L’esprit du Christianisme, l'ouvrage-testament de Joseph Moingt (1915-2020)

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Voici un mois, presque jour pour jour, que Joseph Moingt est entré dans la maison du Père.

 

C’est peu dire que sa longue vie – près de 105 ans – a été féconde. Ses ouvrages ont nourri la foi, la réflexion et les engagements de générations de fidèles. Et pas seulement le cercle restreint des praticiens de la théologie, car la clarté de leur exposé les rendaient accessibles à un très grand nombre.

 

Du reste nos lecteurs savent ce que nous lui devons : s’ils indiquent son nom dans la rubrique « recherche » de notre blog, ils seront renvoyés à 53 articles qui traitent de son œuvre ou y font référence. En tête de liste figure même un entretien qu’il nous avait fait l’amitié de nous accorder, mais que les progrès (?) de la technique de notre serveur rendent malheureusement aujourd’hui inaccessible.

 

Quel meilleur moyen pour rendre hommage à sa mémoire que l’article en forme de compte rendu de lecture de son ouvrage-testament, L’esprit du christianisme, Paris, éd. Temps Présent, octobre 2018, que nous propose Marc Durand ?

 

Et à l’intention de ceux qui connaîtraient mal son parcours et son œuvre, nous mettrons également en ligne la belle notice que Christoph Théobald lui a consacrée sur le site jésuites.com. 

 

G & S

 

 

L’esprit du Christianisme

 

 

Avant-propos – Retour à l’écriture

 

Dans cet avant-propos, J. Moingt s’emploie à justifier l’écriture d’un nouveau livre alors qu’il a l’impression d’avoir déjà fait le tour des questions qui le préoccupent. Il part du constat que l’Église n’est plus audible. Le discours sur la foi et le discours religieux doivent être réformés. Il est nécessaire de reprendre la critique de la religion, en reconnaissant la légitimité de la Tradition tout en la débarrassant des éléments étrangers qui l’ont recouverte.

 

Il s’intéresse au christianisme comme culture, aux interactions entre l’esprit d’une époque ou d’une société et l’esprit du christianisme, aux emprunts et influences réciproques entre ces cultures diverses. Chateaubriand, dans Le Génie du Christianisme, a considéré le christianisme comme notre culture à défendre après la Révolution et devant le peu de cas qu’en faisait l’Empire. J. Moingt ne s’inscrit pas dans un travail de défense, mais de compréhension de cette culture qui est une des sources de notre civilisation. Il ne pense pas que la mission soit d’imposer notre foi, il écrit : « L’identification de la mission à un embrigadement ne s’impose que si l’on réduit le christianisme à la religion, il n’en va plus de même si l’on vise avant tout, comme le voulait Jésus et l’a compris Ignace, à répandre l’esprit évangélique dans la vie et les mœurs du monde, ou si on entend l’esprit du christianisme à la façon de Chateaubriand, comme la charte humaniste, le projet civilisateur qu’il félicite l’Église d’avoir assumé au long de son histoire ».

 

J. Moingt a trois objectifs à éclaircir : la religion, la révélation de Dieu, le salut. Sa recherche se veut tournée vers le futur et non un passé à faire revivre. Comment réinterpréter ces trois objectifs ? Il pense nécessaire de se parler les uns aux autres, cela est de l’ordre de la mission, de l’annonce de l’Évangile. Ce travail doit être fait par les laïcs, à eux de conduire les changements nécessaires. L’institution en s’y opposant n’est plus audible. Cet ouvrage a pour but de faciliter la parole des laïcs dans l’Église et vers le monde. Quant au terme « esprit » repris dans le titre, il signifie que l’auteur va jouer, comme le fait Paul dans ses lettres, sur les deux sens du mot : esprit de l’homme, du bien, du mal, etc. et Esprit de Dieu qui vit en l’homme.

 

 

Religion

 

J. Moingt évoque Le Génie du Christianisme de Chateaubriand pour qui le christianisme est une religion naturelle, faite de sentiments, fondement de la société, et la structurant. Il est pour lui une passion sociale qui permet de communier avec l’esprit des anciens. A la même époque Hegel définit le christianisme comme l’ensemble des prescriptions imposées par l’Église à ses fidèles. Et on constate une coupure entre la morale qui relève de la rationalité universelle et la religion prise comme une particularité sociale contingente. La foi a peu à voir dans ces développements, il s’agit de la religion et de l’esprit qu’elle transmet à la société. Une mission du christianisme est bien de transformer l’esprit de la société en lui transmettant ses valeurs, travail qu’elle a fait tout au long de son histoire. Mais on constate une coupure entre Jésus et l’enseignement de l’Église. La science historique a remis en question les textes et les fondements de l’enseignement. Deux directions sont apparues, l’une vers ce qu’on a appelé le « protestantisme libéral » (Tillich, Troeltsch...) et l’autre la « théologie dialectique » de Barth (et d’autres qui dénoncent avec lui les concessions à l’esprit du temps).

