Racisme, esclavage, colonisation…

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Pour que les choses soient claires

Avant même d’essayer de réfléchir sur ces questions complexes et épineuses, posons en tête des convictions patentes, intangibles, irréformables.

 

1° Les racismes (Desproges tenait au pluriel), fussent-ils inconscients, sont plus qu’un crime, source de souffrances, de haine et de malheur, ils sont une erreur, fruit de l’ignorance, tardivement reconnue par la communauté internationale. Le racisme est une des formes, la plus aiguë et dangereuse, de l’hostilité qu’un individu ou un groupe peut manifester à l’égard de ce qui apparait comme « l’étrange étranger », celui ou ceux qu’on ne connait pas, et que l’on ne veut pas connaître. Cette hostilité courante, diverse, prend des formes plus ou moins graves selon qu’elle met en cause des individus, un peuple, un groupe religieux… Elle peut aboutir à un simple « baston » entre équipes de foot rivales ou à un génocide : la base commune reste le rejet plus ou moins spontané ou hérité, en tous cas irréfléchi de l’autre. À noter que le racisme a cette particularité d’avoir essayé de se donner des bases prétendument scientifiques » au XIXe siècle ou sous le régime nazi.

 

2° L’esclavage, en partie lié au racisme (et réciproquement), est un authentique « crime contre l’humanité », au même titre qu’un « génocide ». Pour en mesurer les évolutions, il faut en resituer chaque forme dans son lieu et son époque. Ne pas oublier quil y a eu trois circuits « profiteurs » de l’esclavage africain, qui n’est pas le seul : la traite occidentale, l’orientale et l’intra-africaine, dont les impor- tances numériques semblent avoir été comparables. Plus grave, il n’a pas disparu de notre terre aujourd’hui, alors que les Lumières sont censées nous éclairer et que les Droits de l’homme sont hautement proclamés (presque) partout.

 

3° La colonisation s’est accompagnée indéniablement de crimes, y compris de crimes racistes. Elle n’en est pas moins une donnée générale et constante de l’histoire, dont à peu près aucun peuple n’est indemne à un moment ou un autre, soit comme responsable, soit comme victime. Qu’on la nomme expansion, empire, « espace vital », annexion etc., avec les déviations idéologiques afférentes : colonialisme, expansionnisme, impérialisme…, elle est toujours l’expression d’une conquête, suivie d’une domination par un peuple sur un autre peuple, qui n’avait rien demandé.

À ce titre, même si les motivations diffèrent : gagner des terres, piller des richesses naturelles, soumettre des populations pour en tirer des travailleurs ou des impôts, ouvrir des marchés, imposer une religion ou une idéologie etc., il s’agit toujours d’une incursion plus ou moins violente, souvent d’une véritable oppression. Ainsi en fut-il de la conquête des Gaules par César, de l’« essor de l’Islam », de l’extension de l’empire carolingien en Germanie, de la sujétion aztèque sur les cités du centre du Mexique, des guerres tribales en Afrique pré-coloniale, de la colonisation du monde par les Européens à partir des « Grandes découvertes » etc. Toute contrainte étant condamnable, il serait juste que chaque peuple balaie devant sa porte sur cette question.

 

 

Plaidoyer pour l'histoire

Dans les débats houleux sur ces sujets, qui explosent dans tous les médias ces temps-ci, en particulier à propos de l’esclavagisme, la principale victime est l’histoire, et plus précisément la méthode historique. Le grand historien Lucien Febvre († 1956), cofondateur de l’École des Annales –  qui a renouvelé l’approche intellectuelle de l’histoire des peuples –, disait deux choses fondamentales et indispensables à qui veut « faire de l’histoire » sérieusement et le plus honnêtement possible : 

 

1. L’historien est chargé de comprendre ce qui a eu lieu dans le passé, il n’est pas « un juge suppléant de la vallée de Josaphat ». Comprendre une situation révolue, l’analyser ne signifie pas la justifier ni la proscrire (ce serait trop tard !)

 

2. Le péché irrémissible de l’historien, c’est l’anachronisme, c’est-à-dire la projection sur le passé des concepts et des « valeurs » d’une autre époque, valeurs dont les significations en leur temps et les conséquences ne sont pas toujours réévaluées. Il est essentiel de tenir compte du « contexte » de temps, de lieu, de culture, etc. dans lequel un problème historique est posé. On ne peut pas considérer Newton comme une nullité scientifique parce qu’il ignorait que E =  mc2 !

