Face à « l’effrayante consommation de conduites éthiques non renouvelables » (Jacques Julliard)

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Dans la lettre à une de ses amies, le poète Rainer Maria Rilke écrivait ceci : « Ma production littéraire provient de l’admiration la plus immédiate de la vie, d’un étonnement quotidien, inépuisable devant elle » (1). Socrate disait déjà que la philosophie naissait de « l’étonnement », c’est-à-dire qu’elle est le contraire d’une attitude blasée. L’esprit vit du refus de l’enfermement dans de prétendus savoirs qui nous dispenseraient d’accueillir le monde et les autres dans leur fraîcheur. Il est vrai que l’air du temps n’incite pas à cette aventure de la rencontre qui, avant de juger, accepte la générosité de l’accueil. Trop d’experts voudraient nous convaincre que tout se répète pour nous dispenser de prendre le risque de regarder le monde avec des yeux neufs.

La monétarisation généralisée de nos sociétés conduit à gérer nos vies comme une marchandise. Principe de précaution, assurances en tout genre, judiciarisation croissante de la vie collective : tout nous pousse à ne rien risquer, mais à tout compter. La gratuité infinie de la vie et le risque de la générosité deviennent hétérodoxes dans ces comptabilités rationnelles que seraient devenues nos vies. Parfois même, une certaine éducation religieuse a encouragé des comptabilités de mérites ou de sacrifices jusqu’à faire de la vie spirituelle une variété de maquignonnage.

Dans son ouvrage intitulé L’Argent, Dieu et le Diable, Jacques Julliard analysait comment l’argent a dissous les trois éthiques constitutives de notre histoire européenne : l’éthique aristocratique de l’honneur, l’éthique chrétienne de la charité, l’éthique ouvrière de la solidarité. Ces trois éthiques posaient le primat de valeurs collectives sur les intérêts purement individuels. Or, constate-t-il, « L’argent a littéralement dynamité ces trois éthiques et la bourgeoisie a été l’agent historique de cette dénaturation des valeurs. Certes, pour que la société tienne ensemble, le monde bourgeois est bien obligé d’aller puiser dans le stock des valeurs accumulées avant lui sous les anciens codes éthiques. Mais, comme le monde industriel actuel épuise sans les renouveler les ressources naturelles accumulées dans le sous-sol pendant des millions d’années, le monde bourgeois fait une effrayante consommation de conduites éthiques non renouvelables » (2). Les récentes crises financières ont mis en lumière à quel point le système financier mondial était étranger aussi bien à l’honneur qu’à la solidarité et à la charité.

Aussi de plus en plus de personnes prennent-elles conscience de la nécessité de se changer elles-mêmes pour contribuer à changer le modèle économique et social dominant. Si l’impulsion est d’abord individuelle, ces personnes cherchent ensuite à élaborer collectivement des outils de préservation et de régénération des biens communs. Plutôt que de rester dans l’attente d’un changement « venu d’en haut », elles choisissent d’agir concrètement à leur niveau, individuellement et collectivement.

Le photographe et reporter Yann Arthus-Bertrand, s’affirmant non-croyant, a qualifié l’encyclique du Pape François Laudato Si’ de « texte révolutionnaire ». Au journaliste qui l’interrogeait pour savoir à quelle révolution il pensait, il répondit ceci : « C’est une révolution qui ne sera pas politique car on a les hommes politiques que l’on mérite, et que ceux-ci manquent justement de courage. La révolution ne sera pas non plus scientifique, parce qu’on ne peut pas remplacer les cent millions de barils de pétrole quotidiens par des éoliennes ou des panneaux solaires, même s’il en faut et qu’il faut continuer à se battre pour ce faire. Elle ne sera pas davantage économique, car l’économie n’a qu’une envie c’est de consommer plus ! Il faut apprendre à être plus avec moins. La révolution sera spirituelle. C’est en nous que nous devons la trouver, nous devons nous demander ce que l’on peut faire pour les autres et comment peut-on rendre le monde meilleur » (3).

Bernard Ginisty 

 

(1) Rainer Maria RILKE (1875-1926), Correspondance, éditions du Seuil, 1976, p. 469.

(2) Jacques JULLIARD, L’Argent, Dieu et le Diable, éditions Flammarion, 2008, p. 30.

(3) Yann ARTHUS-BERTRAND, Entretien publié sur le site https://www.collegedesbernardins.fr.  En 2018, les éditions Première Partie ont publié le texte de l'encyclique du pape François, Laudato Si', illustré par des photos de Yann Arthus-Bertrand. Le 12 octobre 2019, ces photos ont été projetées au Collège des Bernardins à Paris pour accompagner la lecture d'extraits de l’encyclique.

Publié dans Réflexions en chemin

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F.geremy 12/07/2020 12:02

Quel plaisir de vous lire, et de partager avec vous ces vérités trop simples pour beaucoup d'esprit chagrin ! J'ai été très choqué que cette période de confinement, qui aurait pu être salutaire pour notre église, n'ait en fait abouti qu'à la constatation d'un déficit, certes regrettable, de quelques millions d'euros dans le budget d'un pèlerinage connu…une réflexion de tous sur les inévitables modifications de nos habitudes séculaires aurait
plutôt été préférable.
Espérons que cette année dediee à « laudato si » pourra nous amener à une nécessaire réflexion
Merci pour votre message