 

L’Église n’a pas su s’ouvrir au foisonnement « moderniste » du 20e siècle et s’est arc-boutée sur son autorité sacrée qui n’est plus acceptable, du coup elle n’est plus audible. On ne peut nier un certain renouveau, mais qui consiste surtout à remettre au goût du jour la liturgie et autres recettes du passé. Il est tout autant inadapté que la « nouvelle évangélisation » qui voudrait une proclamation de la foi : ce ne peut être entendu par la société. Les processions peuvent donner de la visibilité, elles n’annoncent en rien Jésus- Christ.

 

Ce déclin est lié au fait de l’impuissance de Dieu dans le monde qui a été relevée par D. Bonhoeffer, argument théologique qu’il faut prendre en compte. M. Gauchet, lui, parle de la sortie de la religion, le christianisme n’est plus une idéologie structurante de la société.

 

Quand on reprend l’histoire, depuis les Grecs qui ont dégagé l’idée d’un Dieu transcendant, puis des Hébreux qui ont découvert l’unicité de Dieu, on arrive à Jésus qui sort de sa religion pour proclamer un salut universel. Cet accès au monde universel et la sortie de la religion évitent au christianisme d’être une secte. Les siècles suivants voient se définir le dogme et un enseignement autoritaire proclamant plus la Loi que l’annonce de Jésus-Christ. Le « modernisme » apparaît dès la fin du Moyen-Âge, avec une coupure entre l’enseignement de l’Église et celui de Jésus, entre l’Église et la société. Plus tard les philosophes du 18e théoriseront cette séparation et le 19e siècle sera un bouillonnement dont l’institution se protègera à coups de condamnations. La coupure est achevée. La société se sépare de la religion qui ne la structure plus, le christianisme se sépare de la société pour ne pas se diluer (cf. les combats de Barth contre les théologiens « libéraux »). « La relation entre religion et société fonctionne telle une force antagoniste d’attractivité » écrit J. Moingt. Le gagnant, finalement, ne sera ni la société ni le christianisme, mais l’individu, qui prend toute sa place, mais est alors menacé par l’individualisme.

 

Si nous voulons répondre à notre mission, parler à la société, la transformer, nous devons accepter de démystifier la révélation et la réinventer dans sa source qui est l’histoire des hommes confrontés à une interrogation transcendante. Les concepts de ressuscité, de conçu de l’Esprit, de fils de Dieu, de mort pour nos péchés, d’autres encore, doivent être repris et ouvrent des questions qu’il faut traiter.

 

 

La Révélation

 

Ce chapitre commence par la description des deux voies classiques de compréhension de la Révélation, celle du haut et celle du bas.

  • Celle du haut, traditionnelle chez les catholiques : catalogue d’enseignements et de prescriptions. Dieu se tient en haut, et dicte ses volontés. Les hommes qui refusent de s’y soumettre sont pécheurs.
  • Celle du bas, soutenue par J. Moingt : Dieu se fait connaître dans l’histoire comme celui qui vient nous sauver. Dieu est déjà là, dans notre histoire, et nous aide à grandir en humanité.


La Révélation est une suite de fractures causées par le surgissement de Dieu qui chemine incognito au côté des hommes. Nous intéresse la révélation faite par le Christ, ce qu’il est censé dire de sa relation à Dieu et de la nôtre. La description du Royaume est laissée de côté, on insiste (à travers l’Évangile de Jean et les lettres de Paul) sur la place de l’Esprit dans la venue de Jésus, dans la totalité de son événement, dans l’intelligence de sa parole et de sa personne.

