Face à la peste

Publié le par Garrigues et Sentiers

Cette petite note n’a aucune prétention historique, elle est une simple réaction à propos de ce qui nous séquestre aujourd’hui…

 

La contagion par le coronavirus, nos lointains ancêtres l’auraient appelée « peste ». Dans l’ignorance où ils se trouvaient des causes exactes des grandes maladies contagieuses, « peste » (du latin pestis = « fléau ») désigna longtemps la plupart des maladies contagieuses et pas seulement la peste noire, comme la Grande peste du XIVe siècle qui vit périr entre un quart et la moitié de la population européenne et provoqua, en France, peut-être 7 millions de morts sur 17 millions d’habitants, soit près des 2/5 (ce qui correspondrait à un bilan de 26,8 millions pour notre population actuelle).

 

La surprise et l’effroi que provoque le coronavirus, cette maladie nouvelle et répandue soudainement sur l’ensemble de la planète, donne envie d’aller consulter les expériences collectives similaires d’il y a quelques siècles. Pour nous, Méridionaux, inutile d’aller bien loin. Entre 1720 et 1722 (avec des reprises partielles), sévit la peste bubonique ramenée d’Orient à Marseille par un navire de commerce, le Grand Saint-Antoine. Environ 120.000 personnes en sont mortes, entre la Provence, le Comtat, le Languedoc, dont 50.000 à Marseille, soit la moitié de la population de la ville et ses environs. 

 

Les circonstances et les développements en sont bien connus ; les livres écrits sur le sujet abondent (1). Quand on considère cet événement, on est frappé par les analogies avec la situation actuelle. Soudaineté de l’explosion, déni initial des autorités (le commerce maritime a ses lois, comme « le marché » a les siennes indépendantes des normes de sécurité !), progression rapide et régulière sur les territoires environnants, polémiques sur les origines, y compris ce que l‘on appellerait aujourd’hui des thèses complotistes cherchant un bouc émissaire (2). S’en suit le rejet a priori de celui qui pourrait apporter la maladie au-delà de la ville, il entraîna un blocus de l’agglomération marseillaise, comme la fermeture de frontières coupent certains pays du reste du monde. Le ton apocalyptique de quelques prêtres proclamant la contagion « punition divine » est rare de nos jours, mais pas absent, on peut le retrouver chez quelques clercs, imams ou rabbins. Points communs encore : l’ignorance ou des contestations sur le vecteur de la transmission – puce ou « miasmes » d’un côté, postillons, surfaces de contact ou diarrhées de l’autre ; plus encore débats acharnés sur les remèdes possibles, chaque soignant étant persuadé, déjà en 1720, que seul les siens sont les bons. Enfin, la crainte générale de manquer de ravitaillement favorise la spéculation de certains sur les produits de première nécessité, ou indispensables pour se protéger de la contamination. Etc. 

 

Comme quoi les mêmes causes produisent les mêmes effets sur des esprits mal informés ou malveillants.

 

Côté « décor » : qui a vu les gravures montrant les tenues enfilées par les médecins de l’époque, qui peuvent sembler fantaisistes, mais sont complètes – cagoules avec parfois des sortes de becs dans lesquels on a placé des herbes censées bloquer les « miasmes », grandes blouses et gants — fera facilement le lien avec la gamme des protections, probablement plus efficaces, de nos soignants. Et l’on peut rapprocher l’usage abondant du vinaigre, comme désinfectant d’alors, avec celui de la solution hydro-alcoolique.

 

On est impressionné de voir, aux informations, l’accumulation des cercueils contenant les corps de toutes les victimes. Du moins peut-on être assuré de ne pas connaître le sort atroce de certaines malades qui, en 1720, ont pu être jetés dans les fosses communes alors qu’ils n’étaient pas encore morts.

 

Côté positif de la comparaison des deux épidémies : à côté des lâches ou des profiteurs qui ont fui leur devoir, le dévouement de médecins, de confesseurs des mourants, de fonctionnaires de santé a parfois été vécu jusqu’au sacrifice suprême, comme on voit aujourd’hui des héros du bien public se révéler en toute modestie et au péril de leur vie. 

 

On a dit que des débats, parfois violents, ont porté alors sur les meilleurs remèdes contre l’épidémie. Certains nous apparaissent aujourd’hui un peu farfelus, mais étaient défendus par des praticiens connus ou des témoins honorables qui assuraient de leur efficacité expérimentée dans le passé. Et certains, ponctuellement, semblaient agir…

 

On eut également recours à la religion, puisque sur recommandation d’une visitandine de la ville, Mgr de Belsunce consacra, le 1er novembre 1720, la cité au Sacré Cœur de Jésus. On constata, un temps, un arrêt de la contagion, qui reprit en quelques à-coups, mais beaucoup moins gravement, dans le courant de l‘année 1721. Certains prônent aujourd’hui des neuvaines, l’exposition de reliques, le port de médailles…

 

Dans la panoplie des moyens de lutte, généralement empiriques, beaucoup de médecins défendaient l’isolement des malades potentiels, ou des personnes voulant s’en protéger, ce qui revient finalement au même. Sur ce point, nous nous arrêterons un instant, puisque c’est une question qui fait aujourd’hui polémique.

