Un abus qui a pour nom "chrétienté"

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À la présentation par Antoine Duprez de Deux ouvrages de Dominque Collin « Le Christianisme n’existe pas encore » et « L’Évangile inouï » nous ajoutons le résumé d’une récente intervention du même Dominique Collin que vient de mettre en ligne le site Nous sommes aussi l’Église.

Cette intervention a eu lieu le 19 février dernier lors d’un débat avec Marie Jo Thiel, médecin, théologienne moraliste, qui avait été organisé à Paris par l’Association Confrontations sur le thème « Évangile et pouvoirs : Quelle Église pour demain ? ».

Ce débat peut être écouté intégralement ici (l’intervention de Dominique Collin débute à 00 42 03).

G & S

 

Un abus qui a pour nom « chrétienté »

S’il y a quelque chose de si choquant, révulsant, dans la crise des abus sexuels ou les abus de confiance, c’est que c’est la dernière goutte à la crise du christianisme d’un abus qui a pour nom « chrétienté ». C’est la chrétienté qui est l’histoire de cet abus dont la crise révèle que depuis très longtemps le christianisme a perdu une crédibilité.

L’Église a perdu depuis longtemps la crédibilité du monde moderne, depuis qu’elle a perdu une catégorie de personnes, petites gens, gens de rien, exploités par les puissants, par la bourgeoisie, qui trouvaient un allié du côté de l’Église catholique.

C’est parce que déjà depuis très longtemps l’Église n’est plus du côté des petites gens que l’on voit avec effroi que, avec les enfants qui sont dans tous les sens du terme des petites gens, l’Église a pu aussi commettre des abus.

Pourquoi une crise de crédibilité ?

 Dans un système qui est celui de l’abus et de l’abus de pouvoir pendant longtemps l’Église a été l’institution chargée de faire croire, je devrais dire de forcer à croire. La situation actuelle en montre l’échec.

La fin de la chrétienté, nous y sommes, ce qui permet un regard rétrospectif. Et de voir à quel point cette chrétienté était pour une large part une trahison du christianisme. La chrétienté est un système qui consiste en une sorte d’homogénéisation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. C’est en gros quand l’Église se rêve comme le monde et plus précisément selon la suffisance du monde.

La « suffisance du monde », c’est la façon dont chacun se gonfle narcissiquement, ce qui fait de chacun une « enflure ». Et l’enflure du moi » révèle la vacuité et l’orgueil. Quand on additionne toutes les « enflures » que nous sommes, cela constitue le monde de la suffisance, un monde impérial et un monde violent. « Quand chacun veut se faire un petit dieu, nous devenons odieux les uns aux autres. » (Ouaknine).

C’est ce monde-là que visent les textes évangéliques et en particulier l’Évangile de Jean à propos des disciples qui sont « dans le monde », mais qui sont appelés à ne pas être « du monde ». 

Il y a, à un moment donné cette chose renversante, la conformation du christianisme à l’ordre du monde de la suffisance. Au lieu que le christianisme ait évangélisé le monde, c’est le monde qui a mondanisé le christianisme. Le christianisme comme chrétienté est un produit religieux du monde. Le christianisme comme chrétienté ce n’est jamais que singer le monde de la suffisance. Et cette chrétienté a pu générer tous les abus du monde de la suffisance.

L’altérité n’a pas sa place dans la suffisance

Quand on et suffisants, on est à la fois pleins de vacuité et pleins d’orgueil ; et quand on est suffisant, on ne se laisse pas toucher par l’autre. La chrétienté est aussi à sa manière une négation de l’altérité. Du point de vue du clergé, négation du laïc et du baptisé ; si on est un homme, négation de la femme ; si on est dans le pouvoir ecclésiastique, négation de ceux que l’on domine ; si l’on est prêtre, éventuellement négation de l’enfant et de toute personne vulnérable que l’on abuse.

Cette suffisance nous met en complète contradiction avec l’évangile et fait perdre toute crédibilité. Et a conduit à la sortie inexorable de la chrétienté, à l’évaporation du christianisme en occident.

