« Ô mon Dieu, donne à chacun sa propre mort, donne à chacun la mort née de sa propre vie » (Rainer Maria Rilke)

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans une chronique intitulée L’épidémie de Covi-19 porte à son paroxysme le déni de la mort publiée dans le journal Le Monde, la psychologue et écrivaine Marie de Hennezel met en cause « la folie hygiéniste » qui sous prétexte de protéger les plus âgés leur impose des conditions inhumaines : « Nous ne mesurons pas les souffrances qui naîtront de l’érosion de l’humain quand la distanciation sociale sera devenue la norme, comme des inégalités que cette peur de la mort aura induites, les désespoirs, les dépressions, les violences, les envies de suicide. Nous réaliserons après le confinement le mal qui aura été fait en privilégiant la vie au détriment de la personne. Car qu’est-ce qu’une personne ? Sinon un être humain qui, se sachant mortel, est renvoyé à l’essentiel, à ses priorités, à ses responsabilités familiales, aux vraies questions sur le sens de son existence » (1).

 

Comme l’écrit le philosophe Vladimir Jankélévitch, la conscience de la mort donne une saveur authentiquement humaine à nos existences : « Sans la mort, l’homme ne serait même pas un homme, c’est la présence latente de cette mort qui fait les grandes existences, qui leur donne leur ferveur, leur ardeur, leur tonus. On peut donc dire que ce qui ne meurt pas ne vit pas. Alors je préfère encore être ce que je suis, condamné à quelques décennies, mais enfin avoir vécu… » (2).

 

Une vie humaine se déploie entre deux évènements qui « nous arrivent » et sur lesquels nous n’avons aucune maîtrise : notre naissance et notre mort. La fuite en avant des techno-sciences se propose de coloniser ces deux évènements qui fondent l’histoire de chaque existence. « Le déni de la mort entretient une illusion, celle de la toute-puissance scientifique et technologique, celle du progrès infini. Avec ce fantasme incroyable : imaginer qu’un jour on pourrait avoir raison de la mort » (3). C’est une « identité narrative », selon l’expression de Paul Ricœur qui caractérise la condition humaine. Aucun savoir a priori ne peut nous dispenser de vivre notre histoire faite d’accueil de l’inattendu.

 

Quelques semaines avant sa mort, Christiane Singer écrivait : « Beaucoup vivent la maladie comme une pause douloureuse et malsaine. Mais on peut aussi monter en maladie comme vers un chemin d’initiation, à l’affût des fractures qu’elle opère dans tous les murs qui nous entourent, des brèches qu’elle ouvre vers l’infini. Elle devient alors une des plus hautes aventures de la vie. Si tant est que quelqu’un veuille me la disputer, je ne cèderai pas ma place pour un empire. D’ici je vois plus loin dans la vie et dans la mort que je n’ai jamais été en mesure de le faire. La vue est imprenable et donne le vertige » (4).

 

Bernard Ginisty

 

 

Le titre de l’article est un emprunt au recueil de poèmes de Rainer Maria RILKE (1875-1926), Le livre de la pauvreté et de la mort, éditions Actes Sud, 1992.

 

(1) Marie de HENNEZEL, L’épidémie de Covid-19 porte à son paroxysme le déni de mort, in journal Le Monde du 5 mai 2020, p. 29.

 

(2) Vladimir JANKELEVITCH (1903-1985), Penser la mort ? éditions Liana Levi, 2003, p. 20-21

 

(3) Marie de HENNEZEL : loc.cit.

 

(4) Christiane SINGER (1943-2007), Derniers fragments d’un long voyage, éditions Albin Michel 2007, p. 30.

Publié dans Réflexions en chemin

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