Les leçons du « confinement »

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La rentrée est là. Mais, cette année, les vacances ont succédé à des mois de « confinement » qui ont bousculé profondément nos vies quotidiennes.

Traditionnellement, le temps « choisi  » des vacances nous permet de connaître de nouveaux rythmes de vie, de nouvelles modalités de rencontres, d’habiter autrement notre corps et la nature, de prendre le temps d’une halte spirituelle. Nous avons peut-être fredonné la chanson de Moustaki : « Nous prendrons le temps de vivre » et pris quelques résolutions pour cela. Et voilà que le retour à la ville, aux occupations professionnelles, à la dope du petit écran balaye en quelques jours ces bonnes résolutions. Ce que nous avions pris pour la « vraie vie  » n’apparaît plus qu’une agréable parenthèse. Nous nous serions ainsi payé quelques semaines où nous aurions goûté la ferveur de la vie, le bonheur du contact avec la nature et cette chaleur humaine d’autant plus intense qu’elle n’est pas celle de la quotidienneté. Comment éviter de juxtaposer ces « vacances » qui permettent de débrayer de notre quotidienneté et le retour morose et désenchanté aux choses qui seraient sérieuses ? Comme on disait à la grande époque marxiste, les vacances ne sont-elles que la « reconstitution de la force de travail » du rouage de l’économie mondialisée que nous serions tous devenus ?

Le temps « contraint » du confinement vient de nous « obliger » de vivre ces valeurs « vacancières » comme le seul mode de survie de nos sociétés. Dans un entretien dans l’hebdomadaire L’Obs, Edgar Morin déclarait : « Grâce au confinement, grâce à ce temps que nous retrouvons, qui n’est plus haché, chronométré, ce temps qui échappe au métro-boulot-dodo, nous pouvons nous retrouver nous-mêmes, voir quels sont nos besoins essentiels. Le confinement peut nous aider à commencer une détoxification de notre mode de vie et à comprendre que bien vivre, c’est épanouir notre « Je  », mais toujours au sein de nos divers « Nous ». (…) Avant l’apparition du virus, les êtres humains de tous les continents avaient les mêmes problèmes : la dégradation de la biosphère, la prolifération des armes nucléaires, l’économie sans régulation qui accroît les inégalités… Cette communauté de destin, elle existe, mais comme les esprits sont angoissés, au lieu d’en prendre conscience, ils se réfugient dans un égoïsme national ou religieux. Bien entendu, il faut une solidarité nationale, essentielle, mais si on ne comprend pas qu’il faut une conscience commune du destin humain, si on ne progresse pas en solidarité, si on ne change pas de pensée politique, la crise de l’humanité s’en trouvera aggravée. Le message du virus est clair. Malheur si nous ne voulons pas l’entendre » (1).

En nous permettant de vivre des temps qui échappent aux impératifs de l’ordre marchand, le temps de vacances nous apprend à résister à ce que Régis Debray appelle « la contagion d’un cynisme de l’acquiescement dans les plis du « live » et du « just on time », tant la facilité qu’on a de se tenir au courant incite à s’y couler, dans le courant ». Et il continue : « À trop vouloir saisir au vol tout ce qui se passe, sait-on encore au fond ce qui se passe ? Rabattre la valeur sur le prix, l’autorité sur le pouvoir, l’instant profond sur le buzz, le créateur sur le faiseur, ce qui fera trace sur ce qui fait mouche – ce mauvais rêve, cette souriante anesthésie du jugement personnel, nous n’en sommes pas si loin » (2).

En ce moment de reprise de nos activités habituelles, peut-être faut-il décider d’introduire de la « vacance » au sein de nos vies quotidiennes, plutôt que de la consommer en bloc durant l’été. Résister aujourd’hui, c’est affirmer la gratuité de la grâce, plus fondamentale que le calcul de nos échanges monétarisés, et pouvant seule leur donner du sens. Non seulement l’affirmer et la célébrer, mais inventer de nouveaux temps de vivre où gratuité et disponibilité reprennent sens. Nous pourrons alors éviter de sombrer dans le pathos médiatique de plus en plus envahissant où, selon Amin Maalouf, « on s’émeut instantanément de tout pour ne s’occuper durablement de rien » (3).

Bernard Ginisty 

(1) Edgar MORIN, Le confinement peut nous aider à commencer une détoxification de notre mode de vie, entretien dans L’Obs du 19 mars 2020.

(2) Régis DEBRAY, Le bel âge, éditions Flammarion, Paris, 2013, p. 69.

(3) Amin MAALOUF cité par Régis DEBRAY, ibid., p. 61. Amin Maalouf est un écrivain franco-libanais né à Beyrouth en 1949, prix Goncourt en 1993, élu à l’Académie française en 2011. En plus de ses nombreux romans, il a écrit des essais importants dont, entre autres, Les Croisades vues par les Arabes en 1983, Les Identités meurtrières en1998, Le Dérèglement du monde : Quand nos civilisations s’épuisent en 2009.

Publié dans Réflexions en chemin

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