« Tout le monde doit inventer, à tous les niveaux » (Gaston Berger)

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Cette rentrée de septembre est dominée par la crainte, amplifiée chaque jour par des données quantitatives inquiétantes, d’un second épisode de l’attaque du corona virus. En moins de 6 mois, ce virus a déjà mis au tapis des centaines d’entreprises, perturbé pour longtemps le transport aérien, mais aussi des modes de vie que nous croyions définitivement protégés. Dans une chronique récente intitulée « Avancer masqué », Bernard Rodenstein écrit ceci : « Le port du masque, en soi, ne peut pas être contesté. Même si nous acceptons de courir des risques pour nous-mêmes nous ne pouvons pas les faire courir aux autres. C’est une évidence. Mais nous allons nous apercevoir très vite que le masque a des effets négatifs qu’il convient de ne pas sous-estimer. Qui est qui sous le masque ? Nous allons passer les uns à côté des autres sans plus nous reconnaître. Sans plus nous saluer. Nous n’embrassons plus nos amis. Nous nous retenons même pour nos enfants. Si cela doit durer longtemps je n’ose pas imaginer la société qui en résultera. Déjà la chaleur des relations laissait à désirer ici et là. Alors que nous redoutons les effets du réchauffement climatique nous allons subir de plein fouet ceux du refroidissement des rapports humains » (1).

Tout ceci se fait au nom du « principe de précaution » inscrit en 2005 dans la Constitution de 1958. Il résulte de la prise de conscience que les effets induits par nos décisions n’ont pas seulement à être jugés à court terme et dans une logique univoque de l’action. Le principe de précaution invite à prendre en compte des risques potentiels et, pour cela, à développer une pensée systémique qui refuse d’isoler un processus particulier de décision de l’environnement global dans lequel il se situe. Alors que la prévention vise un risque défini, la précaution se fonde sur la notion d’incertitude. Dans un texte publié par l’Observatoire du Principe de Précaution (OPP), Dominique Lecourt, professeur de philosophie à l’Université de Paris VII et vice-président d l’Observatoire de 2007 à 2012 écrit ceci : « Si l’on a éprouvé le besoin d’avoir recours soudain au mot de précaution, c’est parce que la notion de « certitude » avait partie liée avec la conception classique de la science, ou plus exactement du rapport de la science avec ses « applications ». L’usage de la notion de précaution prend acte de ce que le socle même de la conception moderne du progrès se trouvé mis en péril du fait de ladite situation d’ « incertitude » où se trouvent les décideurs quant à la réalité et à la gravité des risques encourus » (2).

Prendre conscience du fait que des décisions engagent un avenir dont on ne mesure pas toutes les caractéristiques peut conduire à exercer le principe de précaution avec deux attitudes opposées : l’une, que l’on qualifiera de « précautionneuse », peut amener à la paralysie et à l’enfermement devant les risques. Cela peut devenir un principe de mort comme le traduit la phrase fameuse qui a circulé quand l’épidémie du sida était à la « Une » des médias : « La vie est une maladie sexuellement transmissible dont l’issue est toujours fatale ! ». L’autre nous engage à une pensée de la création et de l’innovationpour un art de vivre dans l’incertitude. Gaston Berger me semble avoir anticipé une authentique pratique du principe de précaution lorsqu’il écrit : « Je crois que nous commettrions plus d’une faute si nous cachions à nos enfants que le monde dans lequel ils s’engagent n’est pas un monde assuré, en dépit de toutes les garanties que nous pourrons leur donner ; si nous ne leur disions pas que ce qui a disparu définitivement du monde, c’est la tranquillité, une situation tranquille, un avenir tranquille. La tranquillité n’est pas pour nous ; nous avons à vivre dans des déséquilibres incessamment remis en question et qu’il nous faudra incessamment rétablir. (…) Car nous sommes dans un monde où il n’y aura bientôt plus place que pour les inventeurs. Tout le monde doit inventer, à tous les niveaux » (3)

Bernard Ginisty 

(1) Bernard RODENSTEIN, Humeurs dominicales, 30 août 2020.

(2) Dominique LECOURT, L’étrange fortune du principe de précaution, Observatoire du Principe de Précaution (OPP), octobre 2017. Il est l’auteur de Politique de santé et principe de précaution, P.U.F. /Quadrige essai 2011.

(3) Gaston BERGER (1896-1960), L’homme moderne et son éducation, P.U.F. 1962, p. 144-145.

Publié dans Réflexions en chemin

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