 

Révélation de Jésus dans le sillage de la prédication des apôtres

 

L’Église est créée par la réponse à un même appel et la libre décision de chacun de se rassembler. L’Esprit Saint produit un double effet, privé et public, de présence de Dieu au cœur des hommes et d’éclatement des barrières sociales érigées par eux. La conséquence est que « vous n’êtes qu’un en Jésus Christ. Vous n’êtes plus esclaves de la loi, mais fils adoptifs et héritiers de Dieu » (Épître aux Galates). Il existe une unité existentielle du chrétien avec le Christ, en qui il vit, et avec l’Esprit qui est en lui. Il y a résurgence de l’homme nouveau. La résurrection se fait sur la Croix, elle puise son énergie, son sens, et son historicité de la mort de Jésus. Notre résurrection à venir est attribuée à l’Esprit de Dieu qui a rendu vie à Jésus. Les récits des apparitions qui veulent prouver la résurrection sont de fait des obstacles pour y croire : « Ce n’est pas refus de croire, mais impossibilité de penser ce qu’il faudrait affirmer ».


Il faut creuser la relation de Jésus avec les apôtres, puis celle du Christ avec tous les hommes. La présence de Jésus après sa mort s’est infiltrée chez les disciples en toute certitude, renouant les liens passés avec lui et entre eux et les envoyant reprendre la mission qui leur avait été confiée. La Résurrection n’a de sens qu’avec la mission. La déclaration de la Résurrection est la reconnaissance de l’identité de Jésus comme Fils, ou Envoyé (Christ) de Dieu. Ressusciter, c’est se déposséder du moi pour se retrouver dans ce qu’on a donné de soi aux autres, perdre sa vie pour la sauver. Jésus a repris vie en Dieu et poursuit en Lui sa mission.

 

« La mort de Jésus en croix porte l’annonce de la Résurrection en tant que celle-ci est le salut que Jésus avait mission de porter au monde […] conçu comme la victoire de la vie sur la mort ». La foi des apôtres en la Résurrection vient de l’empreinte d’une présence intérieure à leur esprit, de l’évidence qu’il vivait en Dieu en même temps qu’avec eux et partageait avec eux la vie qu’il recevait de Dieu, comme il leur avait promis. J. Moingt développe la vision paulinienne de la mort-résurrection. Ces deux termes constituent un seul et même mystère de salut, pour Jésus et pour les hommes. Dès le moment où nous mourons dans le Christ, nous ressuscitons en lui et devenons vivants avec lui en Dieu. Le salut offert est un salut global initié au commencement du temps.


L’esprit du christianisme est source d’un humanisme authentique (dignité et liberté de l’homme). La passion de Jésus n’est pas œuvre de rachat, mais de création. C’est bien le témoignage des apôtres qui nous ouvre la compréhension du mystère de la mort-résurrection du Christ. Comme Fils, Jésus est révélateur de Dieu. « La venue de Jésus au monde est le seul événement historique de révélation, de présence, de parole et d’action de Dieu dans le monde, qui n’a pas annulé mais recueilli et authentifié tout ce que Dieu inspirait et faisait pressentir à l’esprit des hommes. » La signification de la divinité du Christ n’est pas l’attribution à Jésus d’une origine divine mais le fait que Dieu se révèle dans un homme Jésus pour faire savoir à tous les hommes qu’il les aime au point de les appeler à vivre avec et en lui pour l’éternité.

 

Révélation de Dieu dans le sillage de l’enseignement de l’Église

 

Historiquement cette seconde démarche a totalement éclipsé la première décrite plus haut. Il n’est pas question ici d’occulter la seconde par la première, mais de bien différencier les deux démarches. J. Moingt pense que « le retour à la première (sans effacement de celle qui lui a succédé) sera nécessaire au salut de la foi et de l’Église dans les temps qui viennent ». Depuis des siècles, le peuple chrétien a été évangélisé à l’aide des dogmes, des exigences de l’Église, des prédications qui ne peuvent pas se réclamer de celle des apôtres.

 

Le premier tournant dans la fondation de l’Église est religieux. À la fin du deuxième siècle, suite aux débats avec les gnostiques qui diluaient le christianisme dans une religion ésotérique, l’Église s’est installée comme une religion instituée, avec un clergé consacré qui va éliminer les laïcs. Cela va durer 18 siècles, dominés par la tristesse et la crainte. La consécration des prêtres va amener à la sacralisation de l’Eucharistie (qui était un repas d’action de grâces) qui leur est réservée. Cela ne vient pas des apôtres et va se figer en prétendant avoir été voulu de tout temps par le Christ. L’Église invente le sacerdoce consacré, qu’elle emprunte à la religion juive. Des gestes partagés dans les assemblées elle fait des rites fixés censés mobiliser des forces surnaturelles. On passe des gestes de vie à des gestes de magie.

