La seule façon infaillible d’aimer Dieu est d’aimer ses frères

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans son n° 617, Golias Hebdo a publié un entretien du frère dominicain Alain Durand réalisé par Anne Escoubès.

Ses propos nous ont paru suffisamment importants pour que nous les reproduisions même si beaucoup d’entre vous, amis Internautes, en ont sans doute déjà pris connaissance. 

G & S

 

Golias Hebdo : Actuellement, l'univers de la religion est en crise ou, pire, il en train de s'effondrer. Comment peut-on espérer penser et vivre notre foi dans un tel contexte ? Et même, croire, peut-il encore avoir un sens aujourd'hui ? 

Alain Durand : L'Évangile nous propose un chemin de vie (si on veut, on peut appeler cela d'un mot plus habituel : le salut) et ce chemin ne consiste pas à circuler dans le temple ou, pour le dire plus généralement, dans le monde religieux, mais il traverse l'épaisseur humaine de nos vies, notamment dans leurs dimensions relationnelles, quelles que soient par ailleurs nos croyances religieuses. L'Évangile nous apprend que l'essentiel de nos vies se jouent dans le type de relations que nous entretenons tout particulièrement avec les « blessés de la vie » et les hommes que nous rencontrons. 

Je suis très frappé par le fait que le culte n'est pas premier pour Jésus, et il ne devrait pas l'être davantage pour nous les chrétiens. La raison fondamentale se trouve dans l'articulation originale que fait l'Évangile entre l'amour de Dieu et l'amour de l'homme. Non seulement il est impossible d'aimer Dieu quand on n'aime pas son frère, mais le seul critère qui nous est donné concernant l'amour de Dieu c'est l'amour du frère. Il y a là une radicalité extrême à laquelle nous aimerions sans doute pouvoir échapper ! La seule façon infaillible d'aimer Dieu est d'aimer ses frères. La pratique religieuse n'est pas dotée d'un tel pouvoir car elle est susceptible d'être prise au piège des « illusions religieuses », si bien dénoncées par les prophètes de l'Ancien Testament et aussi quelques penseurs contemporains. Il est utile d'en revenir au fameux texte d'Esaïe dénonçant les pratiques religieuses de la prière, des offrandes, des pèlerinages, des sacrifices, toutes activités qui peuvent être vécues dans l'illusion aussi longtemps que l'orphelin n'est pas secouru, ni le pauvre accueilli. Le prophète, après avoir dénoncé les pratiques religieuses et dit le dégoût que Dieu éprouve à leur égard, termine par ces mots : « Lavez-vous, purifiez- vous. Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, mettez au pas l'exacteur, faites droit à l'orphelin, prenez la défense de la veuve. » (Esaïe 1, 16-17) Comme le dira Jésus, après cela, tu peux venir présenter ton offrande à l'autel, mais pas avant. Une relation vraie à Dieu ne peut germer que sur la base d'une relation vraie à autrui. 

 

G. H. : Finalement, la religion ou Dieu, ne sont-ils pas superflus ? 

A. D. : Je crois qu'une des erreurs persistantes de la vie chrétienne est d'inverser le rapport, c'est-à-dire de s'imaginer que si je m'efforce d'aimer Dieu, alors j'aimerai aussi mon prochain et tout sera dans l'ordre. Non ! La relation à Dieu ne peut être juste qu'à la condition que nous soyons justes dans notre rapport à autrui. Il est extrêmement intéressant de remarquer à quel point, selon Matthieu 25, ce sont essentiellement nos comportements à l'égard des pauvres, des malades, des prisonniers qui déterminent notre accès à la Vie et à la vraie rencontre de Dieu. Le jugement de Dieu ne renvoie à aucune activité proprement religieuse, seulement à des comportements relationnels. Cela signifie que le Christ est rencontré, sous le voile de l'anonymat, par quiconque rencontre et secourt son frère dans le besoin. Oui, telle est la dimension ultime de tous ces actes de fraternité et de bienveillance, que l'on reconnaisse ou non cette dimension ultime et cachée dans nos vies. De ce point de vue, il n'y a pas de différence entre le croyant et l'incroyant, le musulman et le bouddhiste, le chrétien de gauche ou le chrétien intégriste : la différence fondamentale n'est pas d'ordre religieux, mais que l'on croit au Ciel ou que l'on n'y croit pas, la règle est la même pour tous ! 