Est-ce que nous croyons encore l’Évangile ?

La crise de crédibilité atteint fondamentalement la crédibilité de la foi. Comment en est-on arrivé là si ce n’est que parce que l’on ne croit plus l’évangile ? Une crise dans l’église, ce n’est jamais une crise d’institution où il suffirait de réformer, d’aménager, de pondérer les centres d’équilibre et de pouvoir. Une crise de crédibilité comme celle que nous connaissons, c’est une crise qui atteint fondamentalement la foi. 

En régime de chrétienté, il est tout à fait possible de se dire chrétien sans croire l’évangile.
Chacun de nous le sait, il y a une sorte de visibilité de l’appartenance au christianisme qui peut très bien se rendre quitte de cette configuration singulière à l’évangile. On peut être croyant, aller à la messe tous les dimanches et honorer dans un geste religieux une appartenance qui est celle d’une sociologie ou qui fait écho à une culture, un patriotisme, un héritage familial, sans se sentir engagé par ce que l’on dit, par ce que l’on célèbre, par ce que l’on récite.

Si l’on en est à une perte de crédibilité, c’est parce que la chrétienté, c’est une coquille vide où l’on joue à se croire croyant sans conformation de la vie à ce que l’on croit. Déjà Montaigne : « Les uns font accroire aux autres qu’ils croient ce qu’ils ne croient pas ; les autres se font accroire à eux-mêmes qu’ils croient ; les uns et les autres ne sachant pas ce que signifie “croire”. »

La crise majeure de la chrétienté et du christianisme est une crise de la foi. C’est la crise majeure dont toutes les crises et la crise ecclésiastique sont dépendantes. On ne sait plus ce que signifie croire parce qu’on en a fait une adhésion à une représentation à laquelle l’autorité nous a forcés à croire, et qui devient flottante. Ce que nous avons perdu avec la chrétienté, c’est la dimension théologale de la foi. Il n’en reste qu’une coquille vide, travaillée par l’insignifiance.

La signification – le signifiant

Il y a deux types de « signifiant » : a) le sens qu’il faut comprendre et b) le sens de ce qui est significatif.

 Pendant des siècles, l’Église a été obnubilée par l’idée que le croyant comprenne un peu ce qu’il était forcé de croire. Tâche ardue dont on ne se sort pas et qui conduit à invoquer le mystère, qui a son gardien, son sacré, qui se célèbre… La focalisation sur la compréhension conduit à l’incompréhension de la foi.

Il reste alors un sentiment, une émotion fugitive, une ritualisation, une dévotion. C’est léger face à l’enjeu décisif : « À quoi rime ma vie ? La vie du monde ? ». Les réponses que l’on attend ne sont pas des croyances – ni le renvoi au mystère.

La réponse attendue n’est pas du côté du sens de la compréhension, mais de celui du significatif. Une parole est signifiante quand elle me concerne. La crise de crédibilité de l’Église est que les gens n’entendent plus en quoi sa parole répond significativement à la question « à quoi rime ma vie ? » et entre dans ce que j’appelle l’insignifiance.

Le défi majeur des Églises chrétiennes aujourd’hui auquel il faut répondre, c’est « Comment l’évangile peut-il être encore aujourd’hui une parole significative pour quelqu‘un ? ». Le mot même d’évangile dit qu’une « bonne nouvelle » ne peut que d’emblée être bonne pour quelqu’un.

En quoi l’Évangile peut-il être une réponse ? Si je ne le trouve pas moi, inutile de demander au pape, à l’Église, au synode, au curé une réponse.

Pendant longtemps, l’Église a centré son intérêt sur ce qu’il fallait comprendre, au risque de l’incompréhension. Ici, il faut focaliser sur comment rendre une parole significative pour quelqu’un. Comment l’Évangile peut-il être à nouveau Évangile ?

De là, on pourrait trouver une issue à la crise de crédibilité.

