Comme les premiers chrétiens, tâchons obscurément d’être l’âme du monde

Publié le par Garrigues et Sentiers

François Cassingena-Trévedy a adressé à la « paroisse invisible » de ceux qui sont en lien avec lui sur Facebook une longue lettre sur la vie la vie de l’Église catholique et de ses fidèles en ces temps de pandémie.

 

Mille excuses si certains d’entre vous l’ont déjà lue, car elle circule largement parmi les fidèles catholiques ! Parce qu’il est à la fois d’une rare qualité de réflexion  théologique et scripturaire et d'une non moins grande fermeté d’expression, nous avons choisi cependant d’en extraire la passage qui traite du débat ouvert au sein de l’Église de France par la fermeture au culte public des églises jusqu’au 2 juin.

G & S

 

 

La prolongation qui vient d’être signifiée par les autorités civiles quant à la fermeture des églises au culte public soulève actuellement dans le monde catholique un mouvement très sensible de désapprobation. Je ne vous cache pas –et j’ai vraiment besoin de le dire – qu’il m’afflige profondément et que je ne me sens pas du tout en consonance avec lui, au point que ces jours-ci j’en ai perdu le sommeil. 

 

J’ai vu, j’ai lu çà et là beaucoup d’agitations. J’ai même surpris d’effarantes vulgarités. On aimerait que quelques voix, que davantage de voix haut placées s’élèvent pour suggérer une attitude plus coopérante, pour promouvoir une parole plus constructive. Quelle tristesse ! quelle déception ! quel ennui ! Faut-t-il que la voix catholique soit si souvent, si spontanément, au cœur d’un bien-vivre ensemble qui se cherche péniblement, celle de la riposte, de la contrariété et de la revendication ? Pourquoi cet esclandre d’enfants gâtés et ces aboiements de tribuns ? On attendait un lever de visionnaires et de prophètes, et c’est une cacophonie de caprices. 

 

Tout cela est petit, dérisoirement petit, lamentablement petit. Nouvelle manifestation de ce catholicisme du « non » instinctif que j’avais identifié dans l’une de mes chroniques pour la revue Études (numéro de juin 2014). Vieille histoire franco-française dont les rebondissements ne se comptent plus, faux héroïsme du refus, posture pour laquelle d’aucuns confisquent volontiers le patronage de Péguy et de Bernanos, mais sans avoir leur altitude, ni leur audace, ni leur esprit. Ni leur style... 

 

Est-ce là vraiment un spectacle dont la société qui nous environne peut s’édifier, alors que le monde attend une parole largement, chaleureusement, véhémentement humaine, comme celle, solitaire, du pape François ? Pourquoi toujours ce catholicisme de l’entre-soi, du pour- soi, qui hésite à embrasser le monde, à s’avouer pauvre, balbutiant, désemparé, comme tout le monde, devant le mystère énorme de la vie, à faire entendre une voix qui passe réellement le mur du son, qui se distingue par une véritable pertinence historique et sociale ? 

 

Prétention déplorable à se croire le centre du monde au lieu que de tâcher obscurément d’en être l’âme, selon la magnifique expression de la Lettre à Diognète au IIe siècle de notre ère ? Il est injuste de soupçonner le gouvernement de quelque malveillance laïciste ou de quelque partialité, alors qu’il fait ce qu’il peut, très respectueusement, avec un paysage religieux français dont le catholicisme n’est pas, n’est plus (ne l’oublions pas !) l’unique composante. Il est grotesque de prendre, dans la circonstance, des airs de persécutés. Il est présomptueux de dénoncer chez nos gouvernants une lacune anthropologique et un vide, quand le vide que nous laissons, que nous faisons autour de nous, avec toutes nos inanités, devrait nous faire honte. 

 

La suspension actuelle du culte public, grâce d’un genre paradoxal et inédit à saisir comme telle, nous invite à creuser les fondements de notre vie sacramentelle et à réaliser que nos cérémonies ne seraient rien, n’était la densité, la vérité des « provisions » humaines que nous y apportons comme un lest. Vivons, et puis, quand les pouvoirs publics « qui viennent de Dieu » (Rm 13, 1) le permettront, nous célébrerons, fidèles et laïcs réunis, nous concélébrerons dans la joie des retrouvailles. En attendant, tâchons de faire de notre vie ordinaire et contrainte une célébration « en offrant nos personnes en hosties vivantes, saintes et agréables à Dieu », puisque tel est « le culte spirituel que nous avons à rendre » (Rm 12, 1). 

 

S’il est vrai que, selon le plus haut magistère de l’Église, l’Eucharistie est « source et sommet de toute la vie chrétienne » (Vatican II, Constitution Lumen gentium, § 11), faisons contre mauvaise fortune bon cœur, tirons parti de ce temps un peu prolongé pour découler par nos actes et nos paroles de cette « source » et pour monter calmement vers ce « sommet ». L’exercice, comme le désir, feront du bien à notre régime. 