 

G. H. : Mais alors, pourquoi s'encombrer de l'Évangile ? 

A. D. : Le premier rôle de l'Évangile est d'humaniser nos vies. Dire cela peut paraître aberrant et manquer de sens spirituel, mais c'est pourtant bien ce que nous dit l'Évangile. Si on lit les Béatitudes, on constate que les personnes en marche vers le Royaume promis sont celles qui font preuve de ces comportements humains fondamentaux et bénéfiques que sont la douceur, le sens de la justice, la non- violence, la miséricorde, la paix. Ceux qui mettent en pratique de tels comportements sont passés de la mort à la vie. Ils sont dans la vie, ils sont en communion avec le Christ et avec Dieu, même lorsqu'ils ignorent tout du Christ et de Dieu. 

 

G. H. : Si telle est la réalité, à quoi sert la mission ? 

A. D. : On parle beaucoup de mission. Un chrétien, nous assure-t-on, ne peut être que missionnaire. Etre missionnaire ne consiste donc pas à introduire Dieu là où il ne serait pas, mais à révéler ce qui est déjà à l'œuvre dans la vie des hommes, à faire advenir au jour ce qui demeure caché et, du même coup, développer, renforcer, faire venir à la lumière cette présence discrète de Dieu en tout homme. Se convertir, c'est d'abord suivre ce chemin d'humanisation sans lequel il n'y a pas de Dieu. Dieu est là, ni en dehors, ni à côté, mais au cœur. 

 

G. H. : Mais pourquoi vouloir à tout prix annoncer Dieu s'il en est ainsi ? Vivre la fraternité humaine ne suffit-il pas ? 

A. D. : À mon avis, la foi en Dieu nous donne d'accéder à une dimension de gratuité radicale. On a toujours dans la tête, de façon plus ou moins insistante, l'idée que croire en Dieu doit être quelque chose d'utile. Or je pense qu'il faut vraiment abandonner cette idée que Dieu serait utile. Si nous pouvons dire que nous avons besoin de Dieu, c'est en ce sens que nous avons besoin de l'inutile. Nos vies sans gratuité ne valent pas grand-chose. Alors que nous sommes à longueur de jour en quête de ce qui nous serait utile, que ce soit financièrement, psychologiquement, relationnellement, la foi nous déplace hors de ce champ des utilités pour nous donner de circuler librement dans un monde qui échappe à la logique de l'échange marchand, de la juste rétribution, du mérite. J'aime beaucoup ce vers bien connu du mystique Angelus Silesius : « La rose n'a pas de pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit.  » Le but de la vie est de vivre... Le drame est que nous préférons généralement vivoter au lieu de vivre. L'absolue gratuité de Dieu élargit indéfiniment notre vie. Non, la vie chrétienne n'est pas triste puisqu'elle est Vie. Non, Dieu n'est pas de trop, il est même indispensable précisément parce qu'il est la gratuité même. 

 

Il y a également un lien entre l'émerveillement devant tout ce qui fait la beauté du monde et des hommes et la reconnaissance jubilatoire de Dieu. Bien sûr, il reste la question lancinante du mal, sans réponse satisfaisante. C'est une blessure persistante. Mais en même temps, nous sommes invités à faire nôtre l'émerveillement même de Dieu devant sa création : « Et Dieu vit que cela était bon.  » Il est difficile de résister au pessimisme et au désespoir que suscite l'état du monde actuel, pourtant le monde demeure, dans sa racine même, doté d'une bonté que rien ne peut détruire, alors même que le mal s'acharne. Paul Ricœur aimait dire : « Aussi radical que soit le mal, il ne saurait être aussi originel que la bonté. » Enfin, qui dit émerveillement dit aussi gratitude. C'est ce que l'on appelle plus couramment l'action de grâce, cette prière de remerciement adressée à Dieu pour toute sa création. Oui, une vie chrétienne est aussi une vie d'émerveillement et de jubilation. 

 

G. H. : Et la prière, qu'en dis-tu ? 

A. D. : Elle est l'acte propre et spécifique de la relation à Dieu. J'insiste simplement pour dire que cet acte original germe dans sa vérité propre sur un terrain ensemencé par des relations humaines de fraternité. Ces deux réalités, prière à Dieu et relations à autrui, sont nécessairement imparfaites, mais elles sont connectées jusque dans leur imperfection même. J'aime beaucoup le mot de saint Vincent de Paul disant que quitter la prière pour aller servir les pauvres, c'est aller de Dieu à Dieu, c'est quitter Dieu pour Dieu. On peut tout aussi bien inverser la formule : quitter le service des pauvres pour prier, c'est aller de Dieu à Dieu. Ces deux temps s'enrichissent mutuellement. Enfin, le domaine de la prière est aussi celui de la gratuité, ce que peut parfois cacher une trop grande insistance sur la prière de demande. D'ailleurs, le Christ nous indique que, en fin de compte, la seule demande juste que nous puissions adresser à Dieu n'est pas de nous accorder ceci ou cela, mais de nous donner l'Esprit Saint (voir Luc 11,13). Quelle admirable sobriété ! 

