Idolâtrie du Messie

Publié le par Garrigues et Sentiers

Il me semble qu'un certain consensus se dégage entre les divers intervenants dans cette discussion autour du texte de Didier Lévy Regards sur un Messie chrétien : réévaluer la frontière judéo-chrétienne ? Je pense que le texte d'Alain Barthélémy Le Messie au risque de l'idolâtrie donne bien les points d'accord sur la judéité de Jésus, le refus de l'idolâtrie, des fondamentalismes aussi (qui sont bien une sorte d'idolâtrie devant les textes). Dans son texte, il souligne aussi les deux clés qui peuvent faire bifurquer les diverses pensées : la question du messianisme et celle de l'Incarnation. Mais il semble que la question de la transcendance traverse aussi ces textes et je voudrais d'abord y revenir.

 

Si la transcendance est, elle est inatteignable, indescriptible, par définition. Cette affirmation de Didier Lévy me semble devoir être modulée (et cela aura une conséquence sur ce qu'il appelle l'idolâtrie du Messie). Philosophiquement, je suis prêt à cosigner une telle affirmation. Comme l'a écrit Parménide dès le début de la philosophie grecque : l’Être est, il n'y a rien à ajouter. Mais si nous recevons les deux testaments, il en va autrement.

 

Qu'est-ce que le premier Testament si ce n'est l'histoire de la révélation de Dieu à l'homme (à son peuple pour être plus précis) ? C'est bien le Dieu transcendant qui se révèle à l'homme, et il le fait en utilisant les moyens humains : oracles, gestes symboliques des prophètes, événements, tous racontés avec les moyens de l'époque, la culture de l'époque. Faut-il nier ces événements en bloc ?ou analyser leur possibilité et surtout en dégager le sens qu'ils prennent, sens qui évolue avec le temps. Ni fondamentalisme, ni refus de la matérialité de la plupart des événements (« matérialité » pour éviter le terme « réalité », un événement peut être réel sans être matériel).

 

Dans le second Testament, les évangiles nous révèlent la personne de Jésus, ce Jésus qui nous révèle le Père, par son enseignement, par ses gestes symboliques, ses miracles, sa relation avec les hommes, tout relu à la lumière de sa mort-résurrection. Là encore il faut refuser le fondamentalisme, la lecture littérale systématique, mais cela ne signifie pas de n'en faire que des symboles ou des mythes. Le Verbe est venu nous annoncer la Bonne Nouvelle à travers ce qui fait de nous des humains. C'est dans un langage humain, avec des images humaines, que nous pouvons entrer dans cette économie du salut, recevoir la Révélation du Père. Il n'y a pas d'idolâtrie en cela, sauf à se bloquer sur des formules, toute formulation devient idolâtre si elle devient un absolu figé. Didier Lévy insiste sur la Résurrection et l'Ascension pour récuser toute matérialité aux événements messianiques. Tout-à-fait d'accord pour dire que les descriptions de ces deux événements sont de l'ordre du symbole, comme d'autres (transfiguration par exemple). Il s'agit de « points d'orgue » qui donnent sens à tout l'enseignement (au sens large) de Jésus, il s'agit de décrire par des symboles la compréhension de l'essentiel du message. Cela n'enlève rien à la matérialité d'autres événements qui sont, eux aussi messianiques, car toute la vie de Jésus l'était. Mais évidement un gros travail est nécessaire de compréhension, de tri entre ce qui peut être advenu, ce qui n'est que symbole, et le sens que cela peut prendre.
 

 

Il me semble que c’est le sens de l’article d’Antoine Duprez Un Messie Chrétien : j'ai beaucoup aimé sa contribution qui évoque cette richesse des représentations en s'intéressant aux outils littéraires de l'époque pour tirer le sens des faits. Le danger du refus de quelque matérialité des faits est de faire de la gnose, dont n'est d'ailleurs pas exempt le premier chapitre de l'évangile de Jean, mais après cette introduction ce dernier rentre dans l'humain.

 

Enfin Paul, principalement, donne dans les épîtres un sens à cette révélation à laquelle de fait il participe lui-même. Il ne fait pas de la gnose parce qu'il s'appuie sur l'histoire de Jésus qu'il lit à la suite du premier Testament, pour développer une pensée, une théologie, qui n'est pas une ratiocination stérile car elle est ancrée sur Jésus pour en tirer les conséquences nécessaires à notre vie.

