous viennent de lui. Non, Jésus n’a rien à voir avec les ciboires et les ostensoirs, il ne se calfeutre pas dans les tabernacles et n’est pas prisonnier de nos sanctuaires. Il est dehors, et d’abord là où des hommes et des femmes sont écrasés et aspirent à la justice et à la bienveillance. C’est là qu’il souffre aujourd’hui encore sa passion, que ses plaies restent béantes comme sur le Golgotha, et que le miracle de l’amour partagé fait luire l’aube de Pâques pour actualiser la résurrection ici et maintenant.

Ainsi soit-il !"

P. S. Préparé avec sollicitude par la grand-mère et servi sur une table soigneusement dressée, le repas dominical pris dans la foulée de l’apéritif a revêtu une dimension que l’on peut considérer comme eucharistique à sa façon.

Un partage de nourritures appréciées et une lumineuse espérance au milieu de nos joies et de nos peines mêlées, en communion avec l’immense foule anonyme des hommes de bonne volonté qui, avec ou sans religion, pratiquent l’Évangile. Par la grâce de Dieu, cette forme inédite de « messe », à la fois moins et plus que bien des messes officielles, peut transfigurer les convives sans qu’il soit nécessaire de « transsubstantier les espèces »…  Elle pourra éventuellement faire l’objet d’une réflexion ultérieure.

Jean-Marie Kohler

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