 

Le second tournant est sacrificiel. Dans la religion juive sacrifice et sacerdoce étaient fondamentaux. Les Synoptiques, principalement Mathieu (le plus « juif » des évangiles), donnent à la Cène et à la mort du Christ le sens d’un sacrifice pour nos péchés. Ils disposent, pour être compris, du langage de l’Ancien Testament, mais par ailleurs ils ont projeté sur cette mort toute la nouveauté de la révélation de Dieu en Jésus. Ni Jean, ni Paul (qui ne nient pas nos péchés !) ne sont sur cette ligne et les historiens mettent en doute les paroles rapportées par les synoptiques qui ont voulu faire de la Cène un repas pascal sacrificiel. Le sacrifice se retrouvait dans toutes les religions de l’époque, les synoptiques ont privilégié ce cadre de pensée, mais rien dans les évangiles n’annonce le besoin d’hommes consacrés pour célébrer les sacrifices.

 

Parallèlement le pardon des péchés a été une grande affaire des dix premiers siècles, avec le rachat par des pénitences publiques et des célébrations du sacrifice (tout est lié), c’est-à-dire de messes, d’où le besoin d’ordonner des moines pour avoir beaucoup de prêtres et donc de messes. On vivait ainsi dans un climat de peur de l’enfer. Enfin au 11siècle est introduite la confession secrète, libératoire, mais alors se développe une abondance de péchés, d’où de nouveau la peur constante, quotidienne de pécher. Ce climat de peur a empoisonné l’Église et n’est pas pour rien dans la désaffection des derniers temps. D’autant qu’à cela s’est ajoutée une mainmise sur la vérité : « En se proclamant à juste titre héritière de toute cette histoire de la révélation [depuis le commencement de l’humanité], elle [l’Église] a cru pouvoir s’imposer en détentrice et interprète exclusive du salut », ce qui est évidemment une usurpation de pouvoir.

 

 

Le ressourcement de la foi dans l’Évangile 

 

Alors J. Moingt s’attache à une critique fouillée des trois dogmes fondamentaux dont il change l’ordre : Rédemption (avec Salut), Incarnation, puis Trinité. Rédemption en premier car c’est par la foi en la Rédemption et au Salut que Jésus est entré en nous, Rédemption qui a nécessité l’Incarnation, et découverte enfin de la Trinité.

 

La Rédemption ou l’appel à la liberté 

 

Le dogme de la Rédemption est fondé sur le mythe de la faute d’Adam, repris par saint Augustin et le dogme du péché originel, imposé par une tradition intouchable qui affirme la transmission de la faute à tous les hommes et donc la nécessité du rachat. On doit remarquer qu’il est lié à l’idée de Salut, mais alors que ce dernier est pure grâce de la part de Dieu, la Rédemption a un caractère juridique : il faut payer pour effacer !  C’est ce côté de rachat qui l’a emporté dans la Tradition. Or le Salut nous a été donné par la Résurrection, le sens juridique devrait être dépassé. Le rituel de la messe enfonce les chrétiens dans l’idée de leur péché, de la crainte du jugement, de la demande constante de pardon. Mais « de la crainte, il n’y en a pas dans l’amour […] celui qui craint n’est pas accompli dans l’amour » (1 Jn 4, 18). L’idée d’expiation a pris le dessus alors que « Dieu n’a pas envoyé son fils pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17). Nous n’avons pas à craindre le jugement. Par la Résurrection nous avons reçu l’Esprit qui fait de nous des fils. Sur la Croix se produit le changement d’Alliance. Mais « c’est bien du ‘péché’ du monde, dont nous faisons partie aujourd’hui encore, que Jésus est victime à notre place » et non du péché d’Adam. Si Dieu « l’a laissé mourir sur la Croix, ce n’est pas en réparation d’offenses faites à sa toute puissante Majesté, mais en témoignage de son amour infini pour ses enfants de la terre ». Ce sont nos fautes envers nos frères qui atteignent Dieu dans son amour pour nous.

 

Par la Résurrection un autre monde est né. Dieu ne vient plus à nous par l’unique lien religieux du culte, mais à travers le lien universel de l’humanité. Nous sommes délivrés des liens de la servitude envers Dieu, appelés à la liberté qu’il appartient à chacun de construire sous la conduite de l’Esprit.
 

