La lutte contre la pandémie, une guerre ? Non : une Résistance selon Bruno Cadoré

Publié le par Garrigues et Sentiers

Parmi les nombreuses analyses de la grande crise que nous traversons, celle du frère Bruno Cadoré, dominicain, docteur en médecine et en théologie morale qui fut directeur du Centre d’Éthique Médicale de l’Institut catholique de Lille, élu Maître de son ordre en 2010, fonction qu’il a occupée jusqu’en 2019, apparaît particulièrement stimulante. Sa formation intellectuelle, ses activités professionnelles, son mandat à la tête de l’ordre dominicain qui l’a conduit à visiter les cinq continents lui donnent une compétence particulière pour comprendre la radicalité de ce qui nous arrive. Dans un long entretien avec Jean-François Colossimo (1), il détaille les principales dimensions de cette crise.

Tout d’abord, « la pandémie a déstabilisé les sociétés qui s’étaient établies dans l’illusion de la maîtrise et, de ce fait, les déséquilibres masqués, les fractures enfouies, les désastres ensevelis ont été mis en pleine lumière ; (…) Les mentalités modernes ont démesurément compté sur les puissances de la technoscience afin de poursuivre cette fuite en avant, rêvant même que dans le futur la biomédecine les libérerait de la mort. (…) Cette sorte de crédulité, qui n’est pas sans rappeler la « pensée magique » a été mise en cause par un organisme infime, invisible et incontrôlable ».

En écho à ce mythe prométhéen de la maîtrise absolue est revenue la tentation d’une certaine philosophie de la médecine qui s’octroie pour mandat de mener la « guerre » à la maladie. Et le chef de l’État, dans une de ses interventions télévisées, a martelé à plusieurs reprises :« nous sommes en guerre ». Or, remarque Bruno Cadoré, cette représentation belliciste a été vite mise à mal. Le langage de la puissance affirmée se révèle immanquablement décourageant, voire décrédibilisant, lorsqu’on n’a pas les moyens de sa volonté déclarée. Cela le conduit à utiliser la métaphore de la « résistance », plutôt que celle de la guerre : «Face à la pandémie, l’idée de résister aurait permis d’embrasser à la fois les dimensions individuelle et collective, de souligner l’interdépendance de tous, de nommer les insuffisances des moyens, de préciser les forces et les faiblesses du corps social et de solliciter l’effort de chacune et de chacun pour intégrer de façon solidaire les failles et les besoins dans leur ensemble, de manière panoramique et dynamique ».

Enfin, au moment où trop de politiques s’abritent derrière les « experts », Bruno Cadoré affirme que « la démocratie demande sans cesse à être promueparticulièrement lorsque menace une conception biopolitique du monde qui s’autoriserait, au prétexte de la bonne intention de sauvegarder la vie, des prises de pouvoir inacceptables sur les individus et le corps social. D’où la nécessité de recourir à la représentation parlementaire et aux instance locales dans une démarche concertée et nourrie de réciprocité avec le pouvoir central ».

Nous sommes invités à repenser nos certitudes, notre manière de penser le monde et de l’habiter : « Le « kairos » est là qui permettrait de passer de la générosité avec laquelle s’est déployé le soin prodigué aux malades à une créativité généreuse pour prendre soin, ensemble, de la maison commune ».

Dans ce temps pascal, Bruno Cadoré rappelle l’évènement fondateur du christianisme : « Les disciples de Jésus – les tous premiers chrétiens en quelque sorte – ont eux aussi connu une période de confinement au lendemain de la crucifixion de Celui en qui ils avaient mis toute leur confiance. Ils ont été tentés de revenir à leur « vie d’avant », sachant sans doute qu’ils seraient plus inquiets, plus tristes, plus désespérés, mais qu’ils retrouveraient leurs sécurités d’antan. La rencontre du Christ ressuscité les a poussés à rompre le confinement où ils se tenaient sidérés et tremblants, mais à en sortir différents qu’ils n’y étaient entrés, habités par de nouveaux horizons d’espérance, mus par la conviction que la destinée de l’humanité devait se lire comme une promesse dont la vie concrète pouvait être le signe : promesse de la fraternité ».

Bernard Ginisty

(1) Bruno CADORÉ, Le moment et sur l’après, propos recueillis par Jean-François COLOSIMO, éditions du Cerf, avril 2020. Jean-François Colosimo est théologien orthodoxe, historien, essayiste et directeur général des éditions du Cerf.

Publié dans Réflexions en chemin

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