 

Enfin, la prière trouve sa place dans une situation de réciprocité avec Dieu. Ce n'est pas seulement Dieu qui est en relation avec nous. Ce n'est pas seulement nous qui sommes en relation avec Dieu. Spontanément, on pense que lorsque l'on prie on est en relation avec Dieu, oubliant parfois qu'il n'en est ainsi que parce que Dieu est déjà en relation avec nous. La prière est ainsi un échange et non pas une relation à sens unique. Dieu vient à nous et nous allons à lui, les deux mouvements étant inséparables. Si la relation est vraiment réciproque, alors elle produit des effets et sur Dieu et sur nous. 

 

G. H. : Albert Rouet, évêque émérite de Poitiers, a écrit au sujet de ton livre Au sujet de Dieu, une passion :«Il y a longtemps que n’était paru un livre de cette qualité sur un sujet où pullulent intransigeances et piétisme sentimental. Enfin, un ouvrage qui stimule et fait réfléchir. Il est simple, non pas par réduction, mais par épuration afin d’aller à l’essentiel. » Qu'est-ce qui t'a conduit à écrire ce livre ?

A. D. : C'est la persistance d'un étonnement : comment se fait-il que, parvenu à un âge plus que respectable, je sois encore croyant ? C'est pour moi une source d'étonnement, d'autant plus fort que je constate une indifférence religieuse massive dans notre société. La question de la foi n'est plus d'actualité pour l'immense majorité de nos contemporains, elle appartient au passé. Etre chrétien aujourd'hui, avoir la foi au Christ et en son Évangile, ça fait bizarre... Cet étonnement m'a invité à faire le point sur ma propre foi, non pas sur l'institution ecclésiale, la liturgie, la morale, mais sur le cœur même de ma foi, à savoir ma foi en Dieu lui- même. Finalement, je constate que Dieu, manifesté en Jésus, est la seule réalité intéressante dans la foi. Tout le reste est périphérique et mobilise malheureusement beaucoup trop d'énergie chez les chrétiens. J'ai donc cherché à dire ma foi plus que la foi. Il ne s'agit pas d'un exposé à prétention exhaustive de théologie sur Dieu, mais d'une invitation à parcourir les points forts qui font sens pour moi. 

 

G. H. : Comment as-tu procédé ? 

A. D. : J'ai écrit différents chapitres, généralement courts, comme autant de couches successives qui, par accumulation progressive, dessinent le contenu de ma foi. Ce livre ne procède pas à la façon d'une thèse qui démontrerait une vérité. Il s'agit plutôt d'un tableau dont les divers éléments finissent pas dessiner un certain paysage. Du moins, c'est ce qu'il me semble. Parfois, je reprends ma démarche de façon plus synthétique, comme lorsque je précise quels sont pour moi « les trois pôles nécessaires à la connaissance de Dieu », à savoir Dieu compris comme dimension ultime de ma vie, Dieu tel qu'il apparaît à partir de l'humanité de Jésus, et Dieu tel qu'il se donne à voir dans le visage des pauvres. Pour moi, Dieu apparaît dans l'entrecroisement de ces trois pôles, dont j'essaie de saisir l'articulation. 

 

G. H. : Peux-tu préciser davantage ? 

A. D. : Poser la question de Dieu, ce n'est pas poser la question d'un Etre suprême existant hors de ce monde, un Absolu qui surplomberait notre univers en lui restant extérieur. Il faut renverser la démarche. Dieu est, selon l'expression fameuse de saint Augustin, ce qui est le plus intime de moi. Il est la profondeur de nous-mêmes. Il est, selon le théologien Paul Tillich, la réalité ultime. Ce Dieu est toujours déjà présent. Il n'est pas à chercher hors de ce monde. D'ailleurs Jésus, l'homme de Nazareth, ira jusqu'à dire : « Qui m'a vu a vu le Père. » Pour décrypter le visage de cette réalité ultime présente en nous, nous avons recours à l'humanité de Jésus : c'est sa façon d'être homme parmi les hommes qui dessine pour nous le visage de Dieu. C'est bien à cause de cela que l'on en est venu à dire que notre Dieu est un Dieu pauvre, pauvre parce que Jésus est un homme pauvre. Enfin, il s'agit de réactualiser la grande tradition ecclésiale selon laquelle Dieu est spécialement présent dans les pauvres. Ainsi la relation aux pauvres devient un des lieux majeurs où se construit pour nous le visage de Dieu, du Dieu de Jésus-Christ. La foi, ma foi en Dieu se construit en circulant entre ces trois pôles. 