L’Incarnation

 

Dieu se révèle en Jésus ressuscité par l’Esprit qui nous unit au Christ pour nous entraîner avec lui. Il se dépouille de la singularité de sa nature, incommunicable, pour revêtir notre existence humaine qui devient son humanisation. L’esprit est le propre de Dieu, il est en l’homme la marque de fabrication de Dieu, disposition que nous pouvons renouveler en entrant en communication avec Lui : c’est alors le pouvoir du don gratuit à la ressemblance de l’acte créateur. Jésus, Fils de Dieu ? Ni les récits de la naissance (Mathieu et Luc) ni le prologue de Jean (« Le Verbe s’est fait chair ») n’affirment qu’un Fils préexistant de Dieu est descendu parmi nous. Au sujet de sa personne, Jésus nous montre sa relation avec le Père (Jn 14, 6-10). « Un autre est en lui, dont la présence est constitutive de sa propre identité ». Jésus est le véritable révélateur du Père présent en lui. Il est Fils de Dieu en tant qu’homme en qui Dieu se révèle être le Père.

 

 

La Trinité ou l’ouverture de l’Un sur l’Universel 

 

La vérité de notre foi est liée à l’aide qu’elle apporte aux hommes pour exister dans le monde. Nous ne connaissons pas le Dieu « en soi », mais dans son rapport au monde. L’Église, en interprétant le Nouveau Testament sous l’Ancien, a mis le vin nouveau dans les vieilles outres. Elle a passé sous silence la nouveauté de la révélation de Dieu en Jésus : né homme mort pour nous sauver et non pas nous juger, dans un salut universel. C’est un appel à sortir de soi pour aider les autres à réussir leur humanité. Le salut donné par Dieu est accompli en Jésus et opéré dans l’humanité par l’Esprit.

 

J. Moingt s’attache à définir ce que peut signifier la Trinité. L’économie du Salut réside en la création par Dieu d’un monde dissemblable et d’en extraire du semblable en invitant l’homme à participer à son être.  Après que le nom de « Fils » a été donné au « Verbe fait chair » reconnu en Jésus, au deuxième siècle, la théologie s’est attachée à éclairer cette relation Père-Fils. Il lui a fallu trois siècles, trois conciles (Nicée, Constantinople 1 et 2, nombre de débats houleux, Arius posait de vraies questions). L’Esprit s’en est mal sorti, on ne pouvait pas le faire « engendrer » par le Père qui aurait donc deux fils, on l’a fait « procéder » du Père et du Fils, les « Orthodoxes » ne l’ont jamais accepté (question du « filioque »). Cette relation de ressemblance et dissemblance du Père et du Fils, qu’on retrouve, différente, entre Dieu et l’homme, pose la question de la traduction de la vérité éternelle dans un langage nécessairement temporel de l’homme. En fait la Révélation est en son entier une histoire d’amour, entre le Père et le Fils dans l’Esprit, entre le Père et les hommes par le Fils et dans l’Esprit qui vit en eux. Le Christ est de toute éternité en Dieu, Fils existant en tant qu’homme premier-né d’une multitude de fils adoptifs : le temps est introduit dans l’éternité de Dieu.

 

On comprendra que tout ce paragraphe, pages 145 à 160, est au cœur de la réflexion de J. Moingt qui s’appuie principalement sur le prologue de Jean, le Verbe fait chair, pour éclairer le mystère de la Trinité. Paragraphe impossible à résumer, le lecteur s’en sera rendu compte.

 

 

Le tournant du Royaume : Marie et l’Église

 

J.Moingt, dans cette partie, traite de l’Église, à travers Marie. Marie dont le Magnificat annonce la Nouvelle Alliance. Alors que le cantique de Zacharie se réjouit de la restauration d’Israël, tourné vers l’Ancien Testament, celui de Marie annonce une nouvelle ère. Dès le début de sa prédication, Jésus va se révéler imprégné du Magnificat.  Marie est une Juive pieuse, probablement traditionnelle, Jésus va très vite s’affranchir, assez brutalement, de la tutelle familiale, car il décèle les dangers de s’en tenir à la religion établie avec rites et préceptes. Marie est figure de l’Église d’abord parce qu’elle a été la première emplie de l’Esprit, à l’Annonciation et donc bien avant les apôtres et la Pentecôte, où elle est encore présente. Elle est donc à la source de l’Église, plus que les apôtres et leurs « successeurs lointains ». L’Église a rétabli, deux siècles plus tard, le sacerdoce consacré de l’Ancien Testament : Marie est à l’origine d’une Église libérée de ce retour à l’ancien temps, le vin nouveau ne peut être versé dans les vieilles outres. J. Moingt écrit : « Les fidèles consacrés par l’Esprit sont donc habilités à édifier eux-mêmes la ‘maison’ [l’Église] qui rassemblera la famille de Dieu ». Et l’autorité de Jean, dans la nouvelle Église est fondée sur le fait qu’à la Croix, Marie est devenue sa mère : il peut témoigner du Fils Jésus.