 

En outre, à un moment donné de leur histoire, les hommes ne sont pas encore pourvus de « l’outillage mental » (le terme est encore de L. Febvre) pour accéder à un concept, par exemple : réaliser le caractère erroné ou maléfique d’une pratique usuelle de leur civilisation. Ainsi, on a cessé de « reprocher » aux Aztèques, comme le faisaient les colons espagnols qui y trouvaient un prétexte à leur colonisation, les sacrifices humains pourtant « sauvages » (dont la cardiectomie à vif était presque la plus douce) exercés sur des esclaves ou des prisonniers de guerre. Cela ne veut pas dire qu’on les approuve, bien sûr, mais que l’on reconnait que ces actes, aujourd’hui insupportables, avaient du sens pour cette civilisation par ailleurs évoluée. Ils représentaient à la fois des rituels de régénération énergétique et une arme politique de terreur pour maintenir leur emprise sur des populations en perpétuelle révolte. L’histoire se déploie dans la durée, les idées aussi. 

 

 

Par antiracisme faut-il détrôner les personnages historiques ?

Le racisme est « un ensemble de doctrines selon lesquelles les variétés de l’espèce humaine appelées races, principalement distinguées les unes des autres par leur apparence physique, seraient dotées de facultés intellectuelles et morales inégales, directement liées à leur patrimoine génétique », Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition (en cours). Remarque importante : le mot ne figurait pas dans la 8e édition de 1935.

 

En fait le retard dans l’analyse critique de l’idée de race est patent. Il a fallu attendre 1951 – après la Seconde Guerre mondiale qui en avait tragiquement illustré les dangers – pour que l’UNESCO publie les recherches, sollicitées de savants connus (1), afin d’éclairer ce vieux débat de savoir s’il existait des « races » différentes, et d’annihiler scientifiquement le mythe de la prééminence de certaines d’entre elles. Jusque-là, les sciences de l’homme restaient balbutiantes, et certains « chercheurs », en tentant de catégoriser le vivant, avaient classé les races supposées en supérieures et inférieures. Encore a-t-il fallu que les recherches textuelles, rejetant l’idée de race, soient confirmées et complétées par les progrès de la génétique.

 

Cette science, relativement récente (elle se développe vraiment dans la seconde moitié du XXsiècle), a permis d’affirmer définitivement que tous les hommes (et femmes) habitants la terre sous l’étiquette de sapiens sapiensappartiennent bien à une seule et même espèce, quelles que soient les différences de leurs apparences. Entre autres, la couleur de leur peau n’est en rien un critère de différenciation biologique et encore moins morale. Incriminer aux hommes des siècles antérieurs les choses erronées et dangereuses accomplies à ce sujet – et qu’il faut condamner sans réserve aujourd’hui –relève de l’« anachronisme ».

 

Que des événements récents, aux États-Unis et ailleurs, manifestent que le racisme n’est pas mort et qu’il faut lutter contre lui est une chose plus que souhaitable : impérative ; que cette lutte se fasse de façon absurde et desserve la cause en est une autre.

 

C’est devenu presque un sport de détrôner des personnages historiques parce que tel aspect de leur vie n’est pas conforme à une opinion dominante. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, certains partis ont demandé avec insistance qu’on ôte à Philippe Pétain son titre de « Vainqueur de Verdun » parce qu’il avait admis et appliqué la collaboration avec l’Allemagne nazie. Mais qu’est-ce qui interdirait à une même personne d’être successivement un héros et un salaud (ou vice-versa)   ?

 

On pourrait donner d’autres exemples plus récents de ce manichéisme « populaire ». Certes Jules Ferry a favorisé et mené la politique coloniale de la France au XIXe siècle. Mais il est aussi l’un des fondateurs de l’identité républicaine de la France et surtout le « père » de l’école gratuite, laïque et obligatoire. Va-t-on débaptiser les établissements scolaires à son nom ? Et pourquoi pas les lois portant son nom ? De même, on voudrait interdire à l’Église de proclamer la sainteté de Charles de Foucault sous prétexte qu’il avait été, avant sa vie érémitique, un soldat, peut-être agent de renseignements au service de son pays – et donc, en ce temps-là, de la colonisation. Son attachement aux peuples « indigènes » au milieu desquels il a voulu vivre, servir et mourir, est pourtant indéniable ; il a fait connaître leur culture et l’a donc valorisée, son dictionnaire de touareg/français, encore utilisé, l’atteste. L’extrême confusion des « valeurs » s’est manifestée avec la destruction de statues de Victor Schœlcher, artisan de l’abolitionnisme, 

 

S’en prendre aux statues de personnages contestés, les détruire, modifie-t-il la réalité de leur « présence » dans le passé ? (2) Ne pas rappeler l’existence de ceux dont certaines actions seraient discutables, voire condamnables, supprimerait-il les conséquences de ces actions en bien ou en mal ? De telles censures, décidées sans débats par un « parti », ou une « partie » (au sens juridique), font penser à la réécriture de l’histoire par les staliniens gommant la personne de Trotsky sur les photos représentant des moments de la révolution bolchevique, alors que la pensée de celui-ci continue à animer un certain nombre de politiques. On a suggéré une solution pédagogique : adjoindre à ces statues une notice explicative détaillant les actions de la personne aujourd’hui incriminée. C’est probablement plus constructif et efficace que de nier leur participation à l’histoire. On peut réévaluer celle-ci, on n’a pas pouvoir de la refaire.