La fin de la chrétienté entraine chez certains la nostalgie de la retrouver, mais c’est terminé, ça ne reviendra pas. Et nous sommes devant une tâche enthousiasmante, au lieu de nous plaindre de ce que l’on a connu soit terminé, il faut nous en réjouir, parce que cette coquille vide n’était que le reflet, le miroir, de la suffisance du monde. Quand ça se termine, ça permet d’entendre et de voir à l’œuvre l’inouï de l’évangile. Mais la tâche est exigeante. Il faut inventer un christianisme qui ne soit pas de chrétienté, dont les modalités concrètes sont inconnues. C’est la tâche dont on voit bien aujourd’hui que personne ne trouve les modalités opérationnelles, concrètes – mais les ressources sont là : c’est l’Évangile. Il n’y a que des tentatives discrètes, disparates, qui ont une difficulté d’émerger comme proposition.

Le pape François a bien compris qu’on n’est plus en chrétienté, il l’a dit dans son discours à la Curie romaine pour les vœux.

Il nous faut inventer la christianité

Mais on ne sait pas encore comment faire émerger un christianisme qui ne soit pas de chrétienté.

 Le mot de christianisme, comme tous les mots en isme (commun – communisme ; liberté – libéralisme), est un mot plombé. Avec Kierkegaard, j’aime le mot « christianité ». C’est l’art d’être Christ les uns pour les autres, l’art d’être Christ pour le monde. Et n’entendez dans cette christianité aucune prétention cléricale. Le prêtre en s’arrogeant une identification très problématique entre lui et le Christ n’aide pas à comprendre que le chrétien puisse être un autre Christ.

Jésus ne se prenait pas pour Dieu. Il n’est pas dans la suffisance. Il est dans un rapport à celui qu’il appelle Père et dans un rapport à l’autre. Le rapport au Père passe toujours par le rapport à celui dont je me fais le prochain.

Être de manière insubstituable Christ pour les autres et pour le monde, cela nous est donné, ne résulte pas d’une délégation en vertu d’un pouvoir qui nous en délèguerait ou non la possibilité. Chacun, de là où il est, est insubstituablement Christ pour autrui. Personne ne peut le faire à votre place ni vous en donner le contour règlementaire. Personne, aucun pouvoir, qu’il soit ecclésiastique ou les puissances du monde, ne peuvent vous interdire d’être témoins. Il n’est pas porte-parole d’une institution. Il n’y a pas d’éléments de langage à tenir. Une parole dont on ne peut pas s’affranchir parce qu’on y est complètement engagé. Le témoin qu’est le Christ pour l’autre est celui qui tire de sa vérité de Christ pour autrui la vérité de ce qu’il dit. Et c’est une vérité sans prétention, sans suffisance. Il ne cherche ni à convaincre ni à faire croire ; il est dans la plus grande humilité possible, dans la « parrêsia », le « dire vrai », le « parler juste et vrai » (1), terme du dernier verset des Actes des Apôtres, que François a repris lors du pèlerinage des catéchistes du monde entier à Rome les 27-28 septembre 2013.

La parole de vie 

Quand Jean dit qu’il rend témoignage à la parole de la vie, cela a le double sens de la parole qui parle de la vie et de la vie qui parle.

L’enjeu aujourd’hui n’est pas l’avenir de l’Église catholique, mais celui de l’humanité. Dans un monde gagné par le nihilisme, le non-sens, il y a une parole inouïe, une parole de vie, qui est l’Évangile. En être l’expression pour l’avoir entendue singulièrement, c’est notre vocation insubstituable.

Si nous partons avec cette constatation, que l’Église survive ou non, nous aurons trouvé la solution.

Dominique Collin

Note : 
(1) https://croire.la-croix.com/Definitions/Lexique/Cate/La-parresia

Source primaire  : http://www.confrontations.fr/evangile-et-pouvoirs-premier-debat-du-cycle-quelle-eglise-pour-demain/

Source secondaire : https://nsae.fr/2020/09/22/sur-la-crise-de-credibilite-de-leglise/?utm_source=mailpoet&utm_medium=email&utm_campaign=newsletter-nsae_97

 

 

Publié dans Réflexions en chemin

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