 

Quant à la virginité de Marie, il est vain de s’attacher à la biologie. Ni Marc ni Jean n’en parlent, ni Paul. Luc et Mathieu, qui s’attachent à s’enraciner dans l’Ancien Testament, se réfèrent à Isaïe (Is 7, 14) revisité par la Septante et la tradition juive. La naissance de Jésus « est due à un projet de Dieu qui enveloppe l’union matrimoniale de Marie et de Joseph pour en faire un instrument […] de sa volonté d’appeler l’humanité entière à devenir une pépinière d’enfants de Dieu ». Cela est important pour pénétrer dans le mystère de l’Incarnation. L’élection est la plaque tournante de l’histoire du Salut. « L’élection de Marie avant même qu’elle soit enceinte, fait renaître l’espérance d’Israël dans celle de l’Église ».

 

J. Moingt termine ce chapitre sur la question de l’Église actuelle. Il insiste sur le fait que Jésus n’a pas fondé de nouvelle religion. Il plaide pour une véritable présence de l’Église au monde, déniant à celle-ci le droit de le dominer. Elle doit pleinement participer à la vie du monde, elle n’a rien à imposer. Toute autorité vient de Dieu dès lors qu’elle n’est pas usurpée, les dirigeants ont pour devoir de permettre à tous les hommes de vivre ensemble, cela peut aller à l’encontre des enseignements de l’Église, ça ne les invalide pas pour autant.

 

 

Le salut

 

Le salut s’adresse à l’humanité, il est temporel et éternel. Nous sommes à l’intersection des deux sens de ce mot. Son annonce est nécessaire dans un monde où l’espérance est chaque jour mise à mal. L’espérance remonte à la nuit des temps, espérance de vie, reprise dans la prédication de Jésus. C’est l’Esprit qui inspire la foi en la Résurrection et ouvre la mission. Les textes de Paul et de Jean sont fondamentaux pour comprendre cela. L’Église qui accueille les témoignages de ces deux apôtres doit trouver un nouveau langage de foi. Le salut ne consiste pas en une évasion du temps mais dans l’accomplissement de l’humanité des hommes. L’Histoire du salut est conduite par Dieu depuis la nuit des temps jusqu’à la fin. Il est lié à l’aptitude des hommes à se reconnaître mutuellement comme des frères et sœurs, parce qu’ils ont Dieu comme père. Jésus ne revendique pas sa divinité, mais son statut d’Envoyé ; héritier de David, il réalise l’ouverture aux païens. Dieu se lie à tous les hommes. Le salut n’est pas de Le recevoir, mais de nous donner le salut les uns aux autres. Jésus est un homme en totale empathie avec les hommes, qu’il a appelés à la foi. La foi des apôtres commence dès son appel, elle est « Logos », rencontre de personnes qui cherchent le sens de leur existence.

 

L’Esprit est avec nous dès l’origine du monde, porté par le Logos. Il révèle Dieu aux païens, le Fils aux Juifs, inspire à Jésus son autorité, l’animant de son souffle, lui donnant le courage de succomber à la mort pour laisser le dernier mot à l’Amour de Dieu. La Foi, inspirée par l’Esprit, ne rejette pas la Tradition, mais la renouvelle de fond en comble. La communication de l’Esprit aux hommes est le vrai sens et la vraie finalité de l’incarnation.