 

G. H. : Tu remets en cause un certain nombre d’expressions théologiques...

A. D. : Oui, dans la mesure où elles ne me paraissent plus faire sens aujourd'hui, ou conduire à une fausse représentation de Dieu, du Christ, ou du comportement chrétien. Ainsi, les notions de sacrifice, d'expiation, de souffrance rédemptrice, de virginité matérielle de Marie, de transsubstantiation eucharistique, d'existence de Satan comme un être personnel, sans parler bien sûr des « indulgences » qui refont parfois surface. On peut parfaitement connaître son catéchisme et passer à côté de la foi. La foi n'est pas d'abord un ensemble de connaissances, comme les accumule, à tort ou à raison, le Catéchisme de l'Église catholique, mais un acte radical de confiance et d'abandon entre les mains d'un autre. On peut tout savoir du catéchisme et ignorer la foi. La foi n'est pas un savoir, elle est la certitude intérieure que, tel que je suis, je suis accepté et aimé inconditionnellement par un Autre qui est le Dieu Père de Jésus. 

 

G. H. : La représentation que l'on a de Dieu a-t-elle une réelle incidence sur nos débats de société ? Je pense particulièrement à la bioéthique. 

A. D. : Aujourd’hui, surtout en France à cause des débats sur la bioéthique, la notion de « nature humaine » a été réactualisée dans l'enseignement du Magistère ordinaire. Elle est traitée à l'égal d'un dogme, qui entraîne un immobilisme de la pensée et de la recherche en éthique. La loi naturelle sert de limite à la pensée et à l'action. À l'encontre de cette représentation, je cite dans mon livre ce merveilleux passage de Pic de La Mirandole dans lequel le Dieu créateur s'adresse à Adam : « Je ne t'ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, Ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d'autres espèces en des lois par moi établies Mais toi... tu te définis toi- même... Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement. »

 

Toutes les questions de la bioéthique se posent différemment selon que l'on considère qu'une loi naturelle détermine définitivement et immuablement ce qu'est l'homme, ou selon que l'on estime que Dieu confie à l'homme de se construire lui-même dans l'histoire. Les questions de fond, telles que le mariage pour tous, l'union homosexuelle, la procréation médicalement assistée, l'aide à mourir se posent différemment pour un chrétien suivant le Dieu dont il se réclame. De ce point de vue là, je constate qu'en France, seul a droit de cité officiel dans l'Église la perspective de la loi naturelle. On part donc d'un principe abstrait qui définit l'homme, au lieu de prendre en compte les expériences concrètes et de rechercher, à partir de ces expériences, à améliorer la situation des hommes.

 

Source : https://www.golias-editions.fr/produit/617-golias-hebdo-n-617-version-papier/

 

Alain Durand est un frère dominicain vivant actuellement au couvent de La Tourette à Eveux, près de Lyon. Il a toujours mené, simultanément ou en alternance, vie professionnelle et vie apostolique, estimant que les deux étaient nécessaires tant à l'équilibre de sa personnalité qu'à son ouverture au monde actuel. Après des études théologiques classiques, il a poursuivi sa formation aux États-Unis à Union Theological Seminary, faculté protestante où il découvrit la pensée de Paul Tillich. Équipier d'Economie et Humanisme, il fut aussi directeur de la revue théologique « Lumière et Vie », conseiller théologique auprès du Mouvement Chrétien dans le monde rural, membre de la Commission Justice et Paix France, bénévole à ATD-Quart Monde. 

Professionnellement, il fut formateur auprès de public en difficulté, notamment de chômeurs de longue durée et sans qualification, assistant à la Direction des relations humaines d'une grande entreprise, et son dernier emploi fut d'être responsable de la rédaction de Dial (Diffusion de l'information sur l'Amérique latine), ce qui lui valut de voyager plusieurs fois dans ces pays et de prendre plus amplement connaissance de la théologie de la libération. 

Théologien, il a publié plusieurs ouvrages centrés sur la question des pauvres et de la pauvreté dans le cadre de la foi chrétienne : La cause des pauvres (Cerf), Une théologie à l'épreuve des pauvres (DDB), Dieu choisit le dernier (Cerf) et, tout récemment, Dieu, une passion (Cerf). 

Publié dans Réflexions en chemin

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