La connaissance messianique dans la pensée de F. Rosenzweig et E. Levinas

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Merci à Didier Levy d’avoir lancé par son article le débat sur la « réévaluation de la frontière judéo-chrétienne » autour de la question du messianisme. Je crois en effet que c’est un point capital non seulement pour le christianisme qui a canoniquement inclus dans sa Bible l’apport de la Torah et des Prophètes, mais aussi pour l’histoire même de la philosophie occidentale.

Cette question a fait l’objet d’un ouvrage majeur du XXe siècle, celui de Franz Rosenzweig intitulé L’Etoile de la Rédemption (1). Franz Rosenzweig, issu d’une famille israélite profondément assimilée à la culture et à la société de l’Allemagne, se prépare à se convertir au christianisme pour, en quelque sorte, signer cette assimilation. Il redécouvre alors le sens du judaïsme auquel il va rester passionnément fidèle, mais sans jamais oublier son approche du christianisme. Engagé sur le front balkanique pendant la guerre de 1914, il rédige sur des cartes postales adressées à sa mère la plus grande partie de ce qui deviendra L’Etoile de la Rédemption publiée en 1921. Après l’armistice, il fonde une maison de hautes études juives et meurt à 43 ans, en 1929, d’une paralysie. Immobilisé dans son lit, il collabore, avec Martin Buber, à la traduction en allemand de l’Ancien Testament.

À l’occasion de l’édition en 1982 de la première traduction en français de cet ouvrage (1), Stéphane Moses en publie une remarquable présentation intitulée Système et Révélation. La philosophie de Franz Rosenzweig, précédée d’une longue préface d’Emmanuel Levinas dans laquelle il affirme l’importance majeure de la philosophie de Rosenzweig, tant dans la sphère de l’inter-religieux que dans l’histoire de la philosophie occidentale : « Son livre, écrit en six mois, est extraordinaire : créé comme dans une extase fiévreuse du génie, il se trouve cependant admirablement construit, reflète une culture universelle impressionnante et apporte des vues philosophiques nouvelles. De ces vues découle, notamment, l‘étonnante idée de l’absolument Vrai se scindant, de par son essence même, en christianisme et judaïsme, deux aventures de l’esprit qui seraient toutes les deux – et au même titre – nécessaires à la vérité du Vrai. Position philosophique et théologique sans précédent dans l’histoire de la pensée, pressentiment des tendances œcuméniques d’aujourd’hui, foncièrement pur de tout syncrétisme. (…) Sa nouveauté profonde tient à la contestation du caractère primordiale d’une certaine rationalité (…) qui consistait à totaliser l’expérience naturelle et sociale, à en dégager et à enchaîner entre elles les catégories jusqu’à en bâtir un système incluant l’ordre religieux lui-même. La nouvelle philosophie s’efforce au contraire, de penser la religion – la Création, la Révélation et la Rédemption qui en orientent la spiritualité  – comme horizon originel de tout sens et jusqu’à celui de l’expérience du monde et de l’histoire » (2).

 Levinas insiste sur la rupture avec les philosophies de la totalité prétendant systématiser tout le réel et dont l’œuvre de Hegel est une des plus éclatantes manifestations. Philosophies de la totalité conduisant trop souvent à des aventures totalitaires. « Ici, écrit-il, L’Etoile de la Rédemption innove. Il y aurait entre chrétiens et juifs l’intimité la plus grande. Elle est autour de la vérité. Non pas le simple partage de quelques idées, non pas la continuité d’une histoire où les uns reprennent ou renouvellent les opinions des autres. Vérité qui ne signifie plus énoncés et affirmations, mais un évènement et un drame eschatologique qui se déroule. Il s’agit d’une vérité qui est d’autant plus vraie que les partenaires du drame sont appelés à des rôles différents. L’absolument vrai se scinde, de par sa vérité même, en judaïsme et en en christianisme et se joue dans leur dialogue. C’est une vie commune. (…) Rosenzweig nous habitue à penser le non-synthétisable, la différence, contrairement à une tradition philosophique où le Même absorbe l’Autre dans son intériorité et où la pensée absolue est une pensée pensant l’identité du Même et de l’Autre » (3).

À la suite de Rosenzweig, Levinas refuse que le dialogue entre des aventures différentes puisse se réduire « à une quelconque juxtaposition des termes aux yeux d’un spectateur absolu, placé « plus haut » ou « derrière » et qui aurait le dernier mot et qui résumerait le dialogue de la transcendance ». Et Levinas conclut : « Ce n’est pas dans la tête d’un philosophe ni au fond d’une conscience transcendantale que s’unissent Dieu, homme et monde. C’est, au contraire, à l’évènement qui se produit par leur sortie de l’isolement mythique à la lumière du jour du Seigneur, c’est à la Révélation que le penseur doit sa possibilité même de penser. (…) La relation et le mouvement où la pensée devient vie n’est pas intentionnalité primitivement, mais Révélation ou traversée d’un intervalle absolu, parce que l’ultime nœud du psychisme n’est pas celui qui assure l’unité du sujet, mais, si on peut dire, la séparation liante de la société, le dia du dialogue, de la dia-chronie, de ce temps que Rosenzweig entend « prendre au sérieux », la séparation liante que l’on appelle, d’un mot usé, amour » (4).