 

 

Renaître en Christ (Paul) et croire au Dieu qui sauve (Jean)

 

Notre résurrection doit être comprise en celle de Jésus, de même que la sienne dans la nôtre. La mort de Jésus n’est pas expiation des péchés mais témoignage de l’amour de Dieu par nous. Mort-Résurrection chez Paul : acte de Jésus de rendre sa vie à Dieu qui lui infuse aussitôt son souffle de vie éternelle, l’Esprit, avec pouvoir d’en faire bénéficier ceux qui croiraient en lui. Nous commençons dès maintenant à ressusciter avec lui, et cette résurrection s’achève en vie éternelle. Le salut s’étend au monde entier. On change de monde et de réalité, de temps et d’espace, aussi de Testament. Nous sommes désolidarisés de toute religion (cf. la Samaritaine). Il y a immanence de l’homme en Dieu et de Dieu en l’homme. Le salut est universel, lié à l’amour mutuel, commencé dès le début des temps. L’annonce de ce salut a marqué un tournant de l’histoire universelle en revendiquant l’avènement du sujet, libéré des contraintes de la tradition et des interdits de la religion, qui amènera la société politique à réclamer le respect des droits.

 

 

Le salut dans le temps de l’Église

 

Dans cette dernière partie, J. Moingt se préoccupe de la réception du message par l’Église, d’en voir les gauchissements et de voir d’où ils viennent, pour déboucher sur « l’aujourd’hui du salut ». Il examine successivement la question de la foi dite orthodoxe par l’Église, celle du sacerdoce et du sacrifice, enfin de la relation de l’Évangile avec l’humanisme.

 

Foi et orthodoxie

 

Dès le deuxième siècle l’Eglise a décidé d’énoncer ce qu’il faut penser. Le résultat a été un affaiblissement de l’essentiel et une déformation de la foi transmise par les Apôtres. J. Moingt reprend les trois temps du symbole des Apôtres, Dieu créateur, le Fils de Dieu, l’Esprit et l’Église, pour en dénoncer les déformations et la faiblesse. Il ajoute une critique d’un retour au judaïsme pour parler de l’Église, et d’une définition déficiente de la résurrection de la chair. Et pour conclure, « il manque la visée du salut universel, fondée sur la fraternité universelle des hommes ».

 

Sacerdoce et sacrifice

 

Pour asseoir la religion que Jésus n’avait pas fondée, l’Église s’est attachée à revenir à l’institution par Aaron des pontifes chargés des sacrifices, d’où le rôle sacrificiel de l’Eucharistie, rempli par un sacerdoce consacré séparé du peuple. La lutte constante des laïcs permet la sortie de la religion que constitue le christianisme « parce qu’il ne vise pas à la domination de la société par la religion et travaille à l’émancipation de l’homme, reconnu fils de Dieu, de toute forme de servitude ». On retrouve le sacerdoce des fidèles (mais encore Vatican II a voulu le séparer de celui des prêtres consacrés). Dieu leur apprend qu’en tant que fils, ils doivent reconnaître en tout homme leur semblable, la personne humaine est relation à l’autre, et la résurrection de la chair signifie que « chacun reprendra en Dieu la vie relationnelle qui a structuré son histoire et sa personne ».

 

Évangile et humanisme 

 

L’Évangile est totalement impliqué dans l’humanisme. Les relations de l’Église et du monde ont été compliquées, conflictuelles. Les laïcs n’ont eu de cesse de prendre leur autonomie et de développer leur dévotion intérieure sans avoir recours à des prêtres du temps où ils n’avaient même pas accès à la Bible. Puis s’est développée la « direction spirituelle » pas réservée aux prêtres, de nombreuses congrégations ont été fondées qui tentaient de permettre aux chrétiens de vivre leur foi. Les hommes aspiraient à aller à Dieu sans contrainte. Combien de penseurs devaient choisir entre leur conscience, leur rationalité, et l’obéissance à l’Église qui interdisait toute affirmation mettant en cause sa parole. Citons pour finir le Syllabus de Pie IX et toutes les condamnations qui ont suivi !

 

Pourtant entre l’Église et le monde il y a Dieu présent en Christ, Christ qui est présent dans l’Église et dans le monde où vivent les hommes qu’il attire à son Père. Le Christ a marqué l’humanisme en lui donnant un langage de relation à l’autre, et aussi de la relation de l’homme avec lui-même. Quant à la société humaine, l’Église n’a pas vocation à la régenter, mais à l’inspirer dans ces deux types de relations, à soi et aux autres. L’idée que les laïcs ne sont pas capables de se diriger est une déformation cléricale qui considère les hommes comme des enfants. Pire encore est l’acceptation de cela par un certain nombre de laïcs qui préfèrent être conduits que de se conduire. La société s’est, depuis le 18e siècle, rebellée contre cette attitude de l’Église, avec comme conséquence actuelle qu’en perdant le sens de Dieu elle a bien souvent aussi perdu le sens de l’homme porté par l’humanisme évangélique. Que l’on songe à l’antihumanisme actuel, à l’individualisme, à la recherche exclusive du profit. L’Église a encore beaucoup à dire au monde, pour l’aider à être conforme à son humanité.