 

Pour finir sur la transcendance, je rappellerai ce que je trouve dans ces textes de commentaires : nécessité de « sentir la transcendance » (ce qui n'est pas prétendre la décrire) pour ouvrir la porte à tous les possibles. Ou encore souligner le fait que la transcendance comporte des fêlures, et Jésus en est une fondamentale, qui nous permettent d’entrer dans notre relation avec elle. Je dirais que « le Verbe s’est fait chair » de toute éternité de même que « tout a été fait par lui », de toute éternité Dieu a mis les hommes au centre de sa relation du Père avec le Verbe dans l’Esprit. Pour nous le révéler dans notre temps et notre condition charnelle (terrestre) il a usé du premier Testament et enfin de l’Incarnation en Jésus, grande fêlure dans la transcendance. C’est donc par Jésus ressuscité que nous entrons dans cette relation trinitaire, adorer le Christ ressuscité ne peut se distinguer de l’adoration du Père et de l’Esprit. Adorer, c’est reconnaître notre place au centre de cette économie divine.

 

La question du Messie est une pierre d'achoppement. Messie chrétien ? Comme le récuse Didier Lévy, car ce serait là briser l'unicité du Messie ? Je ne reviens pas sur tous les qualificatifs attribués à Jésus très bien évoqués dans cet ensemble de textes, mais reste à savoir ce que signifie « Messie ». Est-ce celui qui doit construire une nation sur une terre promise, comme semble le comprendre le sionisme évoqué au début du premier article ? Les Juifs du temps de Jésus attendaient d'une part un Royaume éternel, et par ailleurs ce qui effectivement peut s'appeler le sionisme, royaume immédiat du peuple Juif dominant les autres nations, c'est-à-dire les considérant comme inférieures. Déjà il y a dichotomie. Mais justement une des caractéristiques de Jésus, qui lui aussi a les traits messianiques, est d'inviter à un autre Royaume (« qui est déjà là » et « qui vient ») que ses disciples ont eu bien du mal à comprendre. Il a fallu la mort et la Résurrection pour que petit à petit ils comprennent et puissent alors reprendre la vie de Jésus pour la relire à la lumière de ce double événement et nous la transmettre dans les évangiles. Ce n'est pas le même messianisme. De même l'Apocalypse de Jean ainsi que les passages apocalyptiques des évangiles évoquent le « Royaume éternel » de la fin des temps qu'il ne faut pas confondre avec celui « qui est déjà là ». Dans ce contexte, je ne comprends pas bien ce que signifie l'unicité du Messie. Le Messie est lié intrinsèquement à l'ère messianique qu'il inaugure, et celle de Jésus diffère sensiblement de celle de l'établissement religieux de son temps.

 

Enfin Didier Lévy semble refuser la divinisation de Jésus, c'est-à-dire l'identification de Jésus et du Verbe incarné du premier chapitre de Jean. Dans ce cas il a tout-à-fait raison de condamner l'idolâtrie du Messie. Il parle d'une Incarnation passagère, qui n'aurait plus lieu d'être après la mort de Jésus. Pour ma part je pense que ce premier chapitre de Jean ne parle évidemment pas de faits matériels, mais il est une magnifique introduction à ce qui suit : un évangile extrêmement concret qui donne corps à ce Verbe incarné. Il ne me semble nullement idolâtre, mais, comme développé plus haut, c'est par ce qui est humain, nos représentations, que le Père se révèle, et donc par la réalité de Jésus. Que ce soit plus une source de questions, d'interrogations, d'approfondissements que de certitudes bien emballées, je le crois fermement. Nous avançons sur une voie étroite et dans l'autre monde nous découvrirons à quel point nous sommes toujours très loin de la compréhension de Dieu. Mais c'est notre devoir d'hommes de marcher sur ce chemin, avec nos images, et à la suite de Jésus qui n'est pas qu'une image. Les évangiles sont de l'humain et c'est par cet humain que nous approchons de la révélation de Dieu. C'est Jésus qui nous mène au Père, et Jésus a eu une vie humaine par laquelle nous le connaissons. J'ajouterai qu'il me semble faux de dire que le christianisme est le culte du Christ, il est le chemin de la recherche de Dieu à la suite de Jésus. Et je me répète, mais là me semble le nœud de l’affaire, si Jésus est l'incarnation du Verbe – car Dieu s'est révélé comme relation, celle du Père et du Fils par l'Esprit – par Jésus nous entrons dans cette relation trinitaire, c'est bien Jésus qui nous mène à Dieu, Père, Fils et Esprit. Nous adorons Dieu, Père, Fils et Esprit que nous découvrons à travers Jésus Incarnation du Verbe.

 

Marc Durand

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