Abandonner le fantasme du savoir absolu pour le risque de la rencontre, c’est mettre radicalement en cause tout dogmatisme et fondamentalisme. Accepter, pour reprendre l’expression d’Emmanuel Mounier, que « l’évènement est notre maître intérieur », c’est dire que nous sommes tous en marche et que l’erreur majeure serait de se croire « arrivé » et de n’avoir plus rien à apprendre : « Le caractère partiel de la vérité est saisi comme un engagement : la vérité est ma vérité, cela revient à dire qu’elle ne se réduit pas à une contemplation, mais à une épreuve ou à une vérification de la vérité par une vie. La vérité tout court où judaïsme et christianisme s’unissent est « scellée par Dieu » ; mais ce personnalisme de la vérité se déploie humainement comme une histoire, histoire du judaïsme et du christianisme : elle est pour l’homme, dans la mesure où le chrétien pénètre le monde et où le juif reste fidèle à soi. Rosenzweig appelle cette théorie de la vérité, « théorie de la connaissance messianique » (4).

Bernard Ginisty

(1) Franz ROSENZWEIG (1886-1929), L’Etoile de la Rédemption, publié en 1982 aux éditions du Seuil. Cet éditeur a proposé une nouvelle traduction de l’ouvrage en 2003.

(2) Emmanuel LEVINAS (1906-1995) in Stéphane MOSES (1931-2007), Système et Révélation. La philosophie de Franz Rosenzweig. Préface d’Emmanuel Levinas, éditions Verdier/poche 2016, p. 8. Cet ouvrage a été édité une première fois aux éditions du Seuil en 1982 et une deuxième aux éditions Bayard en 2003.

(3) Ibid., p. 14 et 18.

(4) Ibid., p. 22-23.

Publié dans Réflexions en chemin

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durand 21/08/2020 19:21

Merci à B. Ginisty pour ce texte extrêmement éclairant sur le sujet en débat. Sa référence à F. Rosenzweig m’a mené à revenir sur quelques idées qui lui sont dues et peuvent apporter un complément. Qu’il me soit permis de l’exposer rapidement.

Les Juifs et les Chrétiens dessinent deux façons d’exister. Dans l’Etoile de la Rédemption, Franz Rosenzweig a écrit : « Le Juif est figuré par la vie, parce qu’il existe et se sait exister par transmission de génération en génération ; le Chrétien est figuré par la voie, parce qu’il est un païen en route pour devenir chrétien » (« on ne naît pas chrétien, on le devient » disait Tertullien). Remarquons qu’on devrait dire « le peuple juif », c’est le peuple juif qui continue d’exister au grand étonnement de l’humanité, et par contre il s’agit de l’individu chrétien.

Vie éternelle du côté de l’être juif, voie éternelle du côté de l’être chrétien. On constate ainsi une irréductible dualité, mais qui converge vers une utopie finale qui est, pour F. Rosenzweig, la Rédemption. Judaïsme et christianisme sont deux manières différentes et complémentaires de vaincre le temps qui passe (le temps ordinaire, chronologique) au profit du temps qui dure. Ce temps qui dure, éternel, son avenir se trouve déjà dans le présent qui est informé (au sens fort) par le passé qui est toujours là, au contraire du temps chronologique qui se déroule sans fin sans pouvoir structurer l’existence. Ce temps chronologique est lié à une conception évolutionniste du monde, tout avance sans heurts, rien ne peut se passer, le temps avale tout, finalement il n’y a pas d’avenir, donc ni messianisme ni eschatologie. Seule une existence authentique peut se dérouler dans le temps qui dure, fait de ces trois strates, passé, présent et avenir qui sont concomitantes et non successives. Existence authentique parce que se déroulant dans la Vérité qui n’est pas un concept comme les autres mais la possibilité de cette existence authentique. Cette vérité éternelle est aussi le point de fuite des manières juive et chrétienne de vaincre le temps qui passe pour s’inscrire dans celui qui dure.

« Le Juif est attaché à la Torah immuable par-delà l’histoire des nations ;  le Chrétien travaille du dedans le temps de l’histoire pour l’élever au-dessus de lui-même en propageant la confession chrétienne » jusqu’aux confins de l’Univers (P. Ricœur, dans la revue « Esprit », décembre 1988).

Jésus se trouve au cœur de cette divergence entre Juifs et Chrétiens. Il a appelé le judaïsme à se désenraciner en se détachant de son marquage ethnique (qui fait le peuple), ce qui évidemment était insupportable pour les Pharisiens. La séparation était consommée. En proclamant qu’il est « la Voie, la Vérité et la Vie », Jésus ouvre, au sein de la Vérité, une dualité irréductible qui devient source de dialogue, et non de guerre, espérons-nous. Remarquons qu’on retrouve la notion de dé-coïncidence qui permet d’exister introduite par François Jullien (« Dé-coïncidence. D’où viennent l’art et l’existence », Grasset 2017)

Marc Durand