Les Tentations de la chair. Virginité et chasteté – Compte rendu du livre d'Alain Cabantous et François Walter

Publié le par Garrigues et Sentiers

Au moment où d’énormes scandales révèlent que virginité et chasteté semblent parfois difficiles à assumer, et où juristes, théologiens, moralistes et… opinion publique en débattent, un livre vient éclairer heureusement la dimension historique, et par là « réel », de ces vertus : celui d’Alain Cabantous et François Walter, Les tentations de la chair. Virginité et chasteté.

 

Notre blog s’est intéressé depuis longtemps aux questions posées par cette « épine dorsale » et, pour certains, lumière de la vie religieuse dans l’Église catholique romaine. Nous ne pouvons qu’encourager nos lecteurs à lire cet ouvrage, riche en informations et réflexions, dont le compte-rendu ci-après donne quelques aperçus.

G & S

 

 

Alain CABANTOUS et François WALTER, Les Tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21siècle), Payot, 202, 415 pages, 26 €.

 

Ce volumineux dossier (dont un millier de notes et références dans les cinquante dernières pages) ne manquera pas d’entrer en résonance avec le scandale largement médiatisé des clercs pédocriminels, des prélats homosexuels en poste au Vatican, ou des suborneurs de religieuses, et pourtant il ne répond pas à une commande de l’actualité immédiate mais est l’aboutissement de longues années de recherches menées par deux historiens chevronnés.

 

« Improbable idéal », annoncé dès l’introduction, fait aussi le titre de la conclusion. À preuve cette longue suite de contradictions, de turbulences, de dérapages recensés à travers les siècles, pas seulement du temps des Borgia ni dans la plus récente actualité. Le hiatus entre le prescrit et le vécu va croissant (jusqu’à la réaction d’une majorité de fidèles à l’encyclique Humanae vitae de juillet 1968) tandis que l’on a peine à lire une évolution linéaire dans la doctrine de l’Église catholique romaine en France. Les témoignages recueillis aujourd’hui mettent au jour des dérives « similaires à celles que l’Église est censée traquer depuis au moins cinq siècles. »

 

D’autant que les brouillages sont constants entre virginité et chasteté : on peut être vierge sans être chaste et chaste sans être vierge. Comme le péché originel se transmet par l’acte sexuel, l’idéal est plus l’abstinence sexuelle que la chasteté. Cet idéal est supposé incarné par l’état clérical, quant au mariage, marqué du sceau du sacrement, il est non seulement une réponse au « croissez et multipliez » mais il est aussi le moyen de canaliser la concupiscence : « un hospice pour incurables » disait Luther.

 

Le modèle de la virginité est la Vierge Marie qui a conçu Jésus sans le commerce d’un homme par l’effet du Saint-Esprit. Elle est aussi l’« Immaculée conception », conçue sans péché, sans le péché originel, donc conçue elle-même sans rapport sexuel ? Joseph lui-même, avec son lys blanc à la main, devient le père-vierge de Jésus. Des jésuites italiens, au 17e siècle, tentèrent même d’étendre le « mouvement immaculiste » à Anne, la mère de Marie.

 

Ce que soulignent surtout les auteurs c’est la radicale différence de traitement de la femme et de l’homme eu égard à cet improbable idéal. Mise à part la Pucelle d’Orléans, les hommes sont réputés « puceaux »  plutôt que vierges, et la virginité se décline par priorité au féminin. On comprend que dans la bourgeoisie du 19esiècle l’hypocrisie aille jusqu’à encourager l’initiation et la pratique sexuelles des jeunes hommes  tandis que l’on veille jalousement sur la virginité des jeunes filles. 

 

Dans le dernier chapitre intitulé « La fabrique des vierges » il est question du mouvement des Enfants de Marie (1847) et de l’instauration du dogme de l’Immaculée conception (1858) qui accompagne de nombreuses mariophanies, surtout en France. Mais aujourd’hui la virginité physique n’est plus une condition indispensable pour devenir une « vierge consacrée ».

 

Quant au clergé, il est tenu au célibat, et contre l’attente de certains, le pape François, après son voyage en Amazonie, vient de le confirmer (février 2020). Déjà, tout en dressant dans son Histoire du mariage des prêtres (1826), un tableau accablant de la dégradation des mœurs du clergé, l’abbé Grégoire, évêque constitutionnel, était hostile à la suppression du célibat. C’est pourtant un état soumis à de redoutables tentations, ne serait-ce que dans l’exercice du sacrement de pénitence pour lequel les prêtres, tout en disposant de manuels de confession qui sont censés pallier leur manque d’expérience de la vie sexuelle, les confronte en permanence, à travers les récits des pénitents, à une vision uniquement négative de celle-ci.

 

« Improbable idéal » donc. « Improbable : qui a peu de chances de se produire » dit le Petit Robert. Certes on pourrait le dire de beaucoup d’exigences évangéliques. Ce serait la « folie » selon les hommes dont parle Paul. Mais que penser de la dénégation du plaisir charnel et de l’impératif absolu de la procréation imposés par  le magistère de l’Église catholique romaine où domine « le poids des fantasmes masculins sur la condition féminine » (page IV de couverture) 

 

Jean Verrier

Publié dans Réflexions en chemin

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