 

Une démarche comparable avait amené auparavant les autorités culturelles à supprimer des listes des commémorations littéraires de grands auteurs, dont les options politiques n’étaient pas jugées dignes de leur talent. Le cas Céline est bien connu : antisémitisme pathologique et créativité littéraire reconnue. Il faut bien voir que, si l’on prend communément pour critères de jugement les « valeurs » d’un moment, aussi justes soient-elles, elles sont amenées à changer avec l’évolution des mœurs. L’homosexualité et même la pédérastie d’André Gide ne gêneraient peut-être plus grand monde aujourd’hui, au moins dans le milieu littéraire. À son époque (1869-1951), certains critiques l’en accusaient comme gâchant son talent (3). Et devant une série de scandales, l’on en revient aujourd’hui à condamner la pédophilie pour ce qu’elle est : une agression d’enfants.

 

 

À propos de Colbert et du Code Noir

Pour revenir à la colonisation et à l’esclavage, la cible privilégiée est actuellement Jean-Baptiste Colbert. N’ergotons pas sur le fait que le « Code noir », dont on lui fait reproche, a été publié en 1685, près de deux ans après sa mort, car il est vrai qu’il y a collaboré. Mais il a fait d’autres choses dans sa vie comme « ministre multicartes ». Surtout, et c’est plus important pour l’histoire : qui a lu le « Code noir » (4) parmi ceux qui en font un symbole d’esclavagisme ? 

 

On ne saurait prétendre, bien entendu, que ce texte offre un modèle d’humanisme, mais plusieurs articles, replacés dans le contexte du XVIIe siècle, ont pu, de facto, contribuer à atténuer l’inhumanité de cet inhumain état auquel on condamnait des êtres humains. Ce code est une législation de circonstances : à partir de 1680 la production de sucre dans les « îles », favorisée par Louis XIV, employa de plus en plus d’esclaves africains car les « engagés volontaires » ne suffisaient plus. Sans doute a-t-on considéré qu’il fallait légiférer. Une des questions de fond reste de savoir comment a été appliqué ledit Code. Pour le jauger, il faut rappeler qu’en France même, le droit était rigoureux pour tous, et en particulier pour les petites gens. Ça ne justifie rien, ça peut éclairer une situation si différente de ce que nous vivons.

 

Quelques exemples : l’article 2 du Code noir oblige les patrons à « instruire (des choses religieuses) et baptiser » leurs esclaves. Cela semble contradictoire avec l’article 44 qui fait de ceux-ci des « meubles ». Mais le baptême faisant du baptisé un « enfant de Dieu », c’était une reconnaissance paradoxale du fait que l’esclave était une personne. Celle-ci doit suivre, d’ailleurs, les obligations d’un chrétien (article 6), telle l’observation du repos des dimanches et jours de fêtes : « Leur défendons de travailler ni de faire travailler leurs esclaves auxdits jours depuis l'heure de minuit jusqu'à l'autre minuit à la culture de la terre, à la manufacture des sucres et à tous autres ouvrages, à peine d'amende et de punition arbitraire contre les maîtres et confiscation tant des sucres que des esclaves qui seront surpris par nos officiers dans le travail ». Cela confirme implicitement qu’antérieurement, lesdits esclaves devaient travailler sept jours sur sept.

 

Les articles 22 à 26 précisent les conditions dans lesquelles les esclaves doivent être nourris et vêtus. Le 27e oblige même les maîtres à nourrir et entretenir « les esclaves infirmes par vieillesse, maladie ou autrement ». Ce dernier point, s’il a été appliqué, est peut-être le seul vrai signe d’humanité.

 

La justice des îles est particulièrement sévère pour les esclaves fugitifs (articles 38 et 39) : la première fois, oreilles coupées et marqué de la fleur de lys sur l’épaule, la seconde fois jarret coupé et fleur de lys sur l’autre épaule, la troisième fois : la mort. On peut y lire le désir de « conserver » par la violence, dans les entreprises sucrières, la main d’œuvre devenue indispensable.

 

En outre, les esclaves peuvent être enchainés ou battus, mais les tortures et mutilations sont interdites (ce qui n’était pas le cas dans les siècles précédents comme en attestent les témoignages de voyageurs) : « à peine de confiscation des esclaves et d’une procédure contre les maîtres » (article 45). Le maître ne peut tuer un esclave sous peine d’être poursuivi criminellement (article 43), sauf si l’esclave a blessé ou tenté de tuer le maître ou un membre de sa famille... Rappelons, qu’en France, un voleur dans le cadre domestique pouvait être pendu devant la maison de son maître (ce qui ne plaisait pas forcément à celui-ci…).

 

L’article 47 interdisant de vendre séparément le mari la femme et les enfants constitue également une amélioration du statut des esclaves en reconnaissant l’existence de leurs familles.

 

Tout cela est écrit en toutes lettres. Il n’est pas question, derechef, de prétendre que le Code noir était une œuvre de compassion, d’autant que d’autres articles sont là pour confirmer le caractère inhumain du statut d’esclave. Ceux sur lesquels nous avons attiré l’attention étaient sûrement destinés avant tout à améliorer le « rendement » des plantations et de l’industrie sucrière. Mais le Code n’a pas inventé l’esclavage dans les îles, il a pu, dans une certaine mesure, imposer des limites légales à l’exploitation d’hommes et de femmes arrachés à l’Afrique dans des conditions abominables (5).

 

 

En guise de conclusion

Il n’est pas aisé de conclure. D’une part, au niveau des principes, racisme et esclavagisme sont condamnables sans restriction. D’autre part, si l’on en parle aujourd’hui, il faut saisir comment ils étaient compris et ressentis par les contemporains du Code. Ne pas oublier que peu de voix se sont élevées, avant le XIXe siècle, pour les condamner absolument. Exemple classique, Voltaire défenseur de bien des causes justes et même dénonciateur littéraire de l’esclavage, a manifesté en maintes occasions bien du mépris pour les « nègres » et a pu conclure des affaires avec des négociants impliqués directement dans la traite négrière.

 

La première manière de lutter contre le racisme, c’est de prendre conscience de ces rejets que nous pouvons porter en « notre particulier », et les combattre d’abord en nous-mêmes. Ensuite, de dialoguer, patiemment mais fermement, avec ceux, individus ou groupes, qui pourraient en présenter les symptômes. On sera parfois surpris des résultats (6).

 

Jean-Baptiste Désert

 

(1) Cf. Claude LÉVI-STRAUSS, Race et Histoire, Otto KLINEBERG, Race et psychologie,  et Michel LEIRIS, Race et civilisation.

 

(2) Dans les années 1970 dans l’île de Gorée – lieu d’embarquement de milliers d’esclaves vers les Amériques – le touriste pouvait avoir la surprise de voir sur la berge, non loin de la « Maison des esclaves », la statue du chevalier de Boufflers qui fut gouverneur du Sénégal quelques années avant 1787, alors que la Traite se poursuivait. J’ignore si elle a été depuis conservée, mais il existe toujours un hôtel portant ce nom ! Les Sénégalais semblaient assumer tout leur passé, y compris ses ombres.

 

(3) Cf. Léon JULES dans le Dictionnaire pratique des Connaissances religieuses de BRICOUT, par exemple. Le Corydon de Gide justifiant la pédérastie, publié en 1924 (après des éditions « privées » en 1911 et 1920), a provoqué quelques réactions ; cela ne l’a pas empêché son auteur de recevoir le prix Nobel de littérature en 1947.

 

(4) On en trouve le texte intégral de ses 60 articles sur internet : cf. par exemple http://1libertaire.free.fr/CodeNoir02.html

 

(5) Il suffit de voir le plan des bateaux de la Traite et le rangement des hommes et des femmes, tellement entassés dans les ponts qu’ils ne pouvaient guère bouger pendant des voyages qui duraient plusieurs semaines, pour comprendre les souffrances et le désespoir qui devait étreindre ces êtres arrachés à leur pays, et les « pertes » énormes de vies humaines au long du voyage.

 

(6) Deux expériences vécues pour illustrer la possibilité du dialogue : 1° Un cours d’instruction civique sur le racisme, sous forme de débat, dans une classe de première (mi-OAS, mi-FLN) en début 1962, à Alger alors que la mort rôde dans les rues. Les jeunes se sont écoutés pendant plus de deux heures (au lieu d’une prévue), ils ont argumenté ; il n’y a eu aucun accroc. 2° Une conférence-débat dans les années 60, en Charente, haut-lieu de la Franc-maçonnerie, sur la laïcité à l’école. L’exposé est fait par le Vénérable d’une importante loge locale. Condition mise : l’invitation d’aumôniers de lycée. Là encore, le débat a été plus que courtois et, si l’on ne peut espérer que les gens se soient mutuellement convaincus, du moins ont-ils entendu avec un réel intérêt d’autres paroles que celles qui flattaient leurs convictions et ont pu nuancer celles-ci.

Publié dans Réflexions en chemin

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