 

Au demeurant, Jésus-Christ n’est enfermé, obligatoirement enfermé, ni dans les hosties de pain azyme, ni dans les tabernacles, ni dans les ministres, ni dans l’Église catholique. La messe qui se célèbre dans nos églises ne se soutient pas sans l’immense messe qui se célèbre au dehors, dans le monde, sur le monde, comme l’avaient compris un Teilhard de Chardin et une Madeleine Delbrêl. 

 

Je pense à certaines « fractions du pain », tout à fait inofficielles, exorbitantes, que j’ai vécues ici ou là, à la dure, et qui, avec le recul, m’apparaissent, fulgurantes, comme de véritables eucharisties. Je pense à tant d’amis non pratiquants, agnostiques, athées, qui sont tellement beaux dans leur humanité toute simple et laborieuse, tellement avancés dans l’intuition de ce qui fait l’essentiel de nos vies... Bref, la crise que nous traversons révèle un clivage dangereux et place l’Église à la croisée de deux chemins possibles, dont l’un est une tentation : ou bien la perpétuation introvertie d’un certain fonctionnement religieux, ou bien la dilatation joyeuse et aventureuse de la vieille tente (Isaïe, 54, 2) à d’autres dimensions du monde réel et de la pensée. 

 

Au-delà de toutes ces agitations superficielles, gagnons les assises profondes et silencieuses où s’entend et s’élabore la « parole bonne et constructive » (Ep 4, 29). L’évangile du quatrième dimanche du Temps pascal, évangile dit du « Bon Pasteur  », est à cet égard d’une saisissante actualité. Nous pouvons vérifier une fois de plus la teneur prophétique des Écritures, admirer les ressources offertes par une parole que nous reconnaissons comme celle d’un Vivant. Je ne cite que quelques versets de ce chapitre dixième de l’évangile de Jean qui retentira, par péricopes successives, au fil de la semaine à venir. « En vérité, en vérité Je vous le dis : Je suis la Porte des brebis. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et il sortira, et trouvera un pâturage... Moi je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en abondance. Je suis le bon pasteur... J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos ; celles- là aussi il faut que je les mène : elles écouteront ma voix... » 

 

Dans les Synoptiques, Jésus bâtit son Église (Mt 16, 18) ; dans le quatrième évangile il déploie un pâturage. Les deux images s’équilibrent, se complètent et doivent être entendues ensemble, dans un même accord, une même harmonie évangélique. Là un édifice, ici un espace. L’édifice ne se conçoit, n’est tenable que comme spacieux. Ce dimanche, en tout cas, nous fait retenir et approfondir – en plein temps de confinement ! – l’image du pâturage à ciel ouvert, de l’espace appétissant dans lequel les « brebis » intelligentes entrent et sortent, circulent en parfaite liberté : autrement dit ce que, en terme d’éleveurs, on appelle la « stabulation libre ».

 

Image magnifique de ce qu’est, par vocation, l’Église. Le Christ nous met à l’aise, au large, dans un espace qui n’a d’autres dimensions que les siennes, illimitées. La « pastorale » qu’il instaure et qu’il nous confie ne fait ni des toutous, ni des consommateurs, ni des assistés, mais des brebis attentionnées qui ont l’oreille fine. Elles entendent la voix du pasteur qui connaît leur mot de passe le plus intime, comme elles entendent la voix des autres brebis, parfois très lointaines. 

 

L’espace qui leur est ouvert n’est pas un espace rationné ; c’est un espace infini de vie, d’interprétation, de liberté. Car le Peuple de Dieu n’est pas un peuple de répétiteurs, mais un peuple d’interprètes, au sens quasi musical du terme. Ce qui peut nous mobiliser, nous enthousiasmer, nous réconcilier désormais n’est ni un ghetto, ni un fief, ni une propriété privée : c’est la proposition chrétienne au milieu du monde, le christianisme comme latitude, comme espace, comme instance d’interprétation touchant non seulement aux Écritures (Lc 24, 27 et 45), mais à la vie, à nos vies personnelles, à toutes nos vies qui se rencontrent pour construire, à la douloureuse et magnifique histoire du monde. 

 

Cette proposition chrétienne, inaugurée dans le Ressuscité, est laissée à notre responsabilité pour que nos révélions ce qu’elle a d’ouvert, pour que nous ne cessions de faire d’elle une ouverture. Vert et vrai paradis de l’ouverture sur le seuil duquel je demeure avec vous, chers amis, plein d’espérance et d’émerveillement. 

 

Frère François Cassingena-Trévedy, o.s. b.

 

Le Frère François Cassingena-Trévedy, est né en 1959. Ancien élève de l’École Normale Supérieure (rue d’Ulm), il est entré dans la vie monastique en 1980 et a été ordonné prêtre en 1988. À l’abbaye Saint-Martin de Ligugé, il exerce la charge de maître de chœur (grégorien) et assume la responsabilité de l’atelier d’émaillerie, en particulier pour l’usage liturgique. Il enseigne à l’Institut supérieur de liturgie (Institut Catholique de Paris). Il a publié de nombreux ouvrages et collabore aux éditions des Sources Chrétiennes pour la traduction des hymnes syriaques d’Éphrem de Nisibe (306-373). 

 

Source : page Facebook du frère François Cassingena-Trévedy

Publié dans Réflexions en chemin

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