 

Depuis 1622, était prévu dans les règlements des ports de Marseille et de Toulon une quarantaine, qui se passait dans des îles en rade de la ville, pour les navires provenant des ports du Levant où la maladie était endémique. Et depuis des décennies, ce dispositif, qui écartait le danger potentiel, avait plutôt bien fonctionné et évité l’importation de la peste. En 1720, on n’a pas formulé une doctrine du confinement, mais on a tôt constaté que l’isolement des personnes non atteintes les mettait à l’abri, et cette expérience acquise semble avoir entraîné, après quelques débats, un consensus favorable.

 

En effet, beaucoup de notables laïcs (aristocrates ou bourgeois), qui possédaient les moyens de s’isoler dans leurs maisons du terroir, ou des communautés de religieux et surtout de religieuses, vivant dans l’efficace clôture de leurs couvents, ont profité de cet enfermement salvateur à Marseille, et pas seulement. Rappelons que la plupart des parlementaires d’Aix-en-Provence avaient rejoint leurs bastides perdues dans la campagne et s’y étaient enfermés. C’était sans aucun doute une pratique spontanée fréquente, elle avait permis à Boccace, au moment de la peste noire de 1348 à Florence, dont il avait été témoin, de raconter dans le Décaméron les entretiens de sept jeunes femmes, qui, suivies de trois jeunes gens de leur âge, s’étaient retirées hors de la ville afin de protéger leur santé et passaient agréablement leur temps de « confinement » en échangeant des contes.

 

D’ailleurs, à côté des enfermements spontanés de ceux qui pouvaient le faire, les régions alentour soumirent Marseille et son « pays » à un véritable blocus. Forme d’enfermement par l’extérieur, au grand air si l’on veut, le « mur de la peste » construit par un ingénieur de Carpentras pour protéger le Comtat Venaissin s’étendit sur 27 km, pour partie en pierres sèches, le reste constitué par un parapet en terre précédé d’un fossé (il en reste 6 km pour les touristes !). Il formait, de fait, une sorte de frontière, plus stricte que nos simples barrières, dans la mesure où ce « mur » était surveillé par des gardes, postés jour et nuit, afin d’assurer le respect du non franchissement. 

 

Preuve que les mesures volontaires ou spontanées de « confinement » ont été efficaces, le 15 décembre 1742, à l’occasion d’une nouvelle menace de peste, Mgr de Belsunce, évêque de Marseille pendant 45 ans (1710 - 1755), qui avait montré beaucoup de courage pendant la contagion, est sollicité pour délivrer un certificat à ce sujet et rappelle l’efficacité du procédé. « Certifions et attestons à tous ceux qu’il appartiendra que, pendant la désolation de Marseille, en 1720, la peste n’a point pénétré dans les communautés religieuses, qui n’ont eu aucune communication avec les personnes du dehors et qui ont usé des précautions nécessaires pour s’en garantir et que la contagion ne fut plus à craindre dans cette ville en 1722, par le soin qu’on a eu de renfermer exactement les malades dans l’hôpital de la Charité, dès lors qu’il y en avait quelqu’un ». Attestation confirmée par d’autres responsables, supérieurs de monastères et aussi d’officiers publics.

 

Les jours et semaines qui suivront le 11 mai 2020 vérifieront si c’était le bon choix, qui a « évité 60 000 morts de plus », ce qui est probable, car sans contact avec des personnes infectées, il est peu vraisemblable que l’on puisse contracter la maladie. Mais cela ne règle pas tous les problèmes.

 

Au fond, le confinement est au Covid19, collectivement, ce que le préservatif est au VIH pour chaque individu. Et quand déconfinement il y aura : « couvrez-vous »… s’il y a suffisamment de masques.

 

Marcel Bernos

 

  1. On peut consulter au moins la très bonne synthèse de Ch. CARRIÈRE, M. COURDURIÉ et F.  REBUFFAT,Marseille ville morte. La peste de 1720, Marseille, M. Garçon, 1968, avec une bonne bibliographie ; et P. GAFFAREL & Mis de DURANTY, La peste de 1720 à Marseille et en France d’après des documents inédits, Paris, Perrin & Cie, 1911, riche en documents d’archives publiques et privées.
  2. Au Moyen Âge, on accusait les Juifs ; dans une lettre du 4 août 1720, Mgr de Belsunce n’hésita pas à dénoncer « les excès des jansénistes » (les Oratoriens) à Marseille comme cause de l’épidémie ; aujourd’hui des laboratoires chinois sont visés par des Américains, ou les musulmans en Inde. 

Publié dans Réflexions en chemin

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