 

 

Voici maintenant le jour du salut

 

Le salut est la victoire sur la mort et le fruit de la vie qu’elle produit dans l’humanité. C’est de la Résurrection que tout part, pour remonter à l’éternité de Dieu. Mais la mission de l’Église a échoué parce qu’elle a voulu imposer une religion pour recevoir cette annonce, ce que n’avait pas fait Jésus.  Alors qui va annoncer ce salut ? J. Moingt dit : les laïcs, qui doivent sortir de leur confort à l’intérieur de l’Église pour aller vers le monde en attente d’humanisation. La question n’est pas de quitter les églises et leurs messes, mais de rester libres tout en maintenant un lien avec l’Église institutionnelle. Dieu nous demande d’assumer notre part de l’humanisation des hommes qu’il adopte pour enfants. 

 

À force de vouloir imposer un type de religion, nous n’avons plus annoncé le salut qui humanisait le monde. En se rebellant contre le prosélytisme et l’autoritarisme de l’Église, le monde, petit à petit, est passé de la notion de personne à celle d’individu, libre de son égoïsme. On en est arrivé à l’antihumanisme, à l’homme robotisé au service des puissants, à la recherche du profit au dépens des autres. Ce n’est pas de la diminution des pratiques religieuses qu’on devrait s’inquiéter, mais de la perte du sens de la fraternité.

 

L’enjeu est d’aller au-devant du monde, pour se risquer à y rencontrer Dieu.

                        

« L’esprit du christianisme, compris comme faculté de jugement, sera-t-il rendu à l’esprit de l’homme, indépendamment de sa religion, c’est ce que signifiait le titre de ce livre : non revendication de propriété, mais partage d’un bien commun et appel à l’entraide ».

 

Marc Durand

Publié dans Réflexions en chemin

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Pierre Locher 31/08/2020 19:21

Bonjour,

Je me permets de faire un commentaire sur un aspect de l’exposé de Marc Durand autour de l’Incarnation et de la Trinité (vaste programme !). Une phrase me parait très importante et pourrait faire l’objet de discussions animées :
« Ni les récits de la naissance (Mathieu et Luc) ni le prologue de Jean (« Le Verbe s’est fait chair ») n’affirment qu’un Fils préexistant de Dieu est descendu parmi nous. »
C’est toute une mythologie (au mauvais sens du mot) qui est remise en question.

« Après que le nom de « Fils » a été donné au « Verbe fait chair » reconnu en Jésus, au deuxième siècle, la théologie s’est attachée à éclairer cette relation Père-Fils. Il lui a fallu trois siècles, trois conciles (Nicée, Constantinople 1 et 2, nombre de débats houleux, Arius posait de vraies questions).»

Joseph MOINGT traite de la question d’Arius dans son ouvrage « L’homme qui venait de Dieu » en particulier en page 146 et suivantes. Quelques précisions apportées par Joseph MOINGT :
- Ce n’est pas Arius qui « déclenche les hostilités », mais son évêque Alexandre qui déclare un beau jour que le Fils doit être dit « coéternel » au Père, ce qu’Arius refuse.
- Pour Arius, dire qu’il y a deux êtres coéternels, c’est instituer deux pouvoirs créateurs, c’est le blasphème reproché aux hérésies qui ont précédé.
- Dire que le Fils est coéternel et en même temps engendré du Père est contradictoire : l’engendrant est forcément antérieur à l’engendré.
- Les Écritures montrent que le Fils n’est pas égal au Père.
- N’étant ni éternel, ni engendré, le Fils ne peut être que créé, mais Dieu le crée en parfaite ressemblance à lui-même. Le Fils a pour nature propre sa parfaite ressemblance à Dieu.

Je passe sur la suite assez longue des démêlés d’Arius, des retournements de situations entre pro et anti dignes d‘un feuilleton policier.

Juste pour souligner que la position d’Arius a été largement déformée, sinon caricaturée dans l’institution catholique. Joseph MOINGT s’emploie à rétablir un certain équilibre entre les positions respectives.

Peut-être la discussion devrait-elle être reprise ? Marc Durand écrit à juste titre qu’Arius posait de vraies questions…non résolues encore aujourd’hui.