« Aimer et admirer » : l’après confinement avec Albert Camus

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans son numéro du 10 mai, l’hebdomadaire La Croix-L’Hebdo publie un dossier intitulé : Camus. L’éclaireur des temps obscurs. En ces temps de pandémie, son roman intitulé La Peste est devenu un best-seller mondial : « Confinés chez eux, beaucoup de Français, comme avant eux les Italiens et les Japonais, se sont rués sur ce roman publié en 1947. Cette relecture stupéfie par la coïncidence avec la période actuelle » (1). En 2009, Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, s’exprimait ainsi dans un éditorial de son hebdomadaire : « Sartre et Camus ! il n’est plus question aujourd’hui que de Camus. Quand ce journal est né, il y a quarante-cinq ans, on doutait que Camus fût philosophe. Et autour de moi des ricanements ponctuaient mes évocations de l’auteur de « L’Exil et le Royaume » et du « Premier Homme » (2).

Celui que l’on taxait dédaigneusement dans les années 70 de « philosophe pour classes terminales » est aujourd’hui un des auteurs français les plus lus et étudiés dans le monde. Et c’est Michel Onfray, peu suspect de faiblesse pour l’enseignement académique de la philosophie, qui écrit à propos d’Albert Camus : « Je crois que Sartre a plus été « le pont aux ânes de l’enseignement de la philosophie dans les lycées » que Camus, justement plus subtil, plus fin, plus en nuances, en demi-teintes intellectuelles, moins manichéen, donc plus compliqué, plus complexe à aborder que la machine sartrienne, un véritable bataillon de bulldozers peints en noir et blanc – idéal pour les adolescents. Camus joue de la gamme des aurores et des crépuscules, des eaux moirées et violettes de la Méditerranée, des ciels aux azurs sidérant – un penseur pour adultes » (3).

De son enfance algéroise, Camus retient à la fois la pauvreté vécue, mais aussi la splendeur de la lumière méditerranéenne : « Élevé d’abord dans le spectacle de la beauté qui était ma seule richesse, j’avais commencé par la plénitude. Ensuite étaient venus les barbelés, je veux dire les tyrannies, la guerre, les polices, le temps de la révolte » (4). Le jeune méditerranéen va connaître l’Europe de la guerre, de la violence, des camps. « Il avait fallu, écrit-il, se mettre en règle avec la nuit : la beauté du jour n’était qu’un souvenir ». Mais bien loin de le conduire à la violence, au ressentiment ou au sectarisme, l’épreuve l’amène à découvrir en lui ce qu’il appelle un « été invincible ».

Et il faut lire ici ces quelques lignes, parmi les plus belles qu’il ait écrites, face au site des ruines romaines de Tipasa baignées par la Méditerranée :

« Je regardais la mer qui, à cette heure, se soulevait à peine d’un mouvement épuisé et je rassasiais les deux soifs qu’on ne peut tromper longtemps sans que l’être se dessèche, je veux dire aimer et admirer. Car il y a seulement de la malchance à n’être pas aimé : il y a du malheur à ne point aimer. Nous tous aujourd’hui mourrons de ce malheur. C’est que le sang, les haines décharnent le cœur lui-même ; la longue revendication de la justice épuise l’amour qui pourtant lui a donné naissance. Dans la clameur où nous vivons, l’amour est impossible et la justice ne suffit pas (...) Pour empêcher que la justice se racornisse, beau fruit orange qui ne contient qu’une pulpe amère et sèche, je redécouvrais à Tipasa qu’il fallait garder intactes en soi une fraîcheur, une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice, et retourner au combat avec cette lumière conquise. (…) Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible » (5).

Le confinement que le virus a imposé à des milliards d’êtres humains a pu être l’occasion, pour chacun, d’une interrogation sur les questions essentielles. Beaucoup d’entre nous espèrent que le « jour d’après » cette pandémie, soit un nouveau printemps. Après les désastres de la seconde guerre mondiale, Camus écrivait : « Oui, il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelles que soient les difficultés de l’entreprise, je voudrais n’être infidèle ni à l’une, ni aux autres » (6). Et pour cela, nous dit-il, il est essentiel que nous sachions redécouvrir et cultiver nos capacités « d’aimer et d’admirer ».

Bernard Ginisty

 

(1) Jean-Claude RASPIENGEAS, « La Peste », le grand livre du coronavirus in La Croix-Hebdo, 9-10 mai 2020, p. 29.

(2) Jean DANIEL (1920-2020), Camus, le sacre, Nouvel-Observateur du 19 novembre 2009.

(3) Michel ONFRAY, La Pensée de midi. Archéologie d’une gauche libertaire, Éditions Galilée, 2007, p. 41. En 2012, Michel Onfray a publié aux éditions Flammarion L’ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus.

(4) Albert CAMUS (1913-1960), Retour à Tipasa in Essais, La Pléiade, éditions Gallimard, 1967, p. 870.

(5) Id., p. 873-874.

(6) Id., p. 875.

Publié dans Réflexions en chemin

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