Assomption 2020

Publié le par Garrigues et Sentiers

 

Marie, symbole de l’Église, est par là-même le symbole de son unité qui n’est pas faite en ce monde mais se trouve dans l’espérance du Royaume en construction. Mais avant l’unité, il y a la séparation, l’espacement nécessaire à la vie.

 

Nous faisons ces temps-ci l’expérience de la « distanciation physique », nous la ressentons bien lors du « don de la paix » pendant l’Eucharistie. Un petit signe discret et tristounet à ceux qui nous entourent, de loin. Cette distanciation, qui nous accompagne partout, risque de tourner à une « distanciation sociale », petit à petit chacun est renvoyé à lui-même1.

Il existe peut-être une façon positive de considérer cette situation : pour exister, pour vivre, ces interstices, ces fêlures sont nécessaires dans la vie en société, qui permettent de bouger, de progresser, de créer. Même dans un couple, l’un n’est pas l‘autre, il n’y a pas fusion. Et à l’intérieur de nous-mêmes, nous le savons bien. Le philosophe François Jullien2 fait remarquer que la première fêlure, qu’il appelle dé-coïncidence, se trouve en Dieu : « le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1). Pour être, Dieu est séparé de lui-même, le Verbe est en face du Père, ce que nous retrouvons

quand nous disons que Dieu est relation.


Cette distanciation en nous et entre nous, se retrouve aussi dans l’Église composée de nombre d’entités qui se répondent les unes aux autres (quand elles renoncent à se déchirer) : catholiques, réformés, orthodoxes, et au sein de chacun de ces groupes combien de sous-groupes qui ont leurs idées, leurs chemins vers la foi, leurs engagements, voire leurs manies et leurs oukases. « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures » (Jn 14, 2). François Jullien, qui ne se dit pas chrétien, s’arrête à ce fondement de la dé-coïncidence, de la séparation, qui semble nécessaire pour avancer dans la vie. Saint Jean, lui, après avoir illustré dans son premier chapitre cette place du Verbe en face du Père et décrit dans les chapitres suivants l’action du « Verbe fait chair », annonce à la fin la venue de l’Esprit. Cette annonce boucle l’enseignement de Jésus dans cet évangile. L’Esprit est Celui qui réalise la relation du Père et du Verbe, Celui qui introduit l’humanité dans cette relation, Celui qui transcende la dé-coïncidence si nécessaire à notre vie

pour refaire notre unité en Dieu.

En ce sens l’Église, en passant par toutes ces distances en nous, entre nous, entre les diverses communautés, est en marche vers l’unité en Dieu, c’est

notre espérance eschatologique.
 

Alors dans cette économie, Marie prend sa place comme symbole de cette unité en construction. Mère de Jésus, qu’elle a accompagné de Cana à la Croix, elle est intimement liée à l’action de son Fils. Confiée à Jean - «Voici ta mère » (Jn 19, 27), elle devient mère de l’Église. Ainsi elle reste auprès de nous comme elle a été présente au cénacle dans l’Église naissante. Mère du corps de son fils, elle est devenue mère du Corps du Christ. Elle symbolise l’unité de ce Corps. Ceci donne sens à son Assomption : de même que le Corps du Christ est ressuscité, la mère du Corps du Christ est dans la gloire de Dieu, notre unité se réalise en Dieu. L’Assomption nous annonce que, de même que le Royaume qui vient est déjà là, l’Église, représentée par Marie, est déjà sauvée, retrouvant son unité dans l’Esprit, cela malgré toutes ses lourdeurs (ou plus). Les deux premières lectures, apocalyptiques, même celle de Paul, nous annoncent ce Royaume à venir à la fin des temps, dans lequel Marie a ainsi une place à part. Elle est la représentante de l’Église, son statut

n’est en rien comme le nôtre.



Mais elle est humaine, non divine. Le culte de Marie, s’il y en a un, ne peut être que le culte de son Fils, c’est-à-dire le culte dû à Dieu que nous ne pouvons opérer que par le Christ. Nous ne prions pas Marie, nous prions Dieu avec Marie. Tout au plus pouvons-nous lui demander de nous prendre avec elle dans sa prière à Dieu. Le Magnificat, lu dans l’évangile de ce jour, nous introduit dans cette prière. Tous les qualificatifs que des générations lui ont donnés (songeons au litanies) ne semblent pas de mise. Nous aimons Marie parce qu’avec elle nous allons à son Fils.

Marc Durand

 

1 – Nos dirigeants, eux, insistent pour imposer une « distance sociale » et non seulement « physique », qui correspond si bien à leur désir d’une société faite d’individus séparés chacun des autres, à l’individualisme qui nous ronge. Il ne faut pas confondre la séparation et l’individualisme qui tue les relations.

 

2 – F. Jullien. Dé-coïncidence. D’où viennent l’art et l’existence. Grasset, 2017.

Ressources du christianisme. Mais sans y entrer par la foi. Editions de l’Herne, 2018

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