Prier pour Beyrouth, croyants et incroyants

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© L'Orient-Le Jour

Les cavaliers de l’Apocalypse, la guerre, la faim la maladie, la mort se sont-ils donné rendez- vous à Beyrouth ? (1) Ces évènements nous provoquent à prier pour ses habitants mais que veut dire prier ? 

 

Précisons : la prière est-elle le privilège des croyants ou le destinataire est-il toujours Dieu, mais quel Dieu ? Répond-t-elle à un besoin de l’homme, de tout homme ? Y-a- t-il un lieu pour prier ? Que dire et comment le dire ? À quoi sert de prier ?

 

Nous allons esquisser des réponses et illustrer notre propos par des exemples de prières tirées des psaumes et des citations du poète turc Nâzim Hikmet (2) car il est l’exemple d’un poète engagé dans les luttes de son pays comme militant communiste, athée, matérialiste, mais sa poésie dépasse son idéologie et parfois s’apparente à la prière. 

 

 

Le destinataire de la prière 

 

La prière s’adresse à qui ? Pour les croyants elle s’adresse à Dieu, mais si les croyants ne croient plus en un Dieu tout puissant (3), s’ils croient que Dieu passe par les hommes ?

 

Si les personnes qui prient ne croient pas ? Alors la prière devient-elle dialogue intérieur et adresse aux autres ? À ceux qui l’écoutent, à ceux qui la partagent ? Devient-elle la bouteille porteuse d’un message confié aux vagues du temps présent, offerte à la lecture de qui la trouvera ? 

 

« Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mc 15, 39 

 

« Je suis parmi les hommes, j’aime les hommes 

J’aime l’action,
J’aime la pensée,
J’aime mon combat 

Tu es un être humain dans mon combat
Je t’aime. 
» Nâzim Hikmet,  Lettres et poèmes (1942-1946). 

 

 

L’origine de la prière 

 

La prière monte aux lèvres spontanément de l’homme qui souffre : la tragédie du Liban provoque les souffrances de ceux qui vivent ces évènements mais nous qui assistons à cette plongée en abîme, nous vivons l’effroi, l’effroi nous contamine, nous ébranle. 

 

Nous sommes loin du Liban mais la prière qui monte aux lèvres crée une proximité vécue avec le peuple libanais, proximité imaginaire, portée par les images des médias mais l’imaginaire n’est pas en opposition au réel, elle en est un ferment, elle ronge la distance. 

 

« Les liens de la mort m’entouraient,
Des liens infernaux m’étreignaient,
J’étais pris aux pièges de la mort »  
Ps. 18, 5-6

 

« Mes frères
Si je n’arrive pas à vous dire correctement 

Ce que j’ai à vous dire, 

Vous m’en excuserez,
Je suis gris, la tête me tourne légèrement,
Pas de raki.
De faim, un tout petit peu
. »  Nâzim Hikmet,  Le cinquième jour d’une grève de la faim

 

 

Le lieu de la prière

 

Chaque religion possède des lieux pour prier mais plus que le lieu la prière oriente. Comme l’Orant du désert qui prie vers le soleil levant, la prière pour Beyrouth nous oriente vers la « Porte de l’Orient ». 

 

Derrière Beyrouth : La Syrie, Israël, plus éloignés l’Irak, la Turquie, l’Iran. L’ombre de ces régimes sur les communautés : Maronites, Chiites, Druzes, Sunnites, Grecs… Des ombres couvrent des palabres, des intrigues, des pratiques criminelles, des réseaux de corruption voilent la lumière et la transparence.


«Des yeux, il épie le faible,

Il se cache à l’affût, comme un lion dans son fourré,

Il se tient à l’affût pour surprendre le pauvre,

Il attire le pauvre, il le prend dans son filet »   Ps. 10,9

 

« Dix fois le monde a tourné
Autour du soleil
Depuis que je suis venu choir
Dans cette pris
on » Nâzim Hikmet, Depuis que je suis là-dedans !... 

 

 

La forme de la prière 

 

Un témoignage ? L’aveu de notre faiblesse, de notre impuissance, d’un non-savoir : il signe le retrait de l’action, le refus du slogan, des formules toutes faites héritées du passé qui se plaquent sur l’évènement et masquent sa nouveauté, son caractère unique.

 

Un appel ? À un engagement mais Il n’y aura pas d’action sans erreurs, il n’y aura pas d’action sans malentendus. Notre responsabilité ne sera pas indemne de culpabilité. 

 

« Je m’épuise à force de gémir  »   Ps. 6,7 

 

« Le miracle du renouvellement, mon amour,
C’est la non-répétition de la répétition 
»   Nâzim Hikmet,  Concerto en Fa Mineur n° 1 de Jean Sébastien Bach 

 

 

Le contenu de la prière 

 

Des vœux accompagnent nos plaintes, nos peurs : Que les tourments actuels ne s’aggravent pas, que la révolte ne se termine pas dans le sang, les arrestations, la mise au pas d’une population, que la place des Martyrs ne succède pas à la place Tahrir, à celle de Tiananmen... À toutes les places où le sang a coulé. 

 

Que dans ce mouvement de chute, un sol résiste, qu’il permette l’organisation de la résistance, la remontée vers la paix. Que ne prédominent pas la vengeance et le ressentiment. 

 

« Comme un oiseau nous avons échappé

au filet du chasseur.
Le filet s’est rompu :

 Nous avons échappé »   Ps. 124 

 

« Un mort est étendu ;

 Il tient d’une main son livre d’étude

De l’autre un rêve interrompu … »   Nâzim Hikmet, Le mort sur La place (place Bajazet Istanbul avril 1960) 

 

 

La finalité de la prière 

 

Outre l’expression de nos désirs, la prière crée un lien invisible avec ceux pour qui on prie, ce lien s’approfondit dans le discernement et la vigilance. 

 

La prière inspire l’action/inaction, l’action sans conséquences, l’inaction féconde. Elle entretient l’espoir et la confiance.

 

«Ne reste pas sans me répondre,
Car, si tu gardais le silence,
Je m’en irais , moi aussi vers la tombe»    
Ps. 28,1 

 

« Vivre un à un
Et tous ensemble
Comme on tisse une étoffe de soie
Vivre comme on chante en chœur
Un hymne à la joie.. »    
Nâzim Hikmet, Vivre

 

 

Croyants et incroyants, prions pour toute la population de Beyrouth qui se débat dans la survie mais n’oublions pas cette prière revient vers nous, elle nous engage :  ne nous faut-il pas évoluer, nous transformer pour partager les risques d’un avenir commun qui se dessine en creux là-bas, sur les rives de la Méditerranée orientale ? (4) 

 

Christiane Giraud-Barra

 

 

(1) Le 4 août 2020 une explosion a dévasté le port de Beyrouth et la ville (près de 200 morts, des milliers de blessés, trois cent mille personnes sans abri) : c’est l’évènement de trop qui engendre la reprise d’une révolte populaire contre une classe politique accusée d’incompétence et de corruption.

 

(2) Toutes les citations de Nazim Hikmet sont tirées de L’Anthologie poétique, éd Les éditeurs français réunis, 1964 ; les citations des Psaumes sont tirées du livre de Paul Beauchamp, Psaumes nuit et jour, éd du Seuil, 2015.

 

(3) Le deus ex machina est mort : le Dieu des explications, des réparations, des compensations faciles, le Dieu « tout-puissant  » des châtiments et des craintes primitives, le Dieu terrible que l’on cherche à modifier, à fléchir, par un surcroit maladroit de pratiques (Lettres pascales : François Cassingena-Trévedy, moine de l’abbaye Saint-Martin de Ligugé). 

 

(4) Pour avoir un rappel de l’histoire et de la géographie du Liban, voir sur You Tube les émissions « le Dessous des cartes » que Jean-Christophe  Victor » a consacrées au Liban en 2005 car elles n’ont rien perdu de leur actualité : https://www.youtube.com/watch?v=kNhZhieHDLE

Publié dans Réflexions en chemin

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Denis P 18/08/2020 17:16

dans l'excellente revue Codex du Printemps 2017 il y a un excellent article sur les Sentinelles